Les Bas-Fonds (Donzoko) d'Akira Kurosawa - 1957
Un ratage dans l'oeuvre de AK, c'est assez rare pour le mentionner. Les Bas-Fonds ne satisfait ni l'oeil ni l'esprit, et quand on repense à ce que Renoir avait fait avec la même pièce, on soupire devant l'échec avéré de l'entreprise kurosawanienne. Akira se heurte de plein fouet avec la théâtralité : choisissant de jouer sur les deux tableaux, réaliste et artificiel tout à la fois, il ne choisit rien. Autrement dit : il est prisonnier dans la convention théâtrale, une seul lieu, une progression dramatique très écrite et toute de convention, un jeu d'acteurs destiné à un public lointain. Il voudrait passer par-dessus cette grammaire théâtrale pour faire quand même cinéma, c'est-à-dire mouvements de caméra, existence du hors-champ, etc. Mais le fait qu'il soir ainsi le cul entre deux chaises enferme complètement le film dans une sorte de non-style qui surprend de la part du maître.
Son décor, même très fouillé, même joliment complexe, est trop petit pour que AK puisse déployer ses mouvements lyriques habituels. La caméra ne cesse de se cogner aux murs de cette pension pour pauvres, et échoue complètement à rendre compte du lieu : on est très vite perdu dans l'espace, on ne repère pas les différents lieux occupés par la foule de personnages, et ce trouble handicapera le film jusqu'au bout. C'était
le principal challenge, et il est raté. Enfermé dans cette convention théâtrale qui le restreint, le texte de Gorki peine lui aussi à trouver sa plénitude : les acteurs sont inégaux (la distribution féminine est outrancière, par exemple), et même notre Toshiro Mifune semble s'assoupir dès lors qu'il ne peut pas déployer son jeu hyper-physique habituel : personnage fade malgré la jolie ambiguité de ses sentiments, il est quasi transparent. On s'ennuie pas mal, peut-être parce que Kurosawa a refusé la coupe, peut-être parce qu'il utilise cette pièce pour développer encore plus son amertume habituelle : tout est fermé là-dedans, on ne trouvera aucune des notes d'espoir imaginées par Renoir, les personnages semblent déjà condamnés d'avance, sans possibilité de progresser. Du coup, ils sont d'un bloc, archétypaux, chacun dans sa case (l'acteur alcoolique, le samouraï mythomane, le sage, etc.) En privant son histoire de toute échappatoire, Kuro fait une erreur, et se vautre dans une complisance proche de la déprime, qui ne fonctionne pas avec ce texte. Bref, une mise en scène étriquée, une lecture du texte sans nuance, un très petit Kurosawa pour cette fois.
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Dersou Uzala (Дерсу Узала) d'Akira Kurosawa - 1975
Voilà un des films les plus simples et les plus touchants du grand AK. En pleine dépression (du moins, c'est ce dont je me souviens de son autobiographie), le maître nous sert une ode à la nature, l'amitié, la solitude, qui bouleverse complètement, tant par son sens délicat de la narration que par sa mise en scène, qui décline sans en avoir l'air une symphonie cosmogonique effarante. Dersou Uzala est une épure, un poème privé de toute pose, un film qui parvient à trouver quelque chose d'éternel : le tout sans effet d'annonce, par une simple narration à la Thoreau menée avec une sensibilité incroyable.
Coller des mots là-dessus, c'est forcément trahir la fragilité de la chose. Il s'agit de la rencontre en pleine taïga de deux êtres : un capitaine d'escadron envoyé en mission pour faire des relevés typographiques en
milieu hostile, et un chasseur solitaire au fait de tous les secrets de la nature (le gars voit une trace dans la neige, et peut vous écrire la biographie de son auteur). C'est tout : pas ou peu d'évènements particuliers, pas ou peu d'aventures. Juste une complicité, une admiration, un attachement qui se forge en direct entre deux êtres humains. Kuro prend tout son temps pour décrire par le menu cette amitié, se posant longuement devant cette nature effrayante et splendide qu'il filme dans tous ses états : sous la neige, en plein cagnard, sous le vent, dans la boue, la taïga est toujours magnifique, le film déclinant toute une gamme de plans larges destinés à rendre à la fois sa beauté et son hostilité. AK excelle à placer ses petits personnages au sein du grand univers, sans jamais s'éloigner de la profonde humanité de son sujet. La scène centrale, où Dersou sauve son ami du froid dans un décor battu par la tempête, à l'aide de simples bottes d'herbe coupée, vous reste en tête durablement : c'est du cinéma à l'état pur, une abstraction visuelle presque totale, quelques souffles en bande-son, deux êtres qui luttent pour leur survie, et c'est tout. La scène dure très longtemps, devient peu à peu d'une densité impressionnante tout en jouant sur l'attente, la fatigue.
