Outrage (Autoreiji) (2010) de Takeshi Kitano
Bien aimé, moi, ce grand retour de Kitano au film de yakuzas où les règlements de compte fusent avec la même rage qu'un film de Fukasaku, ou la sauce tomate coule comme dans une pub Buitoni. Le grand Takeshi se lance donc dans un récit qui nous décrit par le menu une guerre au sein d'une "grande famille", clan où les relations sont ultra hiérarchisées. La loi du plus fort ou du plus malin ? Il faut simplement, pour chaque mini-clan, s'il a envie de survivre (euh... oui), garder constamment à l'esprit l'idée que son ennemi peut se trouver devant, derrière, à gauche ou peut-être la à droite, juste à côté... et puis aussi savoir quand obéir aux ordres et quand prendre l'initiative... A la fin, ne resteront que les plus finauds, ceux qui auront su se faire oublier en temps utile (le temps que la plupart des combattants s'annihilent d'eux-mêmes), avant d'être capables de porter l'ultime estocade... Faute d'adversaires, de combattants, on peut alors espérer se reposer un temps... Jusqu'à la prochaine vague de règlements de compte. Yakuza est un métier à risque, sans blague ?...
Dès l'ouverture, en quelques plans (un somptueux travelling sur une armada d'hommes en costar, patientant, immobiles, auprès de leurs grosses cylindrées noirs (cylindrées que l'on retrouvera en file indienne une poignée de plans plus tard) puis une séquence particulièrement fluide où l'on découvre la plupart des hauts responsables de l'organisation), on apprécie non seulement l'incroyable beauté des cadres (magnifique utilisation du scope) mais on prend surtout conscience de l'organisation de cette société : d'un côté il y a les grands pontes - où, en fonction de la position, on se doit de faire plus ou moins de "courbettes" devant le "Parrain" -, de l'autre les petites familles, autant dire les "hommes de main", qui devront attendre leur tour (en dézinguant eux-mêmes leurs supérieurs ou en saisissant une opportunité après un règlement de compte) pour avoir accès aux échelons supérieurs. On pensait, naïvement, que les codes d'honneur étaient stricts, mais on change d'opinion quand on découvre un Big Boss s'amusant, comme un enfant gâté, à tirer les ficelles de son organisation dans tous les sens... Le gros gros problème avec les marionnettes yakuza, c'est qu'elles sont "attachées" avec des élastiques ; et un élastique, si on "tire" trop dessus, ça peut très bien un jour vous péter à la gueule...
Notre ami Kitano est à la tête d'un clan, tout en bas de la pyramide. En un mot, se retrouvant en quelque sorte en position de dernier maillon, il se voit chargé d'effectuer tout le sale boulot... Il ne rechigne point à passer à l'action, avec une évidente efficacité d'ailleurs, mais on sent bien chez cet homme "à l'ancienne", fidèle parmi les (in)fidèles, qu'il ne va pas passer le reste de sa vie à jouer les sous-lieutenants : se retrouver constamment en première ligne pour, le plus souvent, "régler" les problèmes provoqués par ses supérieurs, ça va bien deux minutes. Surtout dans un milieu où les trahisons deviennent monnaie courante. Fallait po pousser le Takeshi... On pense qu'on aura un peu de mal, au début, à suivre l'intrigue, avec tous ces noms qui nous sont balancés, mais, à mesure que les têtes tombent, le brouillard s'éclaircit. Ben oui, pasque pour charcler, de diou ça charcle : après avoir vu Outrage, je peux vous assurer que vous n'irez plus jamais chez le dentiste de la même façon - même si vous êtes po Yakuza, vous ne pourrez vous empêcher de fermer à clé la porte de la salle d'opération ; de même, vous ne devriez plus jamais regarder deux baguettes avec la même confiance, et surtout vous aviser de vous gratter l'oreille avec l'une d'elle - c'est pas fait pour ça de toute façon, on est bien d'accord. Les montées de violence sont soudaines, puissantes, dévastatrices, Scorsese et Johnny To devraient apprécier. Il n'y pas de temps pour un quelconque vague à l'âme, il s'agit juste de décaniller celui qui représente une menace directe : c'est ça, ou être écrasé. Et à ce petit jeu-là, l'ami Kitano n'est pas tombé de la dernière pluie. Son personnage est d'une froideur terrible : il faut le voir exécuter ses cibles sans même cligner des yeux. On pourrait se lasser de cette surenchère dans la violence, de cette mécanique infernale du crime, de la vengeance, on reste néanmoins bouche bée dans son fauteuil - de peur sans doute de se prendre une balle... Aucune nostalgie, aucun remords, c'est un combat sans pitié, pire qu'entre loups, ces derniers ne prenant pas forcément la peine d'inventer de nouvelles façons de mise à mort.
