Soyez les bienvenus ou Entrée interdite aux étrangers (Dobro pojalovat, ili postoronnim vkhod vosprechtchion) (1965) d'E.Klimov
Chose promise, chose due, voilou une œuvre réalisée par le gars Klimov vingt ans avant Requiem pour un Massacre. On est plutôt cette fois-ci sur le ton de la comédie (le film se focalise sur les mésaventures de gamins dans un camp de vacances) mais le film se teinte, en creux, d'une évidente critique du pouvoir (Kroutschev aura tôt fait ensuite de "resserrer les boulons" sur la liberté artistique après une petite parenthèse "laxiste") avec ce responsable de camp autoritaire, mal aimé de ses pairs. Un jeune bambin, Inochkin, est donc renvoyé du camp après avoir tenté une petite escapade marine - c'est un champion de natation, ce fut plus fort que lui (le trou dans le filet, gag imparable). Le responsable du camp, le camarade Dinin, fait la sourde oreille lorsqu'on lui demande de donner une seconde chance à l'ado. Inochkin est donc conduit à la gare et se retrouve seul sur le quai ; imaginant la probable attaque cardiaque de sa grand-mère lorsqu'elle apprendra son renvoi (le défilé funèbre en forme de point d'interrogation, un grand moment comique et une sublime idée visuelle), il décide de retourner dans le camp de vacances en clandestin. Malheureusement, le lendemain, c'est la "journée des parents" et l'arrivée de sa grand-mère risque de mettre à mal son plan... Une poignée de ses camarades va tenter de simuler une épidémie (tout nus, il se jettent dans un champ d'orties : belle dévotion) mais le stratagème va tourner court lorsqu'une petite peste (future recrue du KGB... ?), nièce d'un haut responsable, va les dénoncer à Dinin. Ce dernier pense avoir fait le plus dur pour que cette journée de fête (outre les parents, est bien sûr convié ce fameux haut dignitaire) soit une grande réussite. C'est sans compter sur la solidarité entre les gamins et entre les différents employés qui vont non seulement aider Inochkin mais également contrecarrer les plans de Dinin.
L'imagination d'Inochkin semble sans limite (l'épisode où il se voit arriver "en sauveur" en donnant son sang à Dinin : les deux se retrouvent côte à côte dans un lit et ce dernier lui "pompe" progressivement tout son fluide - non seulement c'est drôle, mais là aussi faudrait po être un génie pour y voir une chtite métaphore) et la fantaisie semble bien être le maître mot de cette œuvre où l'on se surprend souvent à lâcher un petit sourire de satisfaction : monté sur un rythme échevelé, le film enchaîne les saynètes durant lesquelles les gamins font les quatre-cents coups (la récolte des boulettes de viande sous la table, le cochon chargé de creuser un tunnel sous une porte alors qu'Inochkin s'est retrouvé enfermé sous une estrade (bien jolie façon de filmer cette course-poursuite entre les garnements et le cochon au ras du sol (digne d'un Kubrick, eheh) tout comme d'ailleurs ces plans cadrés uniquement sur les jambes de la petite peste que l'on voit se rendre en catimini chez Dinin), la scène en accéléré digne d'un film muet burlesque lorsque les gamins sont transportés sur un brancard dans l'hôpital - c'est mignon tout plein quand ils jouent la comédie pour feindre le délire, Inochkin se dissimulant derrière le violoncelle de son camarade...) et culmine lors du défilé final (la célébration du "maïs, la céréale reine des champs" - autre clin d'oeil à Kroutschev) qui vire au grotesque. Les gamins, plus facétieux les uns que les autres, sont excellemment dirigés et la caméra virevoltante de Klimov (dès la scène d'ouverture où ils s’ébrouent dans l'eau) parvient parfaitement à capter toute l'énergie qui se dégage de ces jeunes gamins pleins de vigueur - et d'ingénuité. On est loin du film coup de poing Requiem pour un Massacre mais on prend presque tout autant de plaisir à suivre ce récit de colonie de vacances forcément moins léger qu'il n'y paraît...
Requiem pour un Massacre (Idi Smotri) d'Elem Klimov - 1985
Tout d'abord, mes révérences plus qu'appuyées pour mon camarade Shang, qui m'a fait découvrir ce chef-d'oeuvre. Le dvd traînait depuis pas mal de temps dans mes étagères, je ne m'étais jamais penché dessus. Aujourd'hui, disponibilité d'esprit : j'en ressors bouleversé, chamboulé de haut en bas, certes pas tout à fait d'humeur joviale, mais convaincu totalement par la puissance incroyable de ce film.