AK s'est débarrassé de tout le reste : on ne voit plus à l'écran que la nature et les hommes. Ca n'est jamais austère pour autant, le film vibrant d'un profond amour de l'Humain, d'une simplicité et d'une modestie exemplaires. Cette tendresse qui émane des personnages (les deux principaux, mais aussi toute la bande des solides gaillards qui entourent le "Capitan", touchants, drôles, crédibles), cet humour fondant, cette âpreté toujours contre-balancée par une vision émerveillée du monde, font de Dersou Uzala un des sommets de la carrière d'Akira, un de ces films indéfinissables et éternels qui arrivent à toucher au coeur de la beauté.
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Barberousse (Akahige) d'Akira Kurosawa - 1965
Barberousse est une merveille complète, assurément un des plus grands films d'AK, dans lequel il fait montre de son profond humanisme en même temps que d'une amertume violente. Assez éloigné de ses sujets habituels, c'est pourtant une sorte de somme de toutes ses inspirations : malgré le côté psychologique de la chose, on a droit à une des plus grandes mises en scène du maître, chaque séquence forçant systématiquement l'admiration. Impossible en effet de le prendre en défaut à une quelconque minute de ce film de plus de trois heures : on est happé de bout en bout, impressionné par cette maîtrise totale, par ce mélange de modestie et d'ambition, et par la beauté qu'il sait dégager de chaque situation.
Nous voilà immergés dans une clinique de campagne, dirigée par Barberousse, médecin bourru incarné par le toujours génial Toshiro Mifune (jeu rentré mais hyper-expressif, le Bougon au Grand Coeur avec toutes les majuscules que vous voulez). Un jeune médecin urbain et ambitieux débarque là-dedans, et va se retrouver plongé dans cette cour des miracles ressemblant à l'antichambre de l'enfer : misérables mourant solitaires, pénurie de médicaments, folie et meurtre vont être son lot quotidien. Dès le départ, AK bouche tout horizon à son histoire : on sent combien le film sera âpre et sans concession, ne serait-ce que par cette constante utilisation d'un son de vent hurlant derrière chaque scène ; battue par les courants d'air, la clinique prend immédiatement des allures fantomatiques, ce que va confirmer l'utilisation des décors, poreux, à ciel ouvert, où chacun peut passer d'une pièce à l'autre pour contempler l'autre mourir. Pas de concession donc : le monde est horrible, et AK va nous l'asséner avec beaucoup de brutalité. Barberousse est une succession de tranches de vie (ou de non-vie, plutôt) qui mettent à chaque fois en avant une tare humaine : esclavagisme, ambition, vénalité, abandon des responsabilités familiales, lâcheté face à la mort,... le catalogue est effrayant. Mais, grande beauté du film, Kurosawa amène toujours avec finesse et profondeur un contre-point humaniste à chacune de ces séquences : espoir dans un monde meilleur, solidarité, beauté de la lutte,... Au final, on a l'impression, comme dans Dodes'ka-den par exemple, que le regard est extraordinairement empathique, plein de tendresse, sur ces pauvres êtres abandonnés de tous, y compris sur les plus négatifs d'entre eux.
Mais si le scénario est passionnant, c'est surtout dans la mise en scène que Kuro atteint au génie. Chaque scène est scrupuleusement étudiée pour doper les atmosphères. Les cadres, très serrés, enferment les personnages les uns par rapport aux autres, sans jamais se départir de cette proximité palpable entre les êtres. Le sommet : un très long plan de confrontation entre le héros et une femme folle, qui commence par un cadre assez large qui les met chacun à une extrémité de l'écran ; au fur et à mesure que les deux se rapprochent, la caméra recadre sans cesse, pour ne laisser aucun espace derrière eux, toujours au plus près ; infiniment, la proximité se fait de plus en plus étouffante, jusqu'à cette série de gros plans sublimes, qui viennent au final cadrer un objet fatal (une aiguille qui va servir à tuer), dans lesquels on entend chaque souffle, chaque palpitation des corps. C'est magnifique. Les exemples ne manquent pas dans ce sens, avec ainsi cet autre cadre splendide sur un couple qui se sépare, dos à dos, avec les hésitations de rigueur, les demi-tours, les renoncements, tout ça rendu concret par la seule utilisation de la caméra et des profondeurs de champ. On dirait toujours que ce sont les acteurs qui déclenchent le mouvement de la caméra, et jamais l'inverse ; il suffit d'un tout petit mouvement des premiers (une fillette qui se redresse, un regard qui change) pour que la seconde bouge doucement : il en ressort une impression de minutie prodigieuse dans l'observation des comédiens, et un profond respect pour eux. Humain.