Les personnages féminins sont des ombres qui traversent le film - la caméra prend la peine de s'arrêter sur elles... quand elles sont mortes -, il s'agit d'un univers de mâles où les sentiments, quels qu'ils soient, n'ont depuis longtemps plus cours. Même si certains épisodes n'apportent pas grand-chose (le passage à tabac des ptits dealers, la longue séquence un peu bouffonne (affreux cet acteur black...) du casino dans l'ambassade d'un Etat africain), l'ensemble demeure tout de même méchamment efficace. On avait peur que Kitano, en vieillissant, devienne un peu mou du genou, il signe un film puissant, sans affect, qui te pète la rotule à coups de barre de fer. Beat is back, en colère et on apprécie. (Shang - 17/12/10)
Décidément, 2010 a bien du mal à nous rassembler, mon copain Shang et moi : déception de mon côté pour cet opus kitanesque sensé annoncer une sortie de crise, et qui n'est qu'une répétition, en moins bien, des films de yakuzas passés du bonhomme. Kitano ne parvient jamais à raconter quoi que ce soit de plus que ce qu'il a déjà raconté avec Violent Cop, Sonatine ou Aniki mon Frère : la maffia japonaise est un panier de crabes, la violence peut éclater à tout moment, et il faut se méfier de l'eau qui dort. Il nous ressort une énième fois le coup des trahisons shakespeariennes en col blanc, des coups de gueule soudains et de l'humour froid, et piétine méchamment en cherchant autre chose à dire. Bien sûr, la mise en scène est belle, les cadres au cordeau, les acteurs assez drôles ; mais tout cet univers reste sagement dans ses marques, et il se pourrait bien que Outrage soit le véritable film dépressif de Kitano : il avait peur, dans Takeshis, d'être condamné à faire toujours le même film s'il voulait continuer à rencontrer le succès ; bingo, c'est exactement ce qu'il fait avec celui-ci, qui est non seulement une répétition de son style, mais aussi un copier-coller, en un peu plus clinquant et drôle, de la plupart des films de maffia. On sent derrière ce personnage d'éxecutant frustré une profonde angoisse de l'oubli, une dévalorisation de lui-même qui fait peine à voir, et c'est peut-être la seule piste un peu intéressante du film. Toujours en plein doute, le cinéaste ne trouve toujours pas l'apaisement, même en revenant dans ses chemins tracés, et son cinéma continue à être hanté par la peur de l'échec et le masochisme. Cette possible voie est malheureusement cachée sans trop d'effort derrière un savoir-faire ayant perdu toute son âme. Le bon Kitano de 2010 est Achille et la Tortue. (Gols - 06/02/11)
A Scene at the Sea (Ano natsu, ichiban shizukana umi) de Takeshi Kitano - 1991
Le troisième Kitano est un petit film qui ne se donne pas des airs de grands, et ça suffit à le rendre attachant. D'autant qu'il n'est pas non plus minuscule, et qu'il développe avec finesse la poésie minimaliste de son auteur : humour à froid, amourette craquante, sens de l'absurde, Kitano y montre pour la première fois sa sensibilité délicate, et c'est du bonheur. C'est l'histoire d'un éboueur sourd-muet qui veut apprendre le surf, ce qui dénote déjà une certaine originalité dans l'inspiration. Parallèlement à ses efforts pour tenir sur sa planche, on suit l'évolution de ses amours avec une jeune fille, sourde-muette également, totalement admirative et aux petits soins pour le grand dadais. Ce n'est guère plus que ça : un couple mutique qui va son chemin, un de ces duos que Kitano adorera croquer tout au long de ses films jusqu'à Achille et la Tortue : une osmose entre deux déclassés, réunis dans une même passion, aussi absurde soit-elle. C'est très joli de voir ces deux tourtereaux traverser avec flegme les décors cradouilles de la ville, surf sous le bras, regard droit devant, sans un mot. A travers une poésie proche de l'haïku, Kitano cherche le plus petit procédé possible pour décrire son
