Je suis un Evadé (I Am a Fugitive from a Chain Gang) (1932) de Mervyn LeRoy
Je suis pas vraiment mécontent de ne pas être forçat (quand on dit "travailler comme un forçat", il est clair que l'expression est un poil galvaudée aujourd'hui). Mervyn LeRoy réalise un film choc sur les conditions du bagne aux Etats-Unis, qui ferait passer Prison Break pour un camp de vacances de gonzesses. L'histoire de notre pauvre Paul Muni illustre non seulement les injustices du système américain, mais affiche également clairement son inhumanité. Les gospels chantés par les blacks qui pètent de la caillasse (et qui constituent déjà une bonne moitié des prisonniers) résonnent avec une force brute et démontrent que l'esclavage n'a jamais vraiment été aboli dans ce beau pays de liberté.
Prendre 10 ans de travaux forcés pour avoir voulu manger un hamburger (pouvait pas savoir que le type qui l'invitait braquerait la caisse pour 5 dollars - enfin si cela vous fait réfléchir avant d'aller au Mc Do, c'est peut-être pas plus mal), se faire la belle comme dans les films (extraire ses petits pieds des chaînes, courir plus vite que les chiens, se jeter dans un marais pour respirer avec un roseau, si c'est c'est pas du cinéma nom de Dieu !), refaire sa vie en trimant pour... retomber dans une cage : le mariage..., faut avouer que notre Paul Muni a pas de bol. Faut dire qu'avec cette blondasse qui le fait chanter, il n'a pas tiré le bon numéro. De plus, dès lors qu'il prend la décision de quitter cette mégère (elle va pas le dénoncer quand même cette salope), elle le dénonce (ah ben si) et il décide alors, de plein gré, de se rendre dans l'Etat où il doit purger sa peine... On lui a fait la promesse qu'après 90 jours dans un bureau il serait libre, mais après un an à repèter des cailloux, que dalle... Et là le Paul Muni pète les plombs... Il est voué à être toute sa vie UN FUGITIF, saloupiots d'Américains.
Si les scènes dans les carrières sont particulièrement impressionnantes, le film semble posé sur des rails, tant les scènes défilent. Notre Paul Muni a beau chaque fois être prêt à repartir à zéro, a beau faire preuve de bonne volonté, il est dans un engrenage judiciaire qui ne peut que le broyer... Le paradoxe du bidule c'est que la prison devrait servir pour qu'en sortant l'homme devienne un bon vieux citoyen... Dès que Muni parvient à ce statut, lui, il y retourne ; comme si non seulement le pardon n'était pas possible, mais surtout comme si le système judiciaire était autant vicié que vicieux. Il faut capter le regard hagard du Paul dans la dernière scène pour ressentir à quel point cet homme traqué injustement a été entièrement démoli (pitit caillou par pitit caillou comme dans une grosse grosse montagne) par cette société de la sanction (Sarkoziens, nous voilà !, hum...). Royal, mon petit Mervyn (je garde "enchanteur" pour la prochaine). (Shang - 08/12/07)
Ce qu’il y a surtout, et que mon camarade oublie de préciser, c’est que voilà un film complètement génial, un exemple de construction, d’écriture et de mise en scène classique comme on n’en fait plus. C’était soit-disant le film préféré d’Hitchcock, et on ne peut qu’approuver tant on sent derrière ça une maîtrise parfaite de tous les postes, alliée à une modestie très attachante. Ce qui frappe surtout, c’est l’incroyable sens de l’ellipse mis en place par LeRoy : la plongée de Paul Muni vers la pauvreté est montrée « à la Hitch », une carte des States pour indiquer ses déplacements, et en sur-impression les moyens de transport qui deviennent de plus en plus pauvres, du bateau jusqu’à la bonne vieille marche à pied. Pas besoin de plus que ces quelques secondes-là : on comprend par ce simple effet toute la déchéance financière du personnage, et avec elle tout le lourd souci des Etats-Unis quand il s’agit de réintégrer les jeunes gens partis au front durant la guerre. Exact contrepoint de cette séquence : la remontée hiérarchique de Muni, montrée à travers ses feuilles de pointe et ses fiches de salaire de plus en plus importantes. Deux séquences parallèles qui dessinent un mouvement d’ensemble au film, simple et en même temps géométrique : on pourrait dessiner la courbe représentant le destin de Muni et la narration du film. Ce sens de l’ellipse éclate également lors de la rencontre avec la future épouse : elle loue une chambre à notre gars, descend subitement le prix en se passant la langue sur les lèvres de façon lascive, et au plan suivant les voilà mariés depuis des années et déjà en proie aux disputes. Remarquablement cynique, et remarquablement raconté. Et pour en terminer avec l’ellipse, la dernière scène, abrupte, inattendue, est une véritable bombe (j’ai lâché un de mes fameux « popopooo » tant j’ai été bluffé par cette suspension finale).