On pourrait citer chaque trouvaille, tant le film est une succession de prouesses : un groupe de femmes appelant dans un puits l'âme d'un mourant (la métaphysique rendue concrète par un simple travelling, un simple contre-champ), une bataille de rue filmée dans la continuité, une utilisation du décor extraordinaire (le linge qui sèche dessine un labyrinthe dans lequel les sentiments, les âges, les contradictions entre personnages se mélangent). Mais malgré la virtuosité, le film reste d'une modestie exemplaire, cachant la plupart de ses effets par une discrétion remarquable : on met du temps, par exemple, à se rendre compte de l'utilisation des sons et de la musique. Les premiers remplacent les fonctions de la seconde : les personnages principaux n'ont pas de "thème" musical traditionnel, mais sont la plupart du temps associés à des bruits illogiques (une clochette, une percussion). Quand la musique apparaît, c'est avec une infinie délicatesse, pour rendre encore plus belle une atmosphère de neige, pour dégager discrètement un espoir possible dans cet univers morbide. Très lent, Barberousse est pourtant parfaitement rythmé, captivant de bout en bout. Kurosawa est le patron.
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Dodes'ka-den (Dô desu ka den) (1970) d'Akira Kurosawa
Eh oui, il y a des films comme ça que l'on cherche à voir depuis des années (17 ans, ne cherchez pas pourquoi) et sur lesquels on finit par tomber au détour d'un bac shanghaien. Misère et grandeur dans un bidonville haut en couleur, aussi bien de par ses personnages que par la multiplicité des thèmes qu'il brasse : l'amour, la mort, la misère, l'adultère, la paternité..., l'amour encore et toujours, celui qui s'assèche, celui qui a du mal à être avoué, celui qui évolue...
Une ribambelle de personnages que nous côtoyons dans ce train imaginaire dans lequel nous embarque un Kurosawa qui enquille les saynètes sous des lumières de feu et dans un décor de fin du monde (qui n'est pas sans rappeler à posteriori L'Homme sans passé de Kaurismaki, un autre grand AK décidément); un adolescent qui se prend pour un conducteur de train et dont la pantomine nous sert de guide dans ce micro-monde entre imagination et
réalité, deux hommes ivres-morts soir après soir qui interchangent maison et femme, un père qui persuade ses cinq enfants illégitimes que le plus important est de le croire et de ne point écouter les racontars, une fille réservée violée par son oncle et qui tentera d'assassiner son flirt comme ultime preuve d'un amour qu'elle peine à avouer (elle avait peur que ce dernier l'oublie), un homme bourré de tics en pensant à sa mégère de femme mais qui la défend bec et ongle, une femme qui revient à son mari après l'avoir trompé et qui se rend compte qu'il est devenu aussi sec (sentimentalement et humainement) qu'un arbre mort, un clochard fainéant qui imagine la maison de ses rêves au côté de son enfant qui mendie pour nourrir son pater, un vieillard d'une grande sagesse qui calme les colères, confond les voleurs et redonne le goût de vivre aux plus désespérés...