couple : plans simples, immobilité des personnages, dialogues réduits à la portion congrue, musique de clavier Bontempi (Joe Hisaishi fait son entrée chez Takeshi), esthétique binaire (lui/elle, ou lui/la mer). On peut regretter que le scénario, du coup, ne décolle jamais vraiment, et qu'on se retrouve à la fin à peu près comme au début ; mais il y a dans ces petites tranches de vie du quotidien un sens des détails qui fait mouche, une grande attention portée aux personnages secondaires, une vision toute simple (et presque ozuesque) de la vie quotidienne, qui suffisent amplement à remplir les 100 minutes du film. Du cinéma modeste et délicat.
Achille et la Tortue (Akiresu to kame) de Takeshi Kitano - 2010
Que ça fait du bien de voir revenir à la vie notre Beat Takeshi, après deux films où la dépression semblait aller de paire avec une perte aigüe de l'inspiration. Achille et la Tortue est pourtant très proche de ces deux opus (Takeshis et Glory to the Filmmaker), formant même une sorte de trilogie autobiographique troublante ; mais c'est un film beaucoup plus maîtrisé, qui nous fait retrouver à la fois le Kitano mortifère, sombre, mélancolique et violent, et celui clownesque et absurde qu'on adore. Beaucoup plus ambitieux, retrouvant une évidente envie de metteur en scène, le maître nippo dresse ici le portrait d'une vie, celle d'un peintre talentueux qui va passer son existence à courir après une certaine avant-garde, toujours en retard d'un train par rapport à son art ; portrait modeste et triste d'un artiste au don indéniale mais sans génie propre, passionné jusqu'à l'obsession par son travail, y laissant même pas mal de plumes (amicales, familiales), mais qui ne parviendra jamais à rattraper ses maîtres (qui vont de Picasso à Basquiat, dans un spectre large mais révélateur d'un certain manque de caractère du peintre).
Je voudrais pas cafter, mais on est quand même en droit de voir là-dedans une nouvelle variation takechique sur la perte de l'inspiration, la difficulté de créer, l'absence de génie. Si les deux précédents volets se vautraient avec masochisme dans l'impuissance artistique (avec quelques réussites, soyons justes), ce nouveau film est beaucoup plus positif, malgré son aspect mortifère prenant. D'abord parce que la comédie y refait son apparition, et libérée du cynisme que Kitano arborait trop fièrement depuis une paire d'années. On se marre bien dans Achille et la Tortue, surtout dans les deux dernières parties, celles où le peintre tente d'être contemporain et en avance sur son temps. On y retrouve la patte originale de Kitano, dans cet humour à froid, à la fois excentrique et plat, qui déclenche à chaque fois l'hilarité. Comme acteur, Kitano a rarement été aussi bon, touchant, drôle, inquiétant, sans que son fameux visage n'ait droit à une quelconque expression : l'exemple même du clown blanc, ou du personnage keatonien, une page blanche sur laquelle on dessine nos propres lectures des sentiments du personnage. Les essais picturaux du gars (se jeter en bagnole contre une toile blanche, peindre au bord de la noyade, bousiller une toile avec un marteau-piqueur) sont non seulement poilants, mais donnent lieu à un de ces portraits de couple dont le gars a le secret : une nouvelle fois, l'acteur est accompagnée d'une actrice sublime, Kanako Iguchi, qui forme avec lui un duo bouleversant.