Construction binaire de la trame, qui correspond également avec cette subtile mise en scène en miroir. LeRoy semble toujours placer Muni contre les autres dans ses champs/contre-champs, multipliant les alternances entre gros plans sur le visage de l’acteur et plans rapprochés sur ce qu’il regarde. Il peut s’agir d’une femme (son regard de désir sur la prostituée est somptueusement monté), d’une possibilité d’évasion (alternance entre les regards de Muni, les gardes et l’issue rêvée), voire de plans plus symboliques (le gars face à la Justice, à la police) : on ne s’éloigne guère de cet aspect binaire dans le montage, qui rappelle les tout premiers temps du cinéma, et qui gagne ici une épure splendide. Les plans larges ne sont pas en reste pour autant, et les cadres sur cette masse de prisonniers cassant des cailloux sur une montagne, par exemple, sont vraiment photogéniques. D’autre part, LeRoy met son point d’honneur à rester réaliste, adoptant même parfois un petit ton documentaire très précieux (la description méticuleuse des protocoles de la prison, qui va jusqu’à la recette de la tambouille qu’on sert aux malheureux, là aussi on pense au Hitch du Faux Coupable). Paul Muni est excellent en « homme ordinaire », et son visage très étrange peut aussi bien être d’une banalité totale que se charger soudainement d’un masque tragique puissant.
Et puis le discours du film est tout de même très courageux pour l’époque, et envoie plus d’une fois de solides coups de sabots aux partisans d’une justice dure et sûre d’elle. Certes, LeRoy reste encore dans le consensus quand il énonce les raisons pour lesquelles on doit abolir les travaux forcés : il nous fait bien comprendre que si Muni mérite le pardon et la réinsertion, c’est parce qu’il est devenu un patron riche et moralement correct, et parce qu’il a été enfermé pour des raisons futiles, pas parce que la prison est par essence condamnable. Mais malgré tout, le discours reste étonnamment moderne et virulent, le film ne se privant pas de montrer la brutalité des méthodes des matons, la spirale insensée de la justice, et l’impossibilité de racheter ses crimes pour le citoyen lambda. Sous ses airs de film d’aventures, il prend souvent la forme d’un pamphlet politique audacieux, qui reste encore d’actualité d’ailleurs. Que cette saine révolte revête des habits de grand film hollywoodien classique, plein de suspense et de glamour, force d’autant plus le respect. Génial, oui oui. (Gols - 17/04/11)
Johnny Roi des Gangsters (Johnny Eager) (1941) de Mervyn LeRoy
Excellent film noir, aussi bien par son somptueux casting (Robert Taylor aussi à l'aise en séducteur à la coule qu'en perfide malfrat calculateur et cynique ; Lana Turner en blonde qui a du chien - si elle tombe "forcément" raide dingue de notre héros, elle est aussi la seule capable de percer la cuirasse du gars ; et puis l'excellent Van Heflin (grande source d'inspiration pour Philippe Léotard qui lui a même piqué sa coupe de cheveux dans ce film...?), le pote contre vents et marées du Robert, un type cultivé qui semble se faire un plaisir de se détruire à l'alcool : rarement vu un acteur aussi crédible en alcoolo), que par son intrigue joliment menée (finesse des dialogues et de certaines réparties, personnages solidement campés, scènes d'action rondement menées dont un magnifique final tonitruant et tragique). Si au départ Robert Taylor, ancien criminel reconverti en gentillet chauffeur de taxi, ne paye pas de mine, le Bob cache méchamment bien son jeu derrière, belle gageure, sa fine moustache. Souriant, affable, charmeur, le type se révèle peu à peu le plus filou des malfrats, manipulant son entourage, pote d'enfance et jeunes femmes enamourées y compris, à sa guise. Derrière ses allures de gentleman taxidriver, le Bob apparaît comme un être solitaire sans foi (amicale et amoureuse) ni loi, le parfait égoïste primaire... jusqu'à ce que la Lana finisse par lui faire "turner" le coeur...