Bref un monde fourmillant, qui, s'il donne parfois l'impression d'être constamment en "représentation" (un petit côté théâtral dans la mise en scène qui peut faire languir, il faut tout de même l'avouer), donne à voir un concentré d'humanité dans ses petites grandeurs et son immense décadence. Réalisant son premier film en couleur (et po de Mifune, mis au rencard après Barberousse...), Kurosawa soigne particulièrement sa palette de couleurs et son éclairage, avec des toiles de fond orangées du meilleur goût. Sans coup de sabre, il montre qu'il est avant tout un parfait entomologiste du coeur des petites bêtes humaines que nous sommes. Po déçu. (Shang - 17/03/07)
Un AK magnifique, effectivement, mais baigné dans une grande noirceur qui tranche étrangement avec le faux humanisme du propos. Si on pense, dans un premier temps, se retrouver dans une chronique douce-amère mêlant souvenirs d'enfance, chronique fantasmée et conte pour enfants, on se rend vite compte que le film est avant tout mené par une absurdité désespérée, et un regard sur l'humanité définitivement désabusé. Oui, ils sont jolis, tous ces petits personnages bigarrés peuplant ce bidonville; mais ils sont surtout irrémédiablement sacrifiés à l'autel de la modernité, de la violence du monde. Tout là-dedans n'est que déviance, folie, sombres impulsions sexuelles, méchanceté, jamousie, trahison. On a l'impression d'être immergé dans une sorte d'enfer sans éclat, au fond de l'Âme Humaine, et ce qu'on y trouve n'est pas glorieux.
AK filme les corps pour mieux mettre à jour les âmes : des corps tordus (un infirme plein de tics, un aveugle, une femme enceinte embarassée par son ventre, des peux bleuâtres qui font ressembles les personnages à des morts-vivants...), des corps chancelants (ivrognerie, prostration). On pourrait croire à une sorte de portrait fellinien de la société, avec ces "freaks" attachants et hauts en couleurs : mais Kuro ne mange pas de ce pain-là, et préfère faire de ces tares les symboles d'une société bancale et monstrueuse. Kuro n'est pas un humaniste, ça se saurait, et même si Dodes'ka-den est assez nouveau dans le parcours de son oeuvre, on y retrouve ce regard désabusé sur l'humanité, cette absence de pitié dans le portrait des hommes. Le film est empreint d'une grande tristesse, d'une grande violence aussi, les choses les plus terribles (viol, inceste, mort d'un enfant, famine) prenant place dans une douceur d'exécution qui les rend encore plus affreuses.
Car le film fait très souvent des écarts vers le burlesque, vers la clownerie, vers la légèreté. C'est vrai qu'on rit pas mal dans ce film, et c'est d'ailleurs un grand talent de savoir aussi bien méler farce et tragédie dans un seul mouvement. A chaque accès de noirceur, Kuro monte à la suite une de ces scènes légères dont il a le secret. Il avait raté ça dans Les Bas-Fonds (qui a plein de ressemblances avec ce film), il le réussit ici avec brio. Mais ce qui reste en tête à la fin de la projection, c'est une brutalité totale, une sorte de dépression latente, à l'image de ces toiles peintes hyper-théâtrales, d'une violence terrible (ces couchers de soleil rouge sang, ces bâtisses kitsch...) ou à celle de ce décor grisâtre qui semble gagner même les visages des acteurs. Mises à part quelques pointes d'espoir, très bienvenues d'ailleurs, on reste dans le sordide camouflé derrière des couleurs criardes. Dodes'ka-den est un cri de douleur qui se donne des airs de chronique innocente, et ce qui demeure en tête, ce sont plus ces cadres sur des arbres morts, sur de longues plages de silence, sur de la méchanceté, que ceux sur la beauté du monde. Le cheminement du simple d'esprit conduisant son tram invisible apparaît comme très symbolique de l'absurdité beckettienne du monde. Un film de grand dépressif revenu de tout, guère moins violent que les grandes oeuvres shakespeariennes d'AK. Grand, bien sûr. (Gols - 13/10/09)
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Le Plus Beau (Ichiban utsukushiku) (1944) d'Akira Kurosawa
Bon vieux film de propagande nippon qui franchement ne vaut pas tripette. Kurosawa suit la courbe de productivité de toute une troupe de femmes, loin de leur foyer parental, qui bosse dans une usine apparemment d'armes de précision, une courbe qui est forcément fonction de leur morale. Ca défile, ça prie, ça rigole en même temps, ça chougne dès que l'une est malade pour ne point avoir à rentrer chez elle et défavoriser le groupe et c'est franchement ennuyeux à mourir. Il y a deux figures charismatiques, le prof et Tao, la tronche du groupe, qui tentent plus ou moins d'influencer le rendement; quand le moral ou la fatigue sont au plus bas : une petite partie de volley (ouah fantastique, un peu d'action); quand l'une a une petite baisse de tension ou de la fièvre mais veut continuer à faire son taff, on la protège des autres en cachant ses faiblesses - cool, que de gentillesse... Cette pauvre Tao est tellement dévouée qu'elle est prête à passer une nuit entière sur son microscope pour tenter de corriger une erreur et qu'elle n'ose même pas rentrer chez elle à la mort de sa mère pour rester au labo! Quel magnifique sens du sacrifice, ces petites nippones toujours sur la brèche pour la patrie et qui, malgré les ptites larmes qui coulent sur leur joue rondelette quand ça va po, font preuve d'adversité et de solidarité... Une réalisation poussive en diable avec des slogans pour l'effort de guerre dans tous les coins, des actrices "métropolisées et robotisées" pour sauver la nation, heureusement qu'Akira est sorti de la guerre sain et sauf sinon il n'aurait po laissé vraiment de trace dans l'histoire du cinéma... Transformerais bien le titre en "Le Pire"...
