Pushing Hands (Tui Shou) de Ang Lee - 1992
Premier film de Ang Lee, et énorme ratage de la part de celui qui réussira un quasi-remake un an plus tard (Garçon d'Honneur, délicieux) : tout ce qui sera subtil plus tard est hyper-lourd ici, alors que le film repose à peu près sur les mêmes recettes : placez ensemble deux cultures qui ne se comprennent pas (l'américaine et la taïwanaise), et regardez agir dans le mauvais sens, jusqu'à ce que tout soit résolu dans l'entente oecuménique totale. Vous pouvez aussi pimenter ça d'un vague discours sur le choc des générations, ça coûte rien et vous permet de faire deux ou trois plans savoureux sur un petit vieux plein de sagesse et un jeunôt débordé.
Lee tombe systématiquement dans tous les clichés possibles : son portrait de l'Amérique, unilatéral et franchement con, se réduit à une critique du capitalisme à outrance, pays speed et superficiel qu'il oppose facilement à la sagesse chinoise, taï-chi et introspection profonde à la clé. Toute la tendresse du cinéaste va au seul personnage du petit vieux, gentil pépé pro de kung-fu perdu dans cette société toute pourrite où
on ne sait plus faire les raviolis à la vapeur comme il faut. Le vieux est dépeint avec une bonhommie toute gentille, alors que la génération suivante est un ramassis de crétins antipathiques : la belle-fille romancière obnubilée par la critique et incapable de communiquer avec le vieux, le fils hystérique et ingrat, le petit-fils admirateur du pépé et réduit à un faire-valoir pénible... Devant tant de schématisme, Lee baisse très vite les bras et se perd complètement dans son scénario qui n'a rien à raconter : on va d'invraissemblances en flous artistiques. Le papy devient un maître du Taï-chi et pète la tête à des voyous, le fils détruit sa cuisine et se frappe la tête contre les murs, tout ça à l'envi et sans aucune explication psychologique. C'est juste que face à l'indigence de l'ensemble, Lee est contraint de meubler, quitte à inventer tout et n'importe quoi pour remplir ses deux heures. Comme en plus l'image est laide et la mise en scène répétitive (ces personnages en amorce avec cette profondeur de champ pleine de personnages flous, au bout de 120 fois, ça use l'oeil), on soupire devant ce quasi-navet pavé de bonnes intentions judéo-chrétiennes, mais bien fade en bouche.
Garçon d'Honneur (Hsi yen) d'Ang Lee - 1993
Vraiment une comédie charmante, qui montre une nouvelle fois que Ang Lee sait écrire et tripatouiller finement dans les sentiments. Le film a pris un peu d'âge, certes, mais comporte toujours ce charme piquant même aujourd'hui. Pas encore passé définitivement dans le camp américain à cette époque, Lee filme la rencontre entre sa culture taïwanaise d'origine et celle plus moderne de son pays d'adoption, à travers une histoire d'homo contraint de faire croire à ses parents qu'il va épouser une donzelle pour sauver les apparences. Le film est entièrement construit sur une succession d'oppositions : opposition des cultures, donc, l'une très codée, l'autre beaucoup plus éclatée ; opposition entre deux modes de sexualité ; opposition entre les générations ; et opposition entre traition et modernité.
Pour traiter de ce sujet épineux, Lee choisit la voie légère de la comédie de moeurs à l'ancienne, celle qui fait du quiproquo et du comique de situation ses seuls étendards. C'est fait avec un tel soin dans l'écriture, et c'est joué avec un tel plaisir par des acteurs parfaits, qu'on est vraiment transporté par les multiples petits gags de la chose, autant d'ailleurs que par les moments d'émotion que Lee manie vraiment très bien. Garçon d'Honneur est drôle et léger, mais comporte aussi suffisamment de gravité et de gentille audace pour sortir du lot des films doux-amers habituels. La scène centrale, notamment, une interminable noce dans la grande tradition, avec ce que ça comporte de jeux à la con, de discours pompeux, de copains bourrés, est parfaitement rendue dans l'atmosphère : tout y est en faux-semblant, d'autant que ce mariage est une farce organisée uniquement pour l'apparat. On y sent concrètement l'ennui, la lourdeur, la somme de concessions qu'induit ce type de cérémonie. Pour les scènes plus intimes, où la famille taïwanaise se heurte aux coutumes yankees, on est
aussi dans le non-dit permanent, chacun sachant ce que l'autre ne sait pas tout en sachant qu'il devine qu'on sait ce qu'on est censé ignorer. Le film devient presque étouffant par ce jeu de cache-cache permanent auquel se livrent les personnages, tous dissimulés derrière les apparences. Le discours est simple et pas vraiment révolutionnaire : il faut assumer ce qu'on est ; mais c'est dit avec beaucoup de modestie et de beauté, les derniers plans vous arrachant même quelques larmes inattendues (ces deux vieux qui s'enfoncent dans un couloir d'aéroport, ça ressemble à un adieu définitif).
