Un Amour éternel (Eien no hito) (1961) de Keisuke Kinoshita
Voilà - enfin - l'occasion de rendre hommage à la sublime et inoubliable Hideko Takamine qui nous a quittés à la fin de l'année 2010 - il me semble en effet ne pas avoir vu de film avec elle depuis... On pense qu'on va pouvoir se délecter d'une grande histoire d'amour nippone ultra romantique, ben nan, le titre est en fait assez trompeur : une Haine éternelle aurait en effet sûrement mieux convenu pour décrire les relations sur trente ans du couple phare formé par Hideko Takamine et par le toujours aussi juste Tatsuya Nakadai. Il faut bien reconnaître qu'il s'agit, pour les deux, d'un rôle terriblement dramatique où les sourires se font aussi rares que les flamands roses dans ce paysage volcanique japonais. On penserait presque parfois à l'intrigue du Chat (dans le fond seulement, je vous rassure, pas dans la forme, puisque justement, ici, il y en a...) vu à quel point nos deux époux passent leur temps à se faire la gueule et à essayer de blesser l'un l'autre - heureusement d'ailleurs qu'il n'y a point de chat dans l'histoire sinon celui-ci aurait été depuis longtemps bouffé en sushi par l'un des protagonistes - ah oui, c'est à ce point.
Les cadres et le noir et blanc de Kinoshita sont comme toujours des merveilles (travelling limpide pour suivre des personnages courant à perdre haleine dans la campagne, cadre dans le cadre joliment composé, magnifique utilisation du scope pour mettre en scène, notamment, toute la "distance" (physiquement et sentimentalement) qui existe entre les deux personnages principaux...), c'est franchement la perfection même ; le seul petit bémol, à mes yeux, viendrait - mais c'est un avis tout personnel, question de goût et de couleur... - de la musique : des airs de flamenco - parfois même chantés, argh (en japonais, cela va de soi) - qui, s'ils essaient de traduire (de façon originale, convenons-en) les rapports "passionnels" et obsessionnels (dans la haine ou dans l'amour d'ailleurs) entre les individus, sont parfois tout de même méchamment envahissants... pas ma tasse de thé, mais bon, certains y trouveront peut-être leur compte.
L'histoire est découpée en cinq chapitres (1932, 1944, 1949, 1960, 1961): trente ans donc de l'amour impossible entre Sadako (Takamine) et de Takashi (Sada) (bizarre cette inversion des noms entre leur rôle et leur identité réelle !), trente ans de guerre conjugale entre Sadako et Heibei (Nakadai). A l'origine de cette union et de cette mésentente, il y a le viol de Sadako par Takashi : ce dernier revient de la guerre, en Chine, avec une jambe de guingois ; il est le fils d'un riche propriétaire et semble bien décidé à faire ce qu'il lui plaît. Dès qu'il aperçoit la jeune Sadako, il s'en éprend et se met martel en tête de la conquérir coûte que coûte - tout en sachant que cette dernière est amoureuse d'un jeune fils de paysan - comme elle - toujours à la guerre. Il commet donc l'irréparable en la prenant un soir de force - Sadako tente par la suite de suicider en se jetant dans une rivière, en vain - et le père de Heibei ne tarde pas à forcer la main du père de Sadako en demandant sa fille en mariage (de par sa condition et sa dépendance envers ce propriétaire terrien, il ne peut qu'accepter et on le voit trinquer la mort dans l'âme avec son maître - la scène est filmée entre deux larges pans noirs, de chaque côté du cadre, renforçant l'idée que le pauvre paysan se retrouve coincé...). Lorsque Takashi revient finalement de la guerre, il propose à Sadako de se faire la malle... avant de se désister au dernier moment : notre jeune homme semble prêt à se sacrifier pour le bonheur de Sadako qui peut jouir dès lors d'une condition plus élevée... On pleure de rage d'avance.