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Le Duel Silencieux (Shizukanaru ketto) d'Akira Kurosawa - 1949
C'est un joli film que ce Duel Silencieux, aucun doute, mais disons qu'au niveau purement formel, il manque un peu de consistance. Il fait partie de ces Kurosawa nombreux à cette époque, ceux où le dilemme moral est aux avant-postes, quitte à sacrifier un peu la patte stylistique du bon maître nippon.
Un peu comme dans L'Ange ivre, Les Salauds dorment en paix, Vivre ou Scandale, Kuro s'intéresse au combat intérieur et éthique d'un homme. Mifune est un chirurgien qui, suite à une mauvaise manip, choppe la syphilis. Cette maladie qui le ronge à l'intérieur, sans que sa froideur de surface s'en ressente, l'oblige à abandonner sa fiancée, et c'est dès lors un duel entre désir (celui d'avoir un enfant, celui d'être amoureux) et raison (la peur de la contagion) qui se livre en lui. Joli sujet, peut-être, mais qui malheureusement à l'écran est difficilement exprimable autrement que par de longues séquences de dialogues. Le film est donc assez sage, Kuro ne
sachant pas trop comment mettre du spectacle dans cette trame psychologique peu évidente. Mifune est bien entendu parfait dans son jeu tout intérieur, tête basse, machoire serrée, austérité extérieure qui tranchent avec ses rares scènes de débordement. Il incarne parfaitement cette douleur lancinante et l'abnégation de son personnage, et il est vrai que le film est riche en tourments intérieurs. Kuro sait lui opposer des personnages épais : un alcoolo hanté par la culpabilité (il a filé la maladie au médecin mais aussi à sa femme et à son bébé), une infirmière suicidaire et rancunière (Mifune lui a sauvé la vie, et elle lui en veut), une fiancée perdue face au silence du héros.
Il y a aussi de belles respirations légères au milieu de cette tragédie intime, et AK réussit encore une fois parfaitement à décrire un "milieu", une atmosphère : ici, un hôpital plein de joie et de douleurs, ou une clinique de brousse moite à souhait. Le film est contemplatif et parfois curieusement lumineux, comme dans ces choix de montrer
le temps qui passe à travers un plan (la grille de l'hôpital) qui change au gré des saisons. Même si tout ça reste assez classique et guère spectaculaire, on note un beau travail sur la profondeur de champ, AK utilisant à merveille les couloirs de son décor pour placer ses personnages tout en horizontalité. L'espace est parfaitement senti, de nombreux plans étant très inspirés dans cette façon de disposer les corps les uns par rapport aux autres, précisément modelés pour exprimer les infimes sentiments intérieurs. Pour ma part, je suis plus friand des envolées baroques de Kurosawa, mais Le Duel Silencieux reste tout à fait respectable, tout en dignité et en humanité.
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Rhapsodie en Août (Hachi-gatsu no kyōshikyoku) d'Akira Kurosawa - 1991
S'il y a un monde que le vieil AK ne comprend pas, c'est bien celui des enfants. Dans cette avant-dernière oeuvre, il décide pourtant de s'y intéresser, et le résultat est assez terrible. Quatre bambins passent leur vacances chez leur grand-mère, à côté de Nagasaki. Ils vont partir sur les traces du mari de celle-ci, mort dans l'explosion atomique de 1945, et du coup signer une acte de paix moral avec les Américains. Kurosawa sort les gros gros sabots pour nous montrer la candeur de ces enfants face aux horreurs du passé. Ses petits héros sont sages comme des images, passionnés par l'histoire, émerveillés par le moindre petit bout d'herbe : on est dans une vision purement disneyenne du monde de l'enfance, et cette naïveté gâche l'essentiel du film. Les petits acteurs, très mauvais parce que jamais crédibles, deviennent des marionnettes purement symboliques (la jeune génération confrontée au passé de son peuple).