Lee évite encore pas mal les scènes risquées, celles concernant le sexe et l'homosexualité, comme dans Brokeback Mountain d'ailleurs ; mais il parvient à tenir un propos intelligent et pas si con sur la différence, ainsi que sur le poids de la famille, des traditions et de la paternité à tout prix. Bien joli.
Hôtel Woodstock (Taking Woodstock) d'Ang Lee - 2009
Une fraîcheur tout à fait agréable émane de ce film, et qui ne doit pas seulement à ces bons vieux morceaux de musique vintage qu'on entend tout du long : Lee semble avoir capté quelque chose de l'ambiance de l'époque, cette utopie tranquille et joyeuse du flower-power, et traite son sujet avec une sérénité vraiment attachante. Après avoir vu Taking Woodstock, on a envie d'y croire encore, et le film évite à peu près tout ce qui pourrait faire polémique (il y aurait beaucoup à dire sur la ruine de cette utopie, sur l'échec final de la "politique" hippie) : ça pourrait être une limite au discours de Lee, cette façon de ne se préoccuper que de la joie aux dépends des dangers ; mais tout au contraire, ça lui donne une texture naïve émouvante, et on lui en veut presque de légèrement ternir l'image idyllique de son film par des détails de scénario un peu plus sombres.
Le film raconte la création du festival de Woodstock en 1969, par son côté le plus humain : un brave gars de la campagne (Demetri Martin, excellent, toujours modeste et habité par son rôle, un jeu presque "européen"
à force d'être discret) un peu dépassé par les évènements, et qui va en trois jours devenir l'organisateur du plus gros concert de tous les temps. La grande idée du film, c'est de placer le festival lui-même, ses stars, sa musique même, en hors-champ. On n'aura que des bribes lointaines de musique, Lee préférant s'attarder sur l'intime, les déamulations du garçon dans l'immense camp empli de jeunes gens à moitié à poil et rempli de drogues jusqu'aux oreilles. Lee filme un état de la jeunesse à un moment X, avec une candeur et un enthouiasme vraiment réjouissant. Jamais au-dessus de ses personnages, il les contemple avec humour, mais sans moquerie : une troupe de théâtre contemporain expérimentale pur jus, un couple de consommateurs d'acid, des baboss barbus, un flic gagné par la fièvre hippie, tout le monde est regardé avec une belle honnêteté, avec juste cette légère nostalgie qu'il fallait pour les rendre beaux et justes. On est étonné par l'optimisme du film : tout (ou presque) se passe bien, en douceur, dans la joie, pas d'amertume là-dedans.
Quant au festival lui-même, il est plus un prétexte à ce portrait de la société qu'un sujet propre : on ne verra pas Hendrix ou Joplin là-dedans, ce n'est pas le sujet. Au contraire, Lee semble envisager Woodstock comme un "lieu" de rêverie, se permettant de mettre en bande-son des musiques en porte-à-faux, qui
convoquent les deux grands absents du festival (les Doors, et Dylan qu'on entend comme s'il était présent sur scène) ou proposent des versions des chansons qui ne correspondent pas à celles de 69 (le morceau d'Arlo Guthrie par exemple). La musique est une évocation lointaine, fantasmée, et le personnage n'arrive d'ailleurs jamais au coeur de l'évènement, restant à bonne distance de la scène. Plus que l'évènement, Lee s'intéresse au film originel lui-même, le documentaire de Wadleigh ; c'est une autre grande idée de Taking Woodstock : recréer presque à l'identique des scènes du film de Wadleigh, placées à intervalles réguliers dans le film, si bien qu'on a l'impression que le reste du métrage est constitué "d'interstices" entre ces plans mythiques (les jeunes qui roulent dans la boue, les interviews). Lee retrouve carrément la texture de l'image de 69, et la mèle avec la très belle photo contemporaine d'Eric Gautier. Le trouble s'installe, et nous voilà plongé corps et bien dans une époque, dans un style, et même dans un film (le premier Woodstock, donc).
Il est presque dommage que, sur un matériau déjà si riche, Lee monte quelques trames inutiles : les rapports du héros avec ses parents ou son homosexualité naissante ne servent à rien, et on aurait préféré qu'il reste
dans la seule chronique. D'autant que les rôles des parents sont trop chargés, trop "signifiants" (derrière l'utopie pacifiste, il y a l'appât du gain, la maladie, la mort). En restant subtil, Lee est plus convaincant, et de simples petits détails (comme l'allusion finale au concert des Stones à San Francisco, qui marquera la fin du mouvement hippie) auraient suffi à nous faire comprendre que tout n'est pas rose là-dedans. Tant pis : on passe un moment délicieux à nous voir ainsi immergés dans une période somme toute attachante de l'Histoire récente, et rentré à la maison, on se repasse ses vieux disques avec un enchantement retrouvé. Taking Woodstock est une petite chose précieuse.