C'est magnifique de voir comment deux êtres barrés peuvent se trouver et créer ensemble, dans la même folie, dans un amour immodéré qui éclate à l'écran ; mais qui éclate sans ostentation, avec une pudeur et une discrétion qui vous tortille le coeur. Ce film pourrait bien être un retour de bonheur et d'apaisement chez un cinéaste bien torturé depuis quelques temps.
Modérons pourtant cette impression : Achille et la Tortue, et c'est aussi une de ses qualités, est proprement imprégné par la mort, l'échec, le renoncement. Ce petit peintre sème la mort et la désolation sur son chemin, dans une série de décès filmés sèchement, sans émotion : accumulation de suicides brutaux (leur mise en scène est impressionnante de justesse à chaque fois), de baffes assénées sans sentiments, d'abandons... La première partie, consacrée à l'enfance du personnage, est presque entièrement dénuée d'humour, flirtant plutôt avec un mélodrame à la Ozu, et développant une amertume sans cri : si le peintre ne parvient jamais au génie, c'est aussi parce que son enfance fut brimée, que son talent ne fut jamais accompagné par les adultes. Ce n'est pas le seul responsable de son échec, mais Kitano montre aussi ce que c'est que de brider un élan créateur, d'étouffer
dans l'oeuf un talent et une enfance. La gorge est souvent serrée, d'autant que le reste du film cultive cette atmosphère mortifère, qui refait son apparition souvent entre les scènes drolatiques : le peintre qui veut dessiner le corps d'un accidenté plutôt que le sauver, ou qui utilise le visage de sa fille morte comme oeuvre d'art, ou qui regarde impavidement sa femme se faire massacrer par un boxeur... Son fameux personnage mutique est à la fois un clown blanc et une expression de la dépression, de l'inadaptation au monde. Quand le film se termine, on est dans une curieuse impression, celle d'avoir passé un moment lumineux et sombre à la fois, drôle et complètement déprimé... sentiment qu'on a souvent eu par le passé dans les grandes oeuvres de Takeshi, et qui vient nous prouver une chose : Achille et la Tortue est un grand Kitano.
Zatoichi de Takeshi Kitano - 2003
Toujours un grand moment de revoir ce divertissement grande classe de Takeshi-san : ça évite de se retaper toute la série des Baby Cart et des Zatoichi d'origine, puisque celui-ci condense en deux heures tous les motifs du grand cinoche de kung-fu à la con, et c'est le même plaisir, avec en plus un ton légèrement moqueur visant ces productions passées. Kitano se lâche clairement dans le graphisme et l'humour, et si on connaissait déjà l'exigence du maître à ces postes-là, on apprécie aussi que Zatoichi ne soit qu'un spectacle sans autres ambitions que de nous en foutre plein les mirettes. On a donc droit à tout le lot habituel du genre : geishas meurtrières, guerre des gangs, samouraïs solitaires, boss odieux, défense de la veuve et de l'orphelin, et surtout combats hyper-stylisées dans toutes les conditions climatiques imaginables. Quand il s'agit d'envoyer du steak, Kitano est là, et ses scènes de combat sont impeccables. Adoré pour ma part les jéroboams de sang qui giclent dans tous les sens, ainsi que les bruitages idoines parfaitement immondes. Kitano joue sur l'immobilité, qui
met en valeur la concentration des combattants en même temps qu'elle exacerbe l'attente joviale du spectateur, immobilité rompue par quelques gestes secs et toujours splendidement montés. C'est la grande école du film de sabre, qui en respecte toutes les traditions, mais sait aussi la pervertir par une technique presque 3D très efficace : on sent que la technique a évolué, et Kitano ne se prive pas de l'utiliser, tout en conservant à son film une patine vintage délicieuse.