Chaque mois Robert Taylor doit rencontrer son "tuteur" pour montrer qu'il est enfin entré dans les rangs. Décontracté, sympathoche, on croit dur comme fer que le type a tourné la page, prêt à devenir un honnête citoyen. Tu parles. On découvre rapidement qu'il est le parfait comédien : son taff de chauffeur n'est qu'une couverture à l'ouverture d'un champ de course pour chiens (qui dit courses dit paris, qui dit paris dit gros sous...) et notre homme se révèle rapidement le roi des embrouilleurs pour parvenir à ses fins. Il doit se débarrasser de sa régulière, il lui ment impunément. Il soupçonne l'un de ses potes de le trahir, rien de plus facile pour l'éliminer et paraître blanc comme neige : il se rend à une partie de poker avec les pontes du milieu, feint d'être ivre mort, va se coucher, passe par la fenêtre, monte un traquenard pour éliminer le dit pote, et revient tranquillement de sa chambre reprendre la partie. Ni vu ni connu. Pire, il monte un plan du parfait enfoiré pour que sa nouvelle conquête, la fille du procureur, soit mouillée dans un meurtre ; ce dernier ne peut dès lors rien lui refuser et lui donne la permission d'ouvrir son business : emballé c'est pesé...
Le seul capable de lui ouvrir les yeux sur sa perversité n'est autre que le gars Van Heflin, rond comme une queue de pelle du matin au soir, mais jamais frileux pour lui dire (avec art, le Van te citant Shakespeare à l'envi) ses quatre vérités ; il sait qu'il n'est aux yeux du Robert qu'une épave mais aussi son seul ami... Quand le Van lui dit entre quatre yeux (dont deux suintant l'alcool) qu'il se comporte comme le dernier des bâtards avec la chtite Lana (la petite larme au coin de l'oeil que l'on retrouvera plus tard coulant sur la joue du Bob : la petite pointe d'émotion qui fait la différence...), notre Robert lui fout un pain et se retrouve définitivement tout seul... enfin, nan, il peut encore compter sur son chien - un vieux lévrier qu'il vient de récupérer et qu'il a toujours jusque là envoyé balader - pour chercher un ultime soutien... pathétique. Cette confession du Van va tout de même lui ouvrir les yeux : Bob se rabiboche avec le Van et décide d'aller payer une petite visite à la Lana pour tout lui avouer... Il ne sait que trop qu'il joue un jeu dangereux, son soudain sursaut de sincérité ayant toutes les chances d'être à double tranchant. Du coût de la rédemption...
L'alchémie entre Taylor et Turner est évidente, Van Heflin cartonne à chacune de ses apparitions - constamment ivre mort, il est bien le seul à faire preuve d'honnêteté dans ce monde de dupes - et le final conclue avec brio cet impeccable récit. Taylor, dissimulé, lors de la dernière séquence, des pieds à la tête sous un large manteau et un chapeau de guingois - tel un type qui a passé son temps à cacher son jeu -, ne va pas tarder à "se découvrir", "se mettre à nu" pour les beaux yeux de Lana (une déclaration d'amour des plus surprenantes puisqu'il va... assommer sa blonde d'un coup de poing) : la vie de la Belle est plus précieuse que la sienne et même si jusqu'au bout il cherche à jouer les durs (la fameuse petite larme qui le trahit et dont il veut que sa douce n'ait connaissance), on comprend parfaitement dans quelle mesure la Lana, malgré elle, a fini par le faire craquer... La parfaite femme "fatale" en un sens. Un final délicieusement noir dans la fumée des pétards, tout ce qu'on aime, finalement, dans le genre.
Chercheuses d'Or de 1933 (Gold Diggers of 1933) de Mervyn LeRoy - 1933
Un bon vieux "musical" broadwayen à l'ancienne, ça fait jamais de mal, surtout quand on y trouve un chouille plus de fond qu'à l'ordinaire. Gold Diggers of 1933 est plein de fantaisie, grâce surtout au joli minois de mesdemoiselles les danseuses de cabaret, Joan Blondell en tête (une frimousse, des jambes de 6 km, une voix rigolote, il en faut guère plus). Sur fond de krach boursier et de crise sociale, ces dames se mettent en tête d'embobiner des hommes de la haute, leur piquer leur pote-cigarettes platiné, leur chéquier, voire leurs sentiments ; elles y réussissent à merveille, à la grande joie du public, et tout est roucoulements sirupeux, oeillades gentiment vicieuses et combines au taquet.