Lust, Caution (Se, jie) (2007) d'Ang Lee
Très déçu à la vision de ce long, long, long film qui aurait bien pu gagner une heure sans rien y perdre au niveau de l'intrigue et de la relation entre les personnages. Ang Lee prend plaisir à suivre et à filmer la bien jolie frimousse de son héroïne, mais a vraiment du mal à pimenter son récit (roh, oui, les deux-trois scènes de coucherie, franchement pas de quoi en faire un oeuf sur le plat): un sens certain de la reconstitution un peu académique (oh le joli pont de fer à côté de chez moi qu'ils sont en train de déplacer... ah ouais Shanghai, des fois, les matins, vous vous réveillez, vous habitez plus à la même adresse...), un formalisme dans les cadres qui n'a rien de bien original, une image assez grise et terne relativement décevante... Finalement, dans cette histoire d'espionnage pendant la seconde guerre mondiale (une chtite est censée se rapprocher d'un Chinois qui collabore avec l'ennemi, c'est dit), ce sont encore les acteurs qui s'en sortent le mieux : la débutante Wei Tang arrive à enflammer par un regard la création entière, Tony Leung quant à lui est encore une fois magistral, personnage dur et surprenant, capable d'exploser violemment en un clin d'oeil. Ces étudiants qui jouent aux espions sont eux bien pathétiques (ah ouais po facile de tuer un homme... sûrement une des tueries les plus sanglantes et douloureuses de l'histoire du cinéma...) et manquent vraiment de relief dans le film. On s'achemine enfin après deux heures trente vers la scène exposée au début du film, et on baille un peu en attendant malgré tout la "petite surprise" obligée du dénouement... Bof. Je m'attendais à beaucoup plus de brio dans la mise en scène et dans l'aspect formel, vraiment peiné de voir une réalisation aussi pépère et un tel scénario ultra linéaire qui ne nous apprend, historiquement, presque rien. Un Lion d'or à Venise bien terne et convenu.
Le Secret de Brokeback Moutain (Brokeback Mountain) d'Ang Lee - 2004
Face à la perplexité de mon alter-ego asiatique devant ce film, je suis retourné le voir, après une première vision pleine de bienveillance. J'ai aucun mérite, hein, c'est le "Printemps du Cinéma", la séance à 3,50 euros (15 DVD en Chine), ce qui, entre parenthèses, semble les autoriser à ne pas chauffer les salles, j'ai plus de doigts.
Bon, c'est vrai qu'avec 2 visions, on voit les défauts : oui, la musique est sirupeuse (le type qui a composé ça s'appelle, je crois, Santaolalla -la Sainte Olalla- et c'est effectivement ce qu'on se dit en écoutant ses violons); oui, les méchants sont un peu trop (on les repère à leur poids : moins de 300 livres, tu es un gentil) ; oui, c'est tire-larmes ; oui, c'est un chouille long et un peu trop poli.
Mais je reste bluffé par ce côté très modeste de la mise en scène, un aspect artisanal eastwoodo-altmanien (si, si) qui est assez rare dans ce genre de cinéma, et surtout inattendu venant de l'auteur du boursoufflé Hulk. Le sujet, tourné par un type moins subtil, aurait pu donner une merde pleine de guimauve : ici, toutes les difficultés de la chose sont abordées sereinement, sans crânerie, simplement. Avoir fait un tel film en évitant soigneusement d'en faire une thèse sur "l'homosexualité en milieu hostile", c'est malin et intelligent. Les faits sont filmés, simplement et frontalement, sans jamais qu'on se dise : "voilà un film pour les bonnes consciences de gauche, les lecteurs de Télérama et les dames patronnesses". La polémique, Ang Lee vous la met quelque part, ça n'est pas son sujet. Le sujet serait plutôt à chercher dans des films à la The Right Stuff (beau film de Philip Kaufman dans les années 80) ou à la Space Cow-boys (bon Eastwood sous-estimé) : la fin d'un monde, le délitement d'une société, son impossibilité à s'adapter au progrès. Plein de plans évoquent le choc des deux cultures que sont le western (campagne, chaleur, virilité, solitude, violence, action) et les années 60 (voitures neuves, émancipation de la femme, ville, mariage, divorce). Ce ne sont pas les deux homos qui font anachronisme dans l'image, ce sont les chevaux, les chapeaux de cow-boys, les rodéos. C'est très bien vu et c'est surtout moderne au vu de l'état du cinéma américain contemporain, où l'action et la virilité sont de retour.
Ajoutons aussi que c'est magnifiquement joué et très bien photographié. Voilà , un petit film mineur, certes, mais comme devraient l'être nombre de films qui se prennent trop au sérieux.