Chacune de ces scènes est contrebalancée par un humour souvent au ras du tatami parfaitement hilarant : c'est surtout des personnages qui se gauffrent la tête par terre (ma préférence au petit gros qui se ramasse une bûche dans la face), mais ça suffit pour qu'on rigole
sans complexe. Et puis Kitano sait aussi jouer d'une drôlerie plus subtile, qui ne tient à rien d'autre qu'à un jeu d'acteurs taquin (ses scènes au cabaret pendant les parties de dés) ou à un goût pour l'excès toujours réjouissant. Enfin, et ça suffit pour convaincre de la beauté du film, il sait aussi faire preuve d'une belle poésie, notamment dans ce moment suspendu où on regarde simplement un homme danser, avec des allers-retours rythmés entre son enfance et son âge actuel : une rêverie douce et esthétiquement magnifique, ça ne fait pas de mal.
Le film est relativement classique, mais en même temps assez sophistiqué, par l'utilisation notamment de
flashs-back complexes insérés sans prévenir dans la trame, parfois juste quelques secondes qui resituent le personnage. Et puis il y a ce final qu'on est bien obligé de qualifier d'hyper-contemporain : une scène de comédie musicale hollywoodienne à base de claquettes qui forme un anachronisme énorme dans la chose, très audacieuse. D'une belle élégance, Zatoichi est un hommage attachant à tout un pan de l'histoire du ciné japonais, qui n'oublie pas en plus d'être un film d'aujourd'hui. Le dernier grand Kitano, en tout cas.
Glory to the Filmmaker (Kantoku - Banzai !) de Takeshi Kitano - 2008
Impression pénible à la vision de Glory to the Filmmaker : celle de la fin d'un grand cinéaste, mais d'une fin décidée par ce cinéaste lui-même, qui met son point d'honneur à piétiner tout l'univers qu'il avait mis en place, à casser ses jouets, à se rouler avec délice dans son manque d'inspiration. Après Takeshis', qui était encore émouvant justement par cet aveu d'échec et par cette fragilité (est-ce que vous m'aimez encore, semblait dire le film), celui-là arrive comme une redite, et il faut le reconnaître : on compatit devant la dépression de Kitano, mais on aurait bien envie aussi qu'il arrête de se plaindre et nous re-ponde un grand film.
La première heure est la plus regardable, parce qu'elle est drôle : Kitano s'y montre donc en ex-cinéatse reconnu, et fait le constat d'un malentendu : on l'aime pour ses films de gangsters, or il ne veut plus en faire. Il va donc se livrer à un catalogue de styles différents qui pourraient lui éviter cette veine. Science-fiction, bluette sentimentale, film d'horreur nippon, film d'époque, ou Zatoïchi 2, la première moitié du film est une succession de commencements de trames qui se terminent aussitôt tentées. Il y a surtout une séquence "à la manière" de Ozu, qui est assez formidable, Takeshi se rendant vite compte qu'il ne suffit pas de filmer des gens en train de boire du saké et de pleurer pour égaler le maître. Ca fonctionne bien, malgré le catalogue, et c'est vrai qu'on a envie de voir la suite. D'accord, tout cela est très convenu et pas très génial, mais Kitano arrive quand même à nous faire
rire, voire à nous émouvoir avec cette très belle scène de catch mimé par des enfants (photo inspirée et décalage subtil). La dépression rôde derrière chaque gag, derrière chaque plan, mais Kitano a l'élégance de s'en moquer, et ironise même sur le nombrilisme qui est sa marque depuis deux films. Entre chaque tentative de film, on retrouve le héros portant un double en bois sous le bras, qui va le remplacer d'ailleurs à chaque moment difficile de sa vie. Ce pantin, qu'on découvre au début du film porteur de différentes identités (Kurosawa, Ozu, Imamura), va devenir la cible des autres, comme un bouc-émissaire parfait, aussi mutique d'ailleurs que le personnage désormais classique de son modèle : il est une caricature de Kitano, en même temps que son double angoissant (son manipulateur-batman est d'ailleurs souvent visible dans le champ).