On imagine bien que c'est le genre de divertissement légèrement vengeur qu'il fallait au spectateur ruiné de 1933, et ça fait encore son effet : on sourit à la vision de ces bourgeois manipulés comme des marionnettes par des danseuses en petite tenue, et LeRoy semble également s'amuser comme un fou avec ce petit ton innocemment insolent. Ca ne va pas très loin non plus, le final est quand même très convenu, le jeune premier est fadasse à souhait, mais on note l'arrière-plan social avec intérêt. Dommage que les scénaristes ne fassent qu'esquisser la critique politique. Ils se contentent bien souvent du simple marivaudage, alors que les premières minutes laissaient
attendre un discours genre Opéra de Quat'sous qui aurait fait bien plaisir. Tant pis : ce n'est que légèrement paresseux, c'est charmant dans son ensemble, et quelques scènes musicales sortent les grands moyens niveau mise en scène. Les chansons sont parfois émouvantes (la complainte de "L'Homme oublié" à la fin, typique tire-larmes qui fonctionne à mort avec moi), les acteurs sont rigolos, on n'en demande pas plus. Ginger Rogers reste franchement en arrière-plan alors qu'elle ouvre le film avec une fantaisie renversante, mais après tout elle n'était que débutante à l'époque. Désuet et mignon.
Le Petit César (Little Caesar) (1931) de Mervyn LeRoy
Classique du film de gangster avec cet ignoble petit pou d'Edward G. Robinson qui va faire un grand bond dans la hierarchie du milieu avant de se retrouver les fesses au tapis.
Mervyn LeRoy prend son temps pour introduire ses personnages (joli plan pour la présentation de chacun des membres de la bande de Sam Ventori que Little Caesar dit "Rico" rejoint au début). Ensuite ses coups de gueule et ses coups de sang du haut de ses 1m12 auront raison de ses différents supérieurs - sa phrase de base c'est "tu te ramollis mon vieux" et le gars acquiesce (moi aussi je peux le faire...). Rico peut se définir en un mot: "ambition" - il ne boit pas une goutte d'alcool, en a rien à battre des gorettes, bref, il a une vie de chienlit mais il en a l'air plutôt content dans son tout nouveau costume taillé dans le slip de Carlos. L'une des scènes les plus remarquables est celle de ce casse pendant lequel il va se faire un nom en buttant l'inspecteur, une suite de fondus-enchaînés assez diaboliques avec, en fond sonore un étrange brouhaha - comme des cris de fête saturés (on est le soir de la Saint-Sylvestre). La boulette c'est qu'il y a au moins 12 témoins au moment du braquage qu'ils font à visage découvert -dont 3 membres dans l'entourage de l'inspecteur en chef, mais ensuite personne ne va chercher à les identifier... (c'est plutôt bizarre, non???). Même si l'on est dans les début du parlant et qu'il faut faire preuve de mansuétude, et s'il faut reconnaître que Robinson a la gueule de l'emploi, plusieurs seconds rôles sont joués à la hache, notamment lors de scènes un
poil dramatique (Glenda Farrell, la donzelle blonde est ridicule, Georges E. Stone n'est pas loin lui de jouer aussi mal que Luis Rego avec lequel il partage une certaine ressemblance). Deux-trois scènes de fusillade font date - sur Tony qui s'écroule dans les escaliers de la cathédrale, ou sur Rico qui échappe d'une première attaque à la mitraillette avant de se faire descendre comme un rat derrière un mur par la police (po rasé, tout alcoolo, le chapeau enfoncé sur la tête, on ne compatit pas vraiment à ce petit Napoléon qui passait son temps à se la pêter).
C'est sûrement d'ailleurs l'une des grandes réussites de LeRoy de ne pas avoir cherché à glorifier son cador de la taille d'un Bidibule, même lorsqu'il est filmé en contre-plongé, ou debout sur une table pour s'admirer dans le miroir, vêtu de son habit de pingouin.













