Lignes de Front (2010) de Jean-Christophe Klotz
Klotz veut poursuivre l'aventure de sa "chronique annoncée du génocide rwandais" et passe à l'oeuvre de pseudo-fiction cinématographique dans le but de toucher - a priori - un plus large public. Pourquoi pas, cela part d'un bon et louable sentiment, malheureusement on se rend bien compte dès les premières images qu'il avance sur un terrain "encore plus inconnu" qu'il a bien du mal à domestiquer... Hésitant constamment entre la réalité (il mont(r)e parfois ses propres images filmées en 94) et une sorte d'autofiction un peu informe, il ne fait au mieux qu'une resucée de son reportage (Kigali, des Images contre un Massacre), au pire qu'un film bancal d'une mollesse terrible qui finit - le comble - par sembler parfois plus s'intéresser aux problèmes du journaliste qu'au Rwanda... On sent bien qu'il cherche à exorciser, par cette oeuvre, quelques démons qui ne cessent de le tarabuster, mais il oublie totalement en route à la fois le spectateur et surtout son sujet... On pensait qu'il en profiterait peut-être pour tenter de mettre à nu, 16 ans après les événements, aussi clairement que possible tous les rouages de cet horrible fiasco à la française - d'autant qu'il pouvait taper aussi bien à droite qu'à gauche, c'est pratique -, qu'il essaierait éventuellement de nous faire comprendre comment les hutus et les tutsis sont parvenus à cet horrible massacre, mais non, il se contente surtout d'évoquer les états d'âmes de ce journaliste totalement impuissant face à une situation qui le dépasse, un journaliste incarné par un Jalil Lespert que l'on a connu beaucoup plus inspiré. On sent bien que l'idée part indéniablement d'un bon principe, mais à aucun moment on ne parvient à véritablement entrer dans cette re-création, et ce d'autant qu'on a vu son précédent reportage 24 heures avant - ce dernier vampirisant d'une certaine façon tous les temps forts de cette fiction qui ne sait pas vraiment dans quelle direction aller (on se concentre d'abord sur le hutu qui cherche sa femme, puis surtout sur les problèmes du journaliste, avec en prime une petite pincée sur les casques bleus, puis sur le père catholique qui cache des réfugiés dans l'église, puis sur les médias français...). A ne pas choisir un axe en particulier, la trame s'embourbe et le Rwanda ne devient - sans vouloir être méchant - qu'une simple toile de fond dont on nous parle, sporadiquement, du nombre total de morts. Un passage de la DV-réalité au grand écran méchamment désincarné (c'est filmé bien souvent bien trop "à plat") qui se révèle, malheureusement, très peu convaincant.
Kigali, des Images contre un Massacre (2006) de Jean-Christophe Klotz
Klotz revient dix ans plus tard sur les lieux du massacre et questionne de façon terriblement troublante l'impact des images, de ses propres images d'ailleurs en grande partie, du travail de journaliste sur le déroulement des événements en général et de ce génocide programmé en particulier. Le constat est amer : on savait avant (la prise de parole du représentant de l'association Survie, Jean Carbonare, au journal de 20 heures en décembre 93 fait froid dans le dos, encore plus a posteriori), on a mis en garde pendant (Klotz filmant les réfugiés Tutsies dans cette église dirigée par un père Blanchard sans guère d'illusion), on est intervenu après (la France envoyant finalement des troupes après le plus gros des massacres - non point pour protéger véritablement les Tutsis menacés mais plutôt pour jouer, pour la galerie, aux grands humanitaires du monde (défilé de portraits à la télé : Léotard, Juppé, Sarko déjà qui se prennent pour de sublimes sauveurs...), les militaires français dépéchés sur place se contentant en fait d'encadrer les réfugiés Hutus, craignant les représailles, en route vers la République Démocratique du Congo (Hutus qu'on avait jusque-là toujours supportés - entraînement militaire, fournissement d'armes... - ce n'est po un scoop). Histoire d'un massacre et d'un fiasco avec un Klotz qui tente tant bien que mal d'interroger certains acteurs de l'époque pour comprendre : entre un Kouchner totalement dépité (qui était sur le terrain, qui a alerté Mitterrand en temps et en heure et qui ne peut que constater, après coup, à quel point la France a été du début à la fin totalement "à côté de la question" - rôle plus qu'ambigu des militaires français, volonté ou indifférence politique (les deux possibilités étant aussi horribles l'une que l'autre)) et un chef canadien des forces armées des Nations Unis totalement dépassé par manque d'effectifs (entre autres...), on se rend compte à quel point demain, n'importe où, un massacre de la même ampleur peut avoir lieu sans que personne ne lève le petit doigt, qu'on ait ou non des images en direct - et pour peu qu'il n'y ait aucune priorité pour des ressources minières, certes.
Klotz a beau essayer de retourner le bazar dans tous les sens, il se rend bien compte avec une certain fatalisme que sa présence en 94 sur le terrain n'a pas vraiment changé grand chose ; a-t-il au moins retardé d'une certaine façon le massacre des réfugiés dans cette église ? Blessé lui-même à la jambe lors de l'attaque des rebelles, il n'a pu que constater qu'il était plus important pour les médias de parler d'un journaliste blessé que de vingt gamins assassinés... Et puis de toute façon, dans les deux cas, l'émotion soulevée fut au final bien dérisoire. Derrière les grandes paroles de nos dirigeants politiques toujours au taquet pour s'enfourner la tenue des sapeurs pompiers quand cela est bon pour leur image, la France sort de cette histoire avec la honte collée à la semelle. Quant au gars Kouchner, proprement scandalisé, parlant à l'envi des Tutsis aux journalistes étrangers et français qui ont fait le voyage, "Ils ne sont pas condamnés pour ce qu'ils ont fait mais pour ce qu'ils étaient", il ferait bien peut-être de ressortir aujourd'hui le même disque - il est au gouvernement, nan ? - pour finir, un jour, par être vraiment crédible en sauveur de la dignité humaine. Les faits auront toujours plus de poids qu'un gros plan dans le poste - c'est en tout cas ce que l'histoire finit par juger.