Et puis, banzai, comme dit le titre japonais : au milieu de tous ces débuts d'inspirations, Kitano en choisit un, en l'occurence le grand n'importe quoi, et fonce tête baissée. On a alors droit à une heure de délire souvent crétin, trame en vrille, réalisation cheapissime, personnages de marionnettes, qui rappelle les pires heures de gagman du cinéaste (Getting any). L'humour surréaliste de Kitano, très souvent sur un fil fragile dans ses films passés, se voit lâcher sa bride, et tout part en miettes. Deux follasses errant à la poursuite de la richesse, un homme d'affaire qui fait du mouton à bascule, un professeur fêlé qui construit un robot à la San-Ku-Kai, une météorite qui va détruire la Terre, une séance de karaté laborieuse, on ne sait plus du tout où on en est. On dirait du Miike, mais sans l'énergie. Ce qui pourrait être une sorte d'essai punk et dadaïste sur la folie n'est qu'une poussive pantalonnade assez pitoyable : on voit bien que Kitano est malheureux, qu'il ne sait plus quoi filmer, et que ce grand délire est un appel au secours touchant (il y a une scène d'hara-kiri avortée), mais on aimerait qu'il quitte la scène de manière un peu plus noble qu'en balançant ces pets et ces grimaces de clown à la Benny Hill. L'implosion totale du style-Kitano confine ici au suicide, et personne ne lui a demandé de se faire autant de mal. Le manque d'inspiration peut parfois donner un bon film ; deux, c'est plus dur.
Takeshis de Takeshi Kitano - 2005
Takeshi part méchamment en vrille, dommage que ce soit plus pour le pire que pour le meilleur.
Suite de saynètes qui s'enchaînent plus ou moins acrobatiquement (Kitano et son double font 263 rêves qui sont autant de parenthèses dans la narration) donnant au final une oeuvre protéiforme qui a un peu tendance à perdre le spectateur en route. Et pourtant Dieu sait que l'on aime notre Takeshi, Hana-Bi ou Dolls étant de purs chefs-d'oeuvre. Même pour Zatoichi je serais prêt à provoquer une rixe contre ses détracteurs. Mais là, non seulement les scènes de comédie tombent généralement à plat (on est plus tendance Getting any ? que L'Eté de Kikujiro), quant aux scènes de baston, elles ne sont qu'une répétition à l'infini de quelque chose de déjà vu.
Sans rentrer dans les détails de l'histoire, le vrai Takeshi croise sur sa route son double, personnage aussi bien obsédé par les films du maître que par les gens qu'ils croisent sur sa route. Celui-ci va d'audition en audition en se rétamant la tête, comme si Kitano voulait presque nous faire croire que le succès ne tient en réalité pas à grand-chose. Pitreries dans une petite épicerie, voyage onirique en taxi, tuerie systématique... On s'achemine tranquillement vers du n'importe quoi, un numéro de danse avec une chenille géante et un interminable numéro de claquettes sur la musique de Zatoichi (ouais la même presque) tombent au bout d'1 heure 20 comme s'il fallait meubler -on se croirait dans du Tsai Ming Liang version Un Nuage au bord du ciel sans le même panache et une imagerie érotique limite. Ok the show must go on, mais si c'est pour finir comme Freddie Mercury mieux vaut s'abstenir...
