L'Argent (1928) de Marcel L'Herbier
Entrée en force de Marcel L'Herbier dans ce blog - les esprits cinéphiles se rencontrent. L'Argent est donc un des must de l'époque du muet, aussi bien au niveau du budget, d'ailleurs, que de la forme. Inspirée du bouquin de Zola, on sent bien que la trame initiale - l'argent qui bouffe les êtres comme la flamme la péloche - n'est pas forcément ce qui intéresse le plus L'Herbier. A l'aide d'immenses décors relativement dépouillés, de séquences filmées à la Bourse ou sur la place de l'Opéra avec plusieurs centaines de figurants, de mouvements de caméra, d'angles tordus et d'un montage parfois fulgurant, il nous fait pénétrer par la grande porte dans l'ère du "capitalisme roi" qui aveugle la plupart de ses personnages. Quelques vraies séquences de bravoure pour un film qui file comme de l'argent liquide entre les doigts.
Saccard (Pierre Alcover, une tronche et un physique de buffle) est prêt à toutes les magouilles pour faire fortune et s'offrir des donzelles, pour lesquelles il avoue un faible. Dans l'ombre, règne tout de même un grand maître du jeu, Gunderman (Alfred Abel, raide comme un piquet, étrange dandy qui se sépare rarement de ses clebs de salon), personnage prêt à tout pour mettre des bâtons dans les roues des spéculateurs outranciers. Après un premier avertissement qui l'amène au bord de la banqueroute, Saccard tente de tromper son monde en faisant équipe avec un aviateur aventurier - ce dernier a besoin d'un partenaire financier pour aller exploiter des terrains pétrolifères à Cayenne. Saccard, qui lorgne sur la femme de ce dernier (la mimi Marie Glory), pense faire - doublement - la culbute en attirant ce couple un peu naïf dans ses filets. On pourrait également citer parmi les autres personnages, le secrétaire particulier de Saccard joué par Antonin Artaud, les yeux constamment sous troxène, et l'intrigante et sublime Comtesse Sandorf jouée par la sulfureuse Brigitte Helm qui a déjà conquis tout son monde dans Metropolis.
Les séquences à la bourse, filmées souvent en plongée vertigineuse, grouillent de cette faune de spéculateurs qui achètent et qui vendent en surfant sur les moindres rumeurs. L'autre séquence absolument impressionnante est celle de cette foule rassemblée place de l'Opéra, venue célébrer la traversée de l'Atlantique par notre aviateur et qui est balayée par des rayons de lumière absolument hallucinants. Toute une population qui s'agite, alors que dans leur immense demeure Saccard et Gunderman tentent de tirer les ficelles. Les décors sont proprement gigantesques comme des cathédrales construites en l'honneur du Dieu argent. L'Herbier varie de façon impressionnante ses angles de vue, jouant des plongées/contre-plongées sur ses personnages lors de confrontations paroxystiques (les tractations entre les deux banquiers, la séquence entre Saccard et la chtite Marie Glory : véritable oiseau prédateur qui tente de peser de tout son poids sur sa proie, pour finir littéralement aux pieds de sa pseudo-conquête), effectuant des travelling latéraux ou avant à vitesse grand V qui donnent un rythme trépidant et chaotique à l'ensemble, ou encore livrant des séquences, deux en particulier, d'anthologie lorsque Saccard se jette sur les deux femmes : la tentative d'étranglement de la Sandorf et le quasi-viol de la Marie : certains plans sont rapides comme l'éclair, notamment sur certaines parties du corps légèrement dénudées. Beaucoup aimé également ce plan très sensuel au début du film lorsque le Saccard mate au restaurant les jambes de Marie sous la table - beaucoup de ces plans au ras du sol valent d'ailleurs souvent le détour.
