28 juillet 2010

Elève libre (2008) de Joachim Lafosse

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Lafosse marche sur la corde raide avec un sujet délicat qu'il sait traiter avec un certain tact ; il s'agit ni plus ni moins de jeunes adultes qui décident de "prendre en main" l'éducation d'un adolescent délaissé par ses parents. Jusque-là rien de choquant, si ce n'est que cette éducation intellectuelle et sentimentale deviendra également dangereusement sexuelle... Et notre ado de se sentir forcément terriblement perdu entre ces mains manipulatrices. Lafosse entame son film en nous montrant notre pauvre ado, Jonas, qui touche peu à peu le fond dans tous les domaines : à l'école, on refuse son troisième ou quatrième redoublement, au tennis, son sport de prédilection, il peine à percer et, au lit, ben sa première expérience se conclut en 48 secondes 6 dixièmes - on a vu pire. Le problème c'est que notre Jonas se morfond grave et n'a, comme unique porte de sortie et comme seul soutien, que trois des amis de sa mère, un couple et un homme célibataire, Pierre : ceux-ci entreprennent d'aider notre ptit pépère qui ne voit rien venir. Pierre, en effet, décide de lui donner des cours privés - en maths, en philo... - pour que Jonas puisse passer, en élève libre, le "Jury" - un diplôme belge, je connais po les équivalences. Au début tout va bien, on parle de A+B, on débat de liberté, d'hommes révoltés... mais on sent bien que ces adultes s'immiscent peu à peu dangereusement dans l'intimité du Jonas - ça commence avec des conseils théoriques sur ses ébats avec sa copine avant de déraper dans les travaux pratiques...

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Lafosse nous montre en images, comme il le répète ici ou là, la différence entre "transmission et transgression" : on sent que le chtit Jonas se fait de plus en plus phagocyter par ces adultes, donneurs de leçons libertaires en matière d'amour ; ces derniers se régalent, Jonas perd pied et ceux-ci prennent leur pied à son corps défendant : c'est mal. Aveuglé au départ par son désir absolu de réussite, Jonas - complètement "malléable", qui plus est - mettra du temps à voir clair dans le petit jeu de ces adultes sans scrupules - les notions de "liberté" et de "révolte" prenant du temps pour faire leur petit chemin en lui. Lafosse, qui joue avec le feu (un ado qui se fait sodomiser par un adulte, oups - mais reste, au niveau des images, heureusement purement "suggestif", ouf), désamorce tout de même rapidement toute ambiguïté en nous montrant clairement ces adultes, après leurs grands discours sur l'amour et le désir qui respirent la science infuse, eux-mêmes très mal dans leur peau (Pierre en éjaculateur précoce honteux, le couple qui se sépare...). C'est un peu facile, on comprend bien le message - mauvaises gens, va - et notre pauvre Jonas, "victime" de sa propre ambition, de faire la douloureuse expérience d'être livré, trop tôt (ouais, les parents sont totalement absents) à lui-même. Lafosse a au moins le courage de s'attaquer à un sujet guère en odeur de sainteté au cinéma - la pédophilie -, en montrant comment certains adultes profitent d'une situation (notre belle époque moderne et le besoin de réussir à tout prix) pour arriver à leur fin (les paroles au départ réconfortantes et les éclats de rires, puis les premières caresses et les rires jaunes, qui progressent, insidieusement...). Un peu trop démonstratif, peut-être, mais tout de même osé.   (Shang - 09/11/09)


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Bah, je devais pas être "in the mood" après cette période de vacances sans cinoche, en tout cas je me suis quelque peu ennuyé devant ce film tellement délicat qu'il en devient timoré. Je reconnais bien sûr les qualités énoncées par mon camarade, l'audace du sujet, la délicatesse du récit, la frontalité du discours, l'intelligence dans la façon d'aborder le thème ; mais tout ça affiche trop clairement sa noblesse, pour ainsi dire : chaque plan, dans sa rigueur (que des plans-séquences ou presque), dans sa simplicité, semble clamer son talent et sa pudeur, et on finit par être lassé et avoir envie que Lafosse envoie vraiment la sauce ; une sauce qu'on aurait aimé plus subversive, d'ailleurs, plus troublante, même si, encore une fois, l'écriture force le respect. C'est dans la forme que Elève Libre sent trop la sueur, sent trop les ficelles qui serviront à montrer sans montrer tout en montrant. On voit comment le réalisateur fait dès le premier plan (long cadre sur Jonas qui renvoie une balle de tennis avec une belle rage, qui rappelle le même plan, mais en ping-pong, dans 77 Fragments d'une chronologie du hasard de Haneke, cinéaste qu'on regrette bien ici), et comment il va amener son sujet : il le le fera exactement comme on l'attend, tout en dignité et en contrôle. On me rétorquera que c'est sûrement la seule façon d'aborder un sujet aussi brûlant ; peut-être, mais du coup, le film est attendu. Finalement, c'est plus dans les scènes d'apprentissage "classique" que le film trouve un vrai ton sensible, celles où Jonas bosse ses maths, butte contre Camus ou les équations. Là, on a une vraie justesse dans ce que peut être la difficulté de la transmission. Les acteurs, excellents, sont hyper-naturels dans ces séquences "banales". Mais dans les passages casse-gueule qui aborde la sexualité, Lafosse semble terrorisé par la difficulté de la tâche, et tombe dans une esthétique au mieux frileuse, au pire clicheteuse (ces éclairages d'intérieurs bourgeois, ce libertinage de carte postale). Elève Libre fait bien d'exister, ne serait-ce que parce qu'il aborde un thème couillu ; mais dans sa réalisation, Lafosse me laisse sceptique (no comment)...   (Gols - 28/07/10)