L'histoire qui nous est contée par la suite fait la part belle aux sentiments terribles de frustration que vont ressentir les deux époux ; Sadako semble ne jamais être capable de pardonner à ce mari son acte barbare originel (on la comprend) mais reste liée "par la force des choses" à celui avec lequel elle a trois enfants. L'aîné (conçu le soir du viol), fils chéri par son père, concentre toute la haine de Sadako, et celui-ci a bien du mal à supporter au quotidien cette tension extrême au sein du couple. Les deux autres enfants - un garçon et une fille - resteront marqués toute leur vie par la "drôle" de relation et les origines de leurs deux parents, l'un devenant gauchiste lors de ces années étudiantes comme pour racheter le "maléfice" qui pèse sur ses ancêtres, l'autre (manipulée par sa mère... possible) se mariant avec le fils de Takashi... Ce dernier ne croisera son amour de jeunesse qu'en de rares occasions (magnifique passage où ils se retrouvent, le temps d'une séquence à l'issue dramatique, à nouveau main dans la main courant dans la campagne... des retrouvailles qui sonnent d'ailleurs presque comme des "funérailles" de leur amour...) mais resteront fidèles jusqu'à leur dernier souffle à leur sentiment originel.
Avec le temps, on espère que nos deux époux, vieillissants, finiront par enterrer la hache de guerre... Certaines blessures restent cependant à jamais ouvertes, et même lorsque Takashi sera en train d'agoniser (grand moment de pudeur, d'humilité et de bienveillance alors que son "aimée" se trouve à son chevet : "Quand on est proche de la mort, on a envie que tout se passe dans la sérénité" - plus zen, tu meurs) et que les deux époux auront l'occasion - au moins pour un temps - de faire la "paix", l'entente sera même alors bien difficile à trouver... Ce n''est sûrement pas le récit le plus gai qu'on ait vu ces derniers temps mais l'interprétation magistrale du trio à l'affiche, la science du cadre de Kinoshita, la musique (rah... nan j'ai du mal) suffisent à faire de cette oeuvre, triste comme un jeune cerisier gelé, un drame sentimental... éternel.
La Ballade de Narayama (Narayama bushiko) (1958) de Keisuke Kinoshita
Première version ciné de cette histoire avant celle d'Imamura. Magnifiquement mise en scène dans des décors entièrement reconstitués en studio (ils ont fait rentrer une forêt entière, une montagne et même une rivière...), cette version très théâtrale (et assumée comme telle) de ce fils, qui va dans la montagne pour y laisser mourir sa mère âgée de 70 printemps, est d'une beauté formelle qui coupe le souffle.
Kinoshita, après une brève intro de l'histoire, fait tomber littéralement un rideau sur son décor - on voit bien que le raccord à gauche de la toile peinte dans le fond est un peu limite mais ce détail remarqué mécaniquement par mon oeil stupide est rapidement noyé par l'ambition esthétique du projet. Il s'agit là encore d'une oeuvre nippone, il est à nouveau question de mort, mais ici celle-ci est pleinement acceptée - en tout cas par la mère - qui se fait un véritable devoir de passer à trépas. Et pourtant Dieu sait que l'aventure s'annonce déchirante pour son fils et sa belle-fille (le petit-fils est une andouille qui ne pense qu'à lambiner et à draguer sa grosse qui mange comme 12 - pas mûre encore...), et même pour elle qui se retrouve honteuse de posséder encore toutes ses dents; cet aspect prête d'ailleurs à plaisanteries dans le village mais cette dernière est bien décidée à faire face à la mort: elle va jusqu'à se péter les dents volontairement en mordant dans du dur pour que l'on accepte que son temps est bien venu. Acceptation de la mort pour le bien de la communauté (la maison de retraite, ça, c'est fait) mais également philosophie de la vie qui n'est qu'illusion: d'où l'idée shakespearienne de cette scène où les acteurs sont filmés généralement de loin.
Cette petite communauté traditionnelle vit en autarcie, avec ses fêtes, ses coutumes, ses lois (tu voles, tu morfles ta race), ses privations et Kinoshita se plaît à décrire avec minutie cette vie rurale où l'on sent l'importance du passage de chaque saison. Loin du Japon américanisé d'après-guerre, cette vie à la dure mais authentique est presque évoquée avec un certain pincement au coeur puisqu'elle plonge ses racines au plus profond de la terre nippone (même si cette histoire demeure une légende et non un récit avéré) - superbe séquence dans la rizière où s'affairent la mère et le fils, ce dernier traînant des pieds, la mère devant partir juste à la fin de la récolte.