On se retrouve tout d'un coup sur une plage et après les mauvaises parodies de
comédie, on se dit qu'on va avoir droit à la parodie poétique qui a coutume de s'achever en suicide. Et ben po du tout. On a une scène qui frôle le délire, pouvant résumer peut-être à elle seule le message de l'auteur : Kitano dézingue pendant 15 minutes tous les personnages qu'il a affrontés dans ses derniers films: samouraïs, policiers, sumos, tout y passe et 47568 personnes lâchent leur dernier soupir sur la plage. Ok, Kitano veut, avec ce film, régler leur compte à tous les personnages qu'il a joués (du clown triste au Yakuza) mais aussi à tous les personnages qui peuplent son univers... Vaste projet, comme s'il cherchait à se débarrasser (ou essayait de se débarrasser) de toutes ses créations - ses créatures y compris- qui finissent par le hanter. Bon.
Ce numéro de Kitano vs Kitano lasse au final et on se demande presque s'il s'agit de pur narcissisme, d'une véritable schizophrénie ou si cela exprime tout simplement la volonté de passer à autre chose... Quitte à faire un film somme -ou fourre-tout - pourquoi, à ce moment-là ,gommer tous les moments de grâce que l'on peut trouver dans un film comme Dolls pour s'attarder surtout sur ce qu'on peut appeler son univers télé, ou ses films de Yakuza? Dans ses 5 derniers films, il y avait tant de tournants artistiques des plus prometteurs, pourquoi partir en live dans une oeuvre qui finit par être rapidement très décevante voire frustrante pour ses spectateurs? Manque d'inspiration, testament ou pur délire pour le fun? Il est clair dans ces conditions que son prochain film est plus que jamais attendu, en espérant y trouver un Kitano trans-"figuré". (Shang - 21/07/06)
Je serai beaucoup moins sévère pour ce film que mon brillant collègue, avec lequel je partage une inaltérable passion pour Beat Takeshi. Cet opus est certes assez déstabilisant, et je ne conseillerai pas à un spectateur peu habitué au cinéma de Kitano de commencer par celui-ci. Mais si on a vu et revu les grands chefs-d'oeuvre du gars, on ne peut qu'apprécier, ce me semble, cette somme, cette oeuvre-bilan, cet état des lieux des obsessions, fantasmes et grandes figures de style de son cinéma.
Je ne hurlerai pas au chef-d'oeuvre, bien sûr, Takeshis étant très souvent maladroit et kitsch. Kitano tente de faire son 8
1/2, mais ne touche jamais à la profondeur de Fellini, qui avait su réutiliser ses motifs pour créer un nouveau style. Takeshis manque de cette intelligence, et n'est souvent qu'un exercice de style un peu creux. Mais j'apprécie beaucoup, pour ma part, la sincérité touchante de ce film. Arrivé sûrement au bout de quelque chose dans son cinéma (et il est vrai qu'il semble avoir usé jusqu'à la corde ses motifs), Kitano se pose et réfléchit sur le sens de son oeuvre. Tout en affirmant plus que jamais son originalité et sa culture japonaise, et tout en prenant soin de
bien donner à son public ce qu'il attend de lui (des clowneries à la danse, des fusillades à répétitions aux personnages mutiques), il vide toutes ces étapes attendues de son parcours de leur sens, en fait de simples formes, vidées de contenu. Il interroge ainsi assez subtilement sa filmographie, la confrontant au monde contemporain (peinture, musique, mais aussi le quotidien de chaque jour) et aux autres cultures (le film commence et s'achève sur un long regard de Kitano face à un Américain, on croise aussi une sorte de sorcier africain). Comme si la dépression légendaire du cinéaste trouvait toute son expression dans la pure forme : les fusillades ne riment à rien, les kitscheries de son travail pour la télé ne sont plus drôles, son personnage est un malentendu qu'il importe de supprimer
(ce sera d'ailleurs concrètement le cas avec la scène de son sosie qui le poignarde). Et si le vrai Takeshi était là, dans ce ringard quasi-autiste qui râte tous ses castings, et qui tue tout et tout le monde sans recul ?