Requiem pour un Massacre (titre idiot : le titre russe veut dire en gros "Va et regarde", c'est beaucoup mieux), c'est un peu Apocalypse Now et Thin red Line condensé en un seul film. Il a le génie de la mise en scène de ces deux références, il a l'intelligence de la construction, il a cet esprit personnel qui le fait sortir résolument des autres films de guerre, il a une violence de regard inouïe. On suit les errances d'un gamin qui veut rejoindre les rangs de la résistance anti-nazie en 1944 en Biélorussie ; de sa motivation du début à sa découverte des horreurs de la guerre, on reste au plus près de lui, de ce qu'il voit, de ce qu'il éprouve. Klimov choisit de tout montrer par son intermédiaire, quittant la vue subjective à de rares occasions pour mieux mettre en valeur justement le hors-champ, le contexte trop affreux pour que le héros le voie effectivement. Et c'est un emagnifique idée que de rester aussi près de son personnage : si une explosion rend soudainement Flyora sourd, le film devient inaudible ; si parmi les prisonniers nazis il reconnaît un chef, le plan resserre sur lui, en accusateur ; s'il rencontre une jeune fille, elle lance des regards-caméra frontaux... Petit à petit, on prend la place du garçon, et le monde infernal qu'il traverse devient notre monde, rendant encore plus éprouvante l'errance qu'il subit.
Car l'univers de Klimov ressemble bien à l'enfer. Un enfer que la mise en scène, dans la première heure, arrive à rendre presque onirique, à la limite du surréalisme : le décor principal est une forêt, filmée comme un monde parrallèle, où notre jeune gars s'enfonce avec naïveté. Quelque chose de l'hébétude et de la naïveté du héros ressort de cette vision de la nature, considérée en même temps comme un paradis perdu (la jeune Eve qu'il croise, leurs jeux de gamin, le début d'un amour) et comme une introspection (les combats sont encore loin, mais apparaissent par brusques flashs, par un avion larguant des bombes, par un oiseau de mauvaise augure). L'audace de cette première partie est totale : le film frôle l'univers fellinien, celui de Juliette des Esprits, les figurants et la dérision en moins. Il y a même une certaine dose d'humour dans l'énergie de ce gosse prêt à en découdre et qui ne rencontre jamais les ennemis, qui se perd, qui tombe sans arrêt.
Mais très vite, l'horreur fait son apparition. C'est d'abord un monceau de cadavres aperçu subrepticement par la jeune fille, et caché justement à la vue de Flyora ; c'est ensuite un bain de boue, traversée du Styx qui va définitivement enterrer la naïveté du gosse, le plonger dans la réalité concrète. Une dernière "blague" (on pique sa vache à un paysan), puis c'est la plongée dans l'enfer total. La deuxième heure, éprouvante, radicale, presque privée de dialogues, dément la sorte de délire visuel de la première : Flyora va être confronté à la rudesse concrète des massacres d'innocents. L'image se fait brutale, la mise en scène directe. Alors même que Flyora s'enfonce de plus en plus dans l'hébétude, dans l'incrédulité (nombreux et sublimes gros plans sur son visage ravagé, choqué), le monde devient concrètement insoutenable. Klimov conserve ses caméras subjectives, mais y ajoute une ampleur de mouvements incroyable. On peut parler de beauté insoutenable : immenses travellings latéraux sur un village qui brûle avec tous ses habitants, débauche de bruit et de fureur pour montrer un comando de SS qui exécute tout une communauté ou une foule entassée dans une grange, long cheminement en plan-séquence dans le brouillard... L'ambition de la réalisation est totale, et toujours au service de la réalité. Requiem pour un Massacre devient de plus en plus "net", concret, jusqu'aux derniers plans documentaires sur des cadavres de déportés ou sur un Hitler gesticulant.
Impossible de mettre des mots sur la tension que génère le film. On est bouleversé et choqué, les tripes se nouent, et en même temps on reste bouche bée devant l'invention formelle, la direction d'acteurs, l'utilisation de la musique et le ton éminemment unique de Klimov. Le dernier plan est ce que j'ai vu de plus beau depuis un sacré bout de temps : la caméra suit une troupe de résistants sur un chemin de forêt, à distance ; puis elle s'écarte subitement pour partir dans les bois ; elle slalome en travelling avant entre les arbres pour retrouver la comapgnie un peu plus loin ; elle la suit encore deux secondes, puis reste fixe, laissant les combattants sortir du champ. On reste seul avec elle, perdu, désespéré, hébété, soufflé. Le génie.