D'autant que AK n'ôte jamais vraiment ces gros sabots, y compris aux autres postes : une lourde histoire de co-sanguinité entre Japonais et Américains vient ajouter encore à la pénible impression d'un film pour enfants, genre "Le club des 5 et le champignon atomique". Quand l'Amérique débarque, sous les traits d'un Richard Gere visiblement en totale impro, c'est pour mieux enfoncer le clou d'un discours certes tout à fait sincère et noble, mais aussi très consensuel et pauvre. La guerre c'est pas beau, et les enfants c'est beau, les peuples devraient s'aimer, et rien n'est plus beau qu'un clair de lune, bon, on ne peut qu'être d'accord, mais on peut aussi demander un peu plus de profondeur. AK souligne tous ses motifs, jusqu'au sur-explicatif (un oeil accusateur qui surgit du centre d'une explosion atomique), enlevant à son film tout mystère, et interdisant à son public de penser par lui-même.
Heureusement, le grand Kurosawa est encore présent dans la mise en scène et la technique du film : photo magnifique, presque artificielle, qui rappelle le théâtre et la tradition japonaise ; cadres très beaux sur une petite famille réunie, avec une façon d'utiliser l'espace et le silence en maître de l'épure ; goût toujours au taquet pour les vastes tableaux humains, ici dans une belle scène de commémoration de l'anniversaire de Nagasaki ; et séquences suspendues hors de tout, qui bluffent toujours : une longue scène finale recouverte par le bruit du vent, filmée dans un ralenti superbe, un retour de la vision poétique de Dersou Ouzala avec la même présence des éléments naturels qui malmènent les personnages. Pour ces quelques séquences enfin tenues, on est prêts à pardonner le reste à ce tout petit film, mais c'est bien parce qu'on est sympa.
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Les Sept Samouraïs (Shichinin no Samourai) d'Akira Kurosawa - 1953
Les Sept Samouraïs, c'est un Ran réussi. Si AK s'y occupe beaucoup de scènes d'action, si le film est d'un lyrisme puissant, si les séquences de bataille valent leur pesant de bravoure, jamais il ne se laisse aller à la simple contemplation de tactiques militaires énormes : il reste au plus près des hommes, atteignant même une surprenante intimité là où Ran restait assez froid.
Du grand spectacle, il y en a pourtant là-dedans. Mais il est toujours compensé par de longs moments de calme qui laissent aux personnages tout loisir de se dessiner. Chaque samouraï enrôlé par Kambei (ils sont chargés de défendre un village de paysans contre une horde de bandits hurlants) a son ticket à jouer, et chacun aura
son moment de gloire : l'un, d'une austérité glacée, va sortir de ses gonds à la mort de sa femme ; l'autre va avoir droit à son petit coming-out de looser (pas un sou, obligé de couper du bois pour survivre) ; un autre va montrer ses talents de mîme... S'attarder ainsi sur ces mille petites biographies confère au film une humanité précieuse, et du coup les scènes de bataille sont plus incarnées : on tremble pour ces personnages qu'on a vus vivre, aimer, dormir, jurer ou faiblir. Les deux plus importants : un jeune gars qui rève de devenir samouraï, et qui va se laisser tenter par l'amour sur fond de fleurs blanches ; légèrement ambigü (il tombe amoureux de la fille en pensant qu'elle est un garçon, il jette des regards énamourés sur le ronin héroïque),
tout mignon au milieu des bagarres sanguinaires, il finira dans la mélancolie totale, perdu au milieu des morts. Et puis surtout Kikuchiyo, porté par l'incroyable Toshiro Mifune : un pantin bondissant, hystérique, cabotin, qui cache mal son désespoir d'être né paysan sous un arsenal de farces impossibles ; Mifune bouge en génie absolu, emplissant l'écran de ses bonds de cabri et de ses hurlements de rire, faisant le lien entre le clown de Rashomon et la bravoure de Yojimbo.