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15 février 2009

Nue Propriété (2006) de Joachim Lafosse

Le cinéma belge a de beaux jours devant lui avec le jeune Joachim Lafosse qui signe un film impressionnant dans la direction d'acteurs et dans la maîtrise formelle. On est forcément tenté de penser aux Dardenne même s'il manque sûrement encore cette parfaite rigueur, cette fluidité, ce mouvement constant imprimé à l'histoire. Il y a en plus ce personnage de gamin mal dégrossi interprété par Jérémie Renier, qui rappellerait presque son personnage de L'Enfant. Mais arrêtons là les comparaisons un peu forcées, tant cela serait réducteur à la vue du talent d'un Lafosse qui signe un second long-métrage assez bluffant.

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Thierry et François (les deux frères Renier, comme des poissons dans l'eau dans la complicité) cohabitent avec leur mère. Bien qu'ils approchent la trentaine, on perçoit surtout leur côté "grands gamins" comme s'ils redoutaient l'instant où il faudrait déployer leurs ailes. Thierry prend des cours de je ne sais quoi, fricote avec une gonzesse qui bosse dans un club de gym et fait montre d'un caractère relativement impulsif - un peu soupe au lait, le Thierry -, un être égoïste et têtu comme une mule (cela n'est point l'apanage du Thierry, entendons-nous bien). François est beaucoup plus effacé, semble également plus proche de sa mère et passe ses journées à poncer les volets ou à tondre la pelouse - on sent que de 15 ans à 25 ans, sa vie n'a pas dû beaucoup bouger. Les deux frères se vautrent dans la boue en faisant de la moto, jouent au ping-pong ou à la PlayStation, on sent bien que ce ne sont point des traders en puissance... Ca respire un évidente puérilité mais aussi une certaine innocence préservée.

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Leur relation avec leur père semble se limiter, tacitement, à des échanges sporadiques d'argent, comme si ce dernier avait un peu lâché l'affaire. Les rapports avec leur mère sont, eux, proches de la camaraderie (ils la charrient en permanence) mais vont avoir tendance à se tendre... Dès le départ, on sent que la mère (extraordinaire Isabelle Huppert, comme d'hab) ne bénéficie d'aucune intimité (elle prend sa douche pendant que l'un de ses fils se lave les dents, se balade en petite tenue comme si ses fils n'avaient point grandi, est obligée d'aller dans l'arrière d'une voiture pour s'ébattre avec le voisin); au premier abord, cela ne semble pas trop la perturber, mais peu à peu, à mesure que cette histoire d'amour avec son voisin s'épanouit, on sent chez elle la volonté de reprendre contact avec elle-même et de tout simplement recommencer sa vie... Evoquant le fait de vendre la maison de famille pour pouvoir investir, éventuellement, dans une maison d'hôte, la mère se retrouve face à un mur : un peu hébétés par la remise en question de leur petit monde, les deux frères, surtout Thierry, font montre d'une certaine résistance voire d'une réelle agressivité. Le premier clash survient lorsque la mère invite le voisin - son amant donc -, un soir, pour jouer en quelque sorte le rôle de médiateur avec les fils (une séquence d'une incroyable intensité, qui prend aux tripes): forcément plus vraiment habitué à recevoir de leçons, le ton monte rapidement entre Thierry et ce voisin flamand qui se sent de moins en moins à sa place. La cocotte-minute est sur le feu, ça commence à bouillir et après, ben oui après... ben après, si on fait rien, ça pète.

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Le pauvre Thierry, de moins en moins bien dans sa peau, de plus en plus fragilisé dans son royaume, ne va pas tarder à exploser. On aura droit à une superbe confrontation finale avec le père, le Thierry ne faisant pas vraiment dans la finesse pour exprimer ses tourments intérieurs de gamin blessé ("elle (évoquant sa mère), c'est qu'une pute et toi (s'adressant à son père) tu t'es fait baiser" faisant ainsi référence au divorce...); le père plein d'une réelle sagesse, fataliste lui rétorque laconiquement un "on a essayé et cela n'a pas marché..." Un constat d'échec somme toute banal au sein de leur couple; mais si les deux ont tenté, malgré tout, de suivre leur petit bonhomme de chemin, on voit bien que les premiers à en pâtir, profondément, furent les gamins... Sans dévoiler la fin, il est clair que les parents ne peuvent qu'essayer de "ramasser les morceaux" vis-à-vis d'une situation qui a fini par leur échapper...

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Lafosse fait preuve d'un vrai sens du cadre, se contentant souvent de plans fixes, lors des scènes de repas notamment, la vraie dynamique venant des échanges entre les personnages... Lorsque, vers la fin, le cinéaste filme le désarroi d'un Thierry qui pète, un peu comme un enfant gâté, tout ce qu'il a entre les doigts, la caméra est alors portée à l'épaule et tente de traduire tous les soubresauts émotionnels de ce personnage en pleine perdition... Lafosse réalise un film sur les "dommages profonds et collatéraux du divorce" d'une grande sobriété formelle, au montage très propre, qui repose pour une bonne part sur la qualité de ses acteurs à faire vivre leur personnage. Coup de chapeau une nouvelle fois à Isabelle Huppert qui parvient à instaurer, grâce à sa capacité à jouer toujours juste, un réalisme confondant dans les relations entre les personnages. Une future présidente du festival de Cannes au talent en or. Tu m'invites, Isa, dans ton palais ?          

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