Le jeu sur les lumières est implacable - halo blanc qui se resserre sur les personnages centraux, lumière rouge de panique et terreur, lumière verte et froide sur la vieille,... - à l'image de cette scène où la mère convoque les six sages du village qui exposent les principes de cette cérémonie - dans une pénombre de temple, l'éclairage bleu-vert sur chacun des individus est vraiment une merveille. Les décors sont également donc au diapason et souvent proprement hallucinants. Mention spéciale pour cette vallée de la mort finale - chaque corbeau qui passe fait froid dans le dos - avec ces monceaux de squelettes éparpillés. Dès que la neige se met à tomber, on a droit à des séquences éblouissantes comme si la mort elle-même prenait les commandes de la nature. Un ultime plan sur un train ozuesque et on se dit que Kinoshita a décidément sa place au sommet de la vague -et disons même du tsunami pour faire mieux - dans le cinéma japonais.
La Rivière Fuefuki (Fuefukigawa) (1960) de Keisuke Kinoshita
Du bien bel ouvrage décidément que celui du père Kinoshita qui nous emmène au XVIème pour nous faire suivre l'impact de multiples guerres seigneuriales sur une famille de paysans - et ce sur plusieurs générations s'il vous plaît. Le film a la particularité d'être en noir et blanc avec des touches de couleurs -filtres ou simple "coloriage" - ce qui est ma foi bien jouli.
Kinoshita se focalise donc sur cette famille de paysans qui habite une maison tout de guingois auprès d'une rivière (Fuefuki, on la nomme, c'est ça): le flux du temps et celui de la rivière sont en parfaite correspondance et ce pont immense qui se perd à l'infini sera le passage obligé de tous les fils qui partiront sur le chemin de l'aventure, autant dire celui qui mène à la guerre, autant dire bien souvent celui que conclut la mort. Les scènes de combat possèdent non seulement ces touches de couleur "surréalistes" mais sont ponctuées aussi parfois d'arrêts sur image comme si Kinoshita cherchait à casser volontairement la violence cinégénique de ces séquences. Le retour aux scènes rurales, généralement en noir et blanc - au moins les premiers plans - permet d'avoir l'impression d'un retour à la normale. En plus de ces enchaînements guerre/retour à la maison familiale (un nombre de batailles au XVIème siècle mon bonhomme, devait pas y'en avoir des tonnes des Japonais au final...) , Kinoshita renforce ce sentiment de répétition par l'usage de motifs sonores monotones - grosses cloches (bourdon?) ou clochettes, dit-il d'une oreille de fin connaisseur. Ces sons ne cessent de venir hanter le récit tout comme cette silhouette féminine qui baigne dans une lumière bleue et qui vient annoncer périodiquement la Morrrrrrttttttt. Dure condition que celle de ces paysans qui ont le choix entre la faux des champs pour mener à bien une vie ardue et la faux des champs de bataille où ils espèrent trouver gloire et renommée. D'autant que même lorsqu'ils se battent pour un seigneur, ils ne sont jamais à l'abri d'une petite vexation ou d'une boulette ce qui entraîne un courroux vengeur fatal. Bref, constamment ballottés entre la vie sédentaire et l'aventure pour la gloriole, nos bons paysans vont avoir tendance à bien morfler, Kinoshita prenant plaisir à filmer ces petites fourmis nipponnes dans des espaces immenses, à l'image de cette sublime vue du ciel alors que les deux plus jeunes fils parcourent la forêt à cheval; il y a d'ailleurs une classe générale -travelling de ta mère, panoramique de ta soeur - dans la composition de chaque plan.
Bref du lourd, estampillé vintage 1960, disons-le "à la croisée entre l'ancien -parlant- et le moderne -parlant-", ce film qui joue des couleurs à merveille fait indubitablement date. Une époque décidément où le cinéma japonais était en état de grâce.
Vingt-Quatre Prunelles (Nijushi no hitomi) (1954) de Keisuke Kinoshita
Préparez vos mouchoirs pour ce mélodrame à la Japonaise d'après-guerre, une bonne demi-douzaine de paquets de Kleenex au moins. De 1928 à 1946, Kinoshita suit le parcours d'une jeune maîtresse sur une île peuplée d'agriculteurs et de pêcheurs. Après 3425 drames, le mot fin apparaît et on se dit qu'on a bien pleuré pour le reste du mois - sauf incident imprévu.