Si Saccard est jusqu'au bout totalement obsédé par le profit - joli dernier plan où il parvient à convaincre le gardien de venir dans sa cellule pour parler thunasse : notre Saccard ne guérira jamais de son mal mais parviendra toujours à entraîner quelqu'un dans son vice -, on ne peut pas dire que les deux femmes s'en sortent avec les honneurs : la comtesse Sandorf qui se balade toujours dans des tenues de folaille est la vamp opportuniste de base; quant à la chtite Marie, un peu bébête et incapable de calculer le gros Saccard, elle tombe rapidement dans des goûts de luxe qui sont à deux doigts de plonger son couple dans le marasme. Son mari, entrainé par sa passion de l'aventure et facilement manipulable, perd, lui, littéralement tous ses repères : il finit presque aveugle, on voit bien le message. Gunderman fait finalement figure de grand seigneur, et pas seulement dans le domaine de la finance, cherchant toujours à dédommager les plus faibles - tiens, on aurait bien eu besoin de lui, récemment, dans ce monde financier livré désormais à une pléiade de Saccard... Un monument cinématographique doré sur tranche.
Eldorado de Marcel L'Herbier - 1921
Là, c'est même plus du mélodrame, les enfants, c'est de la fontaine de larmes. Il faut dire que L'Herbier n'est pas rat en effets lacrymaux, à commencer par son scénario qui ferait passer Sans Famille pour une blague belge. Sibilla, jeune femme (l'actrice a environ 93 ans, mais fermons les yeux) fatale, est danseuse à succès la nuit, et malheureuse la nuit aussi. Le jour, on ne sait pas trop ce qu'elle fait, étant donné que tout se passe la nuit. En tout cas, entre deux danses lascives devant des gars avinés, elle sanglote au chevet de son fils mourrant. Celui-ci, les yeux maquillés au cirage, tend ses mimines vers la caméra dans une lumière oblique, et crie "môôôôman" que c'en est une horreur. Ce demi-cadavre est le fruit d'un amour qu'on imagine illicite entre Sibilla et un barbon riche qui l'a laissée tomber. Elle se tord donc les mains et ira même, dans une scène mémorable, jusqu'à manger un escalier presque en entier. Inutile de vous dire qu'on est déjà au bord de l'apoplexie. L'actrice ne fait pas tout à fait dans la dentelle du Puy-en-Velay, elle ne rechigne pas à la tâche et se dépense comme une perdue pour nous faire croire à son malheur.
Après ça se complique pas mal, avec une sorte de piège tordu qu'elle tend au barbon par l'intermédiaire de sa fille (une quiche qui louche) et du prétendant de celle-ci, peintre aux yeux forcément rêveurs. A chaque fois qu'il pense à sa belle, il y a un jet d'eau qui se déclenche quelque part, me dites pas que j'ai l'esprit tordu. Bon, on suit cette douteuse intrigue pour faire plaisir à Sibilla qui est de plus en plus malheureuse et mange un oreiller. Le fait est qu'on ne comprend pas grand-chose à la psychologie d'icelle, qui déverse sa soif de vengeance sur les deux tourtereaux avant de leur ouvrir les bras.
Peu importe : ce qui compte, c'est l'énorme batterie d'effets mise en place par L'Herbier, qui semble découvrir les vertus du cinéma avec un enthousiasme communicatif. Il ose tout : fermeture à l'iris fait avec ses doigts, flou du personnage principal quand celui-ci est perdu dans ses rêveries, filmage à travers un voile de dentelle, montage épileptique (certains plans durent une demi-seconde), surexposition, écran dans l'écran... C'est un festival de trouvailles visuelles, et même si le film a tendance à se traîner un peu, on ne peut qu'applaudir devant ces audaces des premiers temps. La scène finale renvoie d'ailleurs nos sarcasmes au vestiaire : l'héroïne se suicide (je balance la fin, et pis c'est tout) en se plantant un poignard long comme mon bras dans la poitrine, et se jette à corps perdu... dans l'écran de cinéma lui-même, sur lequel sont projetées les ombres des fêtards qui la sollicitent. C'est énorme. La stylisation extrême de ce genre d'idées rompt avec la puissance tranquille des nombreuses scènes de pietas qui jalonnent l'histoire : L'Herbier excelle à remplir son cadre de figures éplorées prises dans des rais de lumière au taquet, tout comme il s'éclate à reproduire des tableaux Renaissance avec ces tronches goguenardes représentant l'opinion publique. C'est du grand art, pas de doute, une fois passés les claquages de zygomatiques. Mes respects à l'ancêtre.