Kurosawa prend également tout son temps pour faire exister son village de paysans : il filme ceux-ci dans leur quotidien, suant aux champs, se regroupant dans leur misère, parfois désolants de
lâcheté, parfois héroïques. Finalement, le mélange samouraïs-paysans ne se fera pas, et AK constate avec une certaine amertume cet atavisme social fait de superstitions, de préjugés et de méfiance. "Ce n'est pas nous qui gagnons, ce sont les paysans", prononce un des ronins à la fin.
Mais Les Sept Samouraïs est avant tout un brillant film d'action, qui regorge d'idées quand il s'agit de filmer les batailles. Le final sous la pluie est tout simplement énorme, une bagarre dantesque pleine de bruit et de fureur. Bref, c'est un chef-d'oeuvre qu'on voudrait voir durer jusqu'au bout de sa vie.
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Ran d'Akira Kurosawa - 1985
Assez déçu par la (re)vision de ce film qui m'était pourtant resté comme un grand souvenir. Certes, c'est grandiose, ça ne lésine pas sur l'esthétique, c'est millimétré et parfaitement maîtrisé au milieu d'un chaos total, mais c'est aussi un peu chiant et carrément pompier. On a beau chercher, nulle trace ici des grandes réussites dans les épopées kurosawaïennes passées ; avant, AK parvenait à alterner avec une grande finesse le grand spectacle et l'intimité la plus minuscule, les immenses batailles avec la vérité psychologique (Kagemusha, Les Sept Samouraïs, Le Château de l'Araignée). Dans Ran, on dirait qu'il se laisse aller à la seule fascination de l'immensité de ses moyens, et qu'il oublie de parler aussi de personnages.
Or, Le Roi Lear, dont Ran est plus ou moins adapté, ce n'est pas seulement des guerres fratricides et des morts à la pelle : c'est aussi, et surtout, l'histoire d'un homme seul, abandonné, qui s'enfonce progressivement à l'intérieur de lui-même. Kurosawa tente bien d'aborder ça ; mais même dans les séquences dialoguées, dans les duos d'acteurs, il peine à trouver la bonne distance, et sature son image de détails bigger than life qui annulent l'intimité : nappes de brouillards, cadres vastes qui cherchent toujours à montrer la montagne en fond d'écran, musique trop orchestrale. Du coup, on ne compatit pas. Je suis dur, il y a quand même quelques personnages auxquels on accorde de la place, une femme félone qui s'est mis en tête de ruiner toute une fratrie, un fou du roi touchant, et un sbire fidèle à son maître jusqu'au bout. Ceux-là arrivent à défendre leur bout de gras au milieu des milliers de chevaux qui galoppent et de figurants qui tombent d'iceux.
Tout ça manque un peu de sentiments, quoi. Alors on se raccroche au pur spectacle, et là, il est vrai qu'on en a pour son argent. C'est immensément spectaculaire, décors, costumes, action, lyrisme, tout est au taquet pour dresser une fresque impressionnante de bruit et de fureur. On s'en fout un peu, mais ça marche. Il faut voir ces armées se friter les unes contre les autres, chacune avec ses bannières multicolores. Kuro n'est pas avare en couleurs primaires, qu'il place avec génie devant ses décors sublimes de montagnes, de plaines rocheuses ou de prés aux herbes folles. Visuellement, rien à dire, c'est une splendeur de chaque instant, avec un moment culminant lors de la première bataille : AK coupe les sons directs, envoie la musique et montre les centaines de morts dans un mouvement opératique parfait. On est franchement paumés dans cette guerre des clans, toujours pas compris qui est l'aveugle qu'on voit à la fin, mais on s'en tape, et on applaudit à deux mains devant ces tableaux virtuoses. C'est juste qu'à une époque, Kuro savait faire ça... et y ajouter en plus une écriture de personnages et des scènes d'intérieur. Ran est un film uniquement de plans larges, et on aurait aimé qu'à 75 ans, son réalisateur nous donne d'autres preuves de sa maîtrise de la grammaire.
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Rashōmon d'Akira Kurosawa - 1950
Là, les enfants, on est tout simplement dans le haut du panier du gars Akira. Rashōmon est une sorte de film-somme de toute la première partie de sa carrière, faisant la part belle aux grands plans spectaculaires de ses films d'action aussi bien qu'aux vastes théories futures, en n'oubliant pas de livrer des images "japonisantissimes" tout en y mêlant une contemporaneité radicale déjà tournée vers le western et le fantastique. La phrase précédente étant très longue, en voici un résumé : Rashōmon est sublime.