Hisako Oishi a des débuts quelque peu difficiles, jugée un peu trop moderne avec son vélo et sa veste d'homme, mais elle ne tardera pas à devenir la coqueluche des bambins (faut dire qu'elle chante super bien et qu'elle fait super bien le train). Malheureusement, suite à un petit gag des gamins, elle se casse le tendon sur la plage, ce qui va l'éloigner pour un temps des cours, mais elle retrouvera cinq ans plus tard dans l'école en dur les 12 mêmes gaziers. Mais le Japon a commencé sa conquête de la Mandchourie et de la Chine et l'heure est plus à l'esprit patriotique qu'au pacifisme; Hisako n'a de cesse de mettre en garde les enfants de cette bêtise guerrière mais le principal la remet à sa place en lui disant de ne pas faire la communiste... Cela n'empêchera pas la plupart des gamins à s'engager, quant aux filles, elles ne cessent d'en perdre, leurs parents pauvres n'ayant en tête que de les faire travailler au plus vite. Hisako devant cette folie guerrière décidera de quitter l'école mais ne sera po épargnée pendant les années de guerre, la mort de sa mère, puis de son mari, dans la Marine, puis de sa petite fille qui chute d'un arbre (un paquet de kleenex en moins de deux minutes, un record) lui faisant passer un temps dingue au cimetière. D'autant que les trois anciens écoliers engagés y sont enterrés; elle aura d'ailleurs ce petit mot caustique, du genre "Je ne sais po si tu es content maintenant d'être soldat...". Elle reprendra le chemin de l'école et aura trois filles de sa première promo. On tentera tout de même de finir avec une note d'espoir avec sept sur les douze anciens élèves qui lui organiseront une petite fête (l'un d'eux est aveugle, demande malgré tout de voir la photo souvenir et se met à la décrire dans les moindres détails - so sad, de Dieu...); Hisako est une vraie fontaine (les nouveaux élèves ne tardent pas à la surnommer "Crybaby", rien à voir avec un film de Waters), notamment lorsqu'elle découvre son cadeau, un vélo super cool et là on s'accroche au canapé pour ne pas finir au bout de deux heures trente de film avec plus que 20% d'eau dans le corps. Ah oui, c'est triste et on se dit que le Jap a dû y laisser des plumes à l'époque. Un récit d'une facture très classique, mais l'innocence et la gentillesse d'Hisako, la construction du récit avec ces années qui défilent alors que les paysages restent les mêmes donnent à l'ensemble de l'histoire une tournure de bonheur perdu, un éternel parfum nostalgique, qui touche au coeur comme disait ma grand-mère.
La Tragédie du Japon (Nihon no higeki) (1953) de Keisuke Kinoshita
Dans cette collection chinoise de dvd consacrée généralement aux vieux films... chinois (ou russes), je fus un peu étonné de trouver cette magnifique oeuvre japonaise. Rien d'étonnant en fait car elle nous montre le Japon alors au plus bas (no comment).
Kinoshita entrecoupe son récit à la fois d'images d'actualités et de flash back sur les difficultés d'une mère -son mari est mort - à élever ses enfants. Ces derniers - le garçon est un jeune étudiant en médecine plein d'avenir, la fille consacre toutes ses heures à apprendre l'anglais et à coudre des robes - semblent renier cette pauvre mère qui n'a pas hésité à se prostituer pour qu'ils puissent survivre et suivre leur chemin. La plupart du temps vivant dans de pauvres conditions, exploités chez leur oncle et tante, ils ne pardonnent pas à cette mère de les avoir en quelque sorte abandonnés. Le garçon, affront total, décide de se faire adopter par de riches parents qui ont perdu leur fils et la jeune fille entretient des relations troubles avec son professeur d'anglais marié. Après l'explosion économique du Japon, bienvenue à l'explosion de la cellule familiale.
Alors, ok, c'est pas la fête du slip, et il vaut mieux prévoir une boîte de Klee
nex taille familiale si on a un peu l'âme sensible. Cela dit Kinoshita réalise un film rempli de scènes d'une très grande intensité dramatique jusqu'à la fin... forcément tragique, ben ouais, il prend personne en traître: plusieurs séquences sont magnifiquement filmés (la scène au cimetière entre le fils et la mère qui se déchirent, long plan séquence sur un travelling qui ne cesse d'aller et revenir, l'ultime séquence sur le quai de la gare (...)), les cadres sont franchement parfois dignes d'Ozu et beaucoup de situations sont très audacieuses (la femme du prof d'anglais qui vient régler ses comptes avec la jeune fille, les scènes mizoguchiennes avec les geishas). Kinoshita est un grand cinéaste que je ne connaissais point et qui mériterait un plus grand détour.