Takeshis, au milieu d'un magma certes inégal, est truffé de belles scènes, prouvant encore une fois le sens de l'absurde et de la situation qui fait mouche de Kitano. Au sortir d'un énième tournage, le voilà pris dans une solitude totale par un habile travelling lattéral qui fait disparaître ses partenaires ; au final, le voilà troué de balles face à l'ensemble des personnages de ses films passés (des samouraïs de Zatoichi au surfeurs de A
Scene at the Sea, de la femme muette de Hana-bi à Kikujiro) ; ou encore, le voilà confronté à son acteur fétiche, qui le poursuit sans arrêt pour lui reprocher de lui "avoir piqué sa meuf"... Autant de motifs qui se retournent contre leur créateur, pour dresser une sorte de bilan glaçant d'une carrière qui se trouve très certainement à un tournant, si ce n'est à une fin. "Et maintenant ?" dit Kitano juste avant le générique final. Je demande à voir la suite. Un film franchement touchant, émouvant dans sa subjectivité et sa "dépression", un beau film sur les affres d'un artiste confronté à sa légende. (Gols - 07/10/07)
Violent Cop (Sono Otoko Kyobo ni Tsuki) de Takeshi Kitano - 1989
Ce qui est toujours admirable chez Kitano, c'est que ses sources d'inspiration sont nobles et très repérables, et qu'il arrive toujours à faire son chemin au milieu de ces références très marquées. Ici, déjà pour son premier film, la marque de Melville est on ne peut plus présente, et même plus largement, celle du Delon des années 80 (Deray est là aussi, eh oui Deray a eu ses élèves). Il y a même sur la fin des révérences à Sergio Leone, qui lui-même s'inspira de Melville, etc... Bref, Violent Cop est sobre comme du Melville, impressionnant comme du Melville, puissant comme du Melville. Peut-être même un peu trop : en 1989, Takeshi n'a pas encore vraiment trouvé ses marques perso, et on est très loin d'atteindre le style si incroyable de ses grands films à venir (Sonatine, Hana-Bi ou Brother).
En particulier, le jeu de Kitano est encore assez vague, hésitant entre l'absence de jeu qui fait sa marque
aujourd'hui et la volonté de faire l'acteur, qu'il a abandonnée heureusement assez vite. Là, il manque un peu de puissance pendant une grande partie du film, retrouvant uniquement cette sécheresse d'expression dans le dernier quart d'heure (une boucherie). Sa mise en scène, également, est encore souvent indigente : il veut qu'il y ait du style là-dedans (et il y en a souvent), mais ne sait pas encore très bien lequel (on fait de l'humour ? du cinéma contemporain ? un polar des années 80 ? on fait plutôt du Eastwood ou du Scorsese ?). Le scénar, enfin, ne va pas beaucoup plus loin que Pour la peau d'un Flic ou tous ces trucs avec le mot "flic".
Mais ceci dit, le film est très agréable, notamment grâce à un
sens du décor impeccable. La scène finale, dans un entrepot désaffecté, est magnifique, on a l'impression d'assister à un Matrix avant l'heure grâce au décor épuré, blanc et gris, uniquement rayé par les pylônes et les ombres des portes. Les lieux sont toujours exploités avec finesse et intelligence, malgré une photo assez cradasse et ratée. Et puis, aussi, Kitano sait surprendre, constamment, faisant disparaître ou apparaître des personnages, des rouages de scénar, des pics de violence là où s'y attend le moins. Le film est bluffant dans son rythme, totalement original. Dans ce sens, le style de Takeshi est déjà bien là. Et puis il y a toujours cette petite dose de poésie, amenée comme d'hab par les femmes (ici, une soeur un peu idiote qui sera la clé de voute de l'histoire). Un très très bon moment donc, si on connaît déjà le génie à venir de Kitano.