Par où commencer ? Disons par Toshiro Mifune, au summum. Impérial, il semble aborder tous les types de jeu, en réussissant chacun d'eux : il peut ressembler à un James Dean quand il s'assoit simplement sur ses talons pour observer une femme lui échapper, à un Elli Wallach dans ses grimaces grotesques et dans ses excès ravageurs, à un
Nijinski dans sa façon de bouger infiniment gracieuse, à un clown dans sa propension au burlesque (un combat au sabre pas vraiment académique, tout en fuites et en maladresses). Il est THE acteur, qui sait exactement où s'arrêter (très loin) avant de tomber dans la démonstration pure, qui sait s'effacer devant un autre personnage ou brusquement imposer sa photogénie. Eructant, épileptique, énormissime, mais aussi parfois d'une belle sobriété de regard, il construit son personnage à l'ancienne, accordant au moindre de ses mouvements un aspect mythique immédiat (écraser un moustique sur son bras ou se tordre sous la douleur, il traite tout avec une égale importance). C'est toute une école.
On peut continuer en parlant du noir et blanc : il faudra se lever tôt, m'est avis, pour égaler cette sublime beauté de contrastes. AK filme frontalement le soleil dans les arbres, sature son cadre d'ombres et de lumière lors des scènes de la forêt, puis "dé-contraste" le tout lors des épures que sont les séquences au tribunal. C'est un
festival visuel, magnifique, et on comprend que les contemporains du film aient été bluffés par la "franchise" esthétique de Kuro. Il ose, tout simplement, imposant définitivement son cinéma direct, abrupt, viscéral. Les mouvements de caméra sont au diapason : travellings hyper-rapides à travers les arbres, qui confèrent à l'image un aspect presque abstrait ; plongées et contre-plongées vertigineuses, musicales ; sobritété totale de certains plans (un personnage au premier plan, deux autres en fond, point barre) ; variation au cordeau des plans larges et des plans d'ensemble, totalement en accord avec l'idée de base du film (multiplier les points de vue). Certaines idées confinent au sublime, comme l'arrivée de cette medium battue par les vents au milieu d'un paysage d'une totale immobilité ; comme l'utilisation d'une musique pompée sur le Boléro de Ravel pour faire monter subtilement la tension de la scène-climax du film ; comme ces scènes de pluie torrentielle, fil conducteur de la trame, qui évoquent une fin du monde et de la morale ; comme ces séquences très lentes qui prennent le
temps de nous faire attendre une crise inévitable (la sieste de Mifune lors de sa première rencontre avec le couple)... Bref, visuellement, AK tente tout, réussit tout, variant son film avec une aisance bluffante, insultant la grammaire cinématographique tout en en recyclant les règles. Du coup, Rashōmon devient une sorte de résumé du cinéma dans son entier, la question de la subjectivité du regard étant abordée plus sous celle de Kurosawa lui-même que sous celle de ses personnages. Ce n'est plus "qui a tué ?" qui compte, c'est "comment raconter ?", et c'est passionnant.
Enfin, le scénario, extrêmement sophistiqué, est un des meilleurs d'AK. Quatre personnages ayant assisté à un meurtre racontent leur version des faits, multipliant les faux flash-backs, les interprétations personnelles des gestes et des paroles, les angles d'approche de l'évènement ; et en plus, ces témoignages sont eux-mêmes racontés par d'autres personnes (un bucheron, un moine, une medium) qui, eux-mêmes, ont intérêt à trahir la vérité. On ne cesse d'enchâsser des paroles à l'intérieur d'a
utres paroles, on ment comme on respire, et AK filme tout ça avec une complexité qui ne devient jamais incompréhensible. Le film est très lisible, passionnant dans ses rebondissements, ravageur dans sa construction. Où est la vérité ? On ne le saura pas. Mais elle pourrait bien être tout simplement dans la sincérité du regard du cinéaste, qui livre quatre "moments" de cinéma différents, chacun ayant son style, son expression personnelle, tout en étant intimement lié aux autres. On s'extasie à chaque nouveau plan, et on reste bouche bée devant une telle maîtrise, une telle profondeur, une telle intelligence, une telle réussite de chaque élèment. Inégalé.
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