Vénus Noire d'Abdellatif Kechiche - 2010
Si Kechiche, en 3 films, est entré dans mon Panthéon personnel, il faut bien dire qu'avec Vénus Noire il perd un peu des points. Ambitieux, habité d'une saine colère, intelligent et fort bien mis en scène, certes le film l'est, mais il y a là-dessous un goût pour l'excès et un flou dans le discours qui font perdre énormément de finesse à un cinéaste qui avait su pourtant jusque là se montrer très subtil. Il est encore une fois question d'exploitation des corps, dans toutes ses acceptions : ça retrace la courte vie de Saartjie Baartman, Africaine exposée dans les foires en tant que "Vénus hottentote" au XIXème siècle. Ses différents patrons, puis les scientifiques qui veulent étudier ce spécimen, puis les hommes dans leur ensemble, useront jusqu'à la corde cette femme mutique, que Kechiche réduit pratiquement d'ailleurs à son seul corps : la belle est privée de parole ou quasi, et la caméra préfère nous montrer son visage fermé, ses énormes fesses qui font la risée du public, son corps étonnament grâcieux malgré son énormité.
C'est en quelque sorte une prolongation sur 2h45 de la scène de la danse du ventre de La Graine et le Mulet. Mais la comparaison s'arrêtera là : là où le regard sur le corps de Hafsia Herzi nous renvoyait avec finesse avec notre propre regard sur "l'Autre", ce film-là enfonce le clou avec beaucoup trop de vigueur. Très vite, on comprend l'erreur de Kechiche : nous faire culpabiliser de regarder Saartjie, nous rendre honteux de notre propre regard de spectateur, avec comme sous-texte politique : "c'est à cause de notre regard exotisant que l'esclavage perdure, que cette femme est spoliée, humiliée, c'est la société du spectacle qui asservit les corps des femmes et des Africains". Discours certes intéressant, mais qui s'avère quand même un peu gonflé ici, voire trop facile : on nous demande d'aller voir un film, puis on nous culpabilise de l'avoir fait. Si Kechiche est très bon quand il s'agit de fustiger notre bonne conscience de gauche (les gusses qui font un procès au "patron" de Saartjie au seul moment où elle n'est pas exploitée, alors qu'ils ne sont pas là aux pires moments), notre regard sur le "bon sauvage", il l'est moins quand il s'agit de monter un vrai discours moral. Si le travelling est une affaire de morale, comme dit Godard, Kechiche se vautre assez gravement : il nous livre même quelques scènes assez complaisantes, concupiscentes même dans leur excès, comme cette troisième exhibition de Saartje à Paris,
au milieu de libertins, que la mise en scène étend jusqu'au malaise sans raison, juste pour nous rendre honteux de la regarder. "C'est que du spectacle", affirment ébahis les exploiteurs de Saartjie quand on leur reproche leurs exactions ; Kechiche mériterait bien qu'on lui renvoie son propre discours à la gueule (le metteur en scène en tant qu'exploiteur des corps, voyez ?)
Bon, ceci dit, on ne peut bien sûr qu'admirer Vénus Noire de plein de points de vue : quelques scènes sublimement filmées (le dialogue avec le journaliste, en gros plans très serrés sur fond noir, qui captent l'émotion avec une énorme vérité ; la rencontre lumineuse avec le dessinateur), une direction d'acteurs comme toujours exemplaire, une tenue constante dans le scénario et dans l'esthétique (même si ces clairs-obscurs me semblent un peu usés, déjà vus dans ce type éternel de reconstitution). On sent que Kechiche n'a rien perdu de son talent ; il s'est juste un peu égaré dans ses discours, un petit recentrage devrait suffire.
La Graine et le Mulet d'Abdellatif Kechiche - 2007
Quand certains écrivains auteurs de La Littérature à l'Estomac s'évertuent à mourir la veille de Noël, des cinéastes font le coup du cinéma à l'estomac le lendemain. La Graine et le Mulet est un film sanguin, viscéral, urgent, qui vous prend aux tripes sans pourtant jamais céder à la facilité de la sensiblerie. Sur un scénario aussi mélodramatique, il y aurait eu la place pour les violons et le joli film familial. Mais c'est oublier que Kechiche est avant tout un cinéaste politique, un artiste de l'urgence et un écorché vif. A la place du sucre, on aura donc droit à une colère rentrée, à un combat sans esclandre contre la fatalité, contre la bourgeoisie et contre le monde en général. Remercions donc ce réalisateur d'avoir réussi, après L'Esquive, à porter un peu plus haut encore son discours humaniste mais âpre, à travers un style encore plus radical. Le gars fait un cinéma "en danger", qui ne cède rien, qui impose ses choix avec une insolence et une franchise réconfortantes. Il y avait du monde dans la salle, preuve qu'on peut être un amoureux des gens sans pour autant faire minauder des enfants dans un pensionnat des années 30.
Le film s'ouvre sur des corps, et se referme sur des corps ; il s'ouvre sur une bourgeoise se tapant un petit beur, et se termine sur une beurette offrant son corps aux appétits des bourgeois. Deux séquences infiniment risquées, qui dessinent une carte de France définitivement passée dans le camp de la lutte des peuples. Pour exister, l'arabe n'a plus qu'à offrir sa seule richesse : son sexe, "exotisé" par les regards des gens du cru. La très belle séquence finale est gênante en même temps qu'hypnotique : une fille libre, émancipée, volontaire, qui propulse à la tête des bobos son ventre et ses seins, pendant que son beau-père va de galère en galère pour gagner sa place dans la société française. La danse devient un combart pour la survie, et c'est poignant.
Entre ces deux séquences, Kechiche adjoint de la parole aux corps, comme dans L'Esquive. Ca tchatche, ça hurle, ça pleure à tous les coins de rue, et le film est constitué dans son immense majorité de gros plans sur des gens qui parlent. La longueur des plans est impressionnante, on reste fixé sur ce flot de mots désordonné et écorchés qui s'écoulent de la bouche de ces personnages désemparés, guidés par une volonté ou une colère qui déclenchent des rythmes infernaux. C'est par exemple un plan hypnotique sur une femme trahie par son homme, qui laisse éclater une rage destructrice ; c'est une jeune fille qui tente de convaincre sa mère de retrouver sa fierté, filmée au plus près et dans toutes ses hésitations, ses frustrations, sa rage ; c'est un repas familial où les mots roulent dans tous les sens, et où Kechiche apparaît en maître de l'espace. Les espaces sont d'ailleurs plus définis par les répliques que s'échangent les acteurs que par les décors, mis à part une séquence mathématique de course à travers les rues pour récupérer une
mobylette volée. Au milieu de ce chaos de paroles, le personnage de Slimane reste mutique, butté, hors de tout, à l'image de tous ces adultes qui sont guidés comme des enfants par leurs propres enfants. Les acteurs sont bien entendu fabuleux de vérité, il est difficile de faire la part de l'improvisation et de l'écrit. La mise en scène, répétons-le, est chargée d'une fureur étonnante, malgré l'aspect finalement assez doux de l'ensemble (on se croirait parfois chez le Renoir de Toni, mais pour mieux nous envoyer dans une sorte de satire à la Flaubert dans le dernier tiers du film). Si on excepte une première demi-heure un peu floue, où le film semble chercher son discours et son style, le reste passe comme un souffle, dans la rapidité, et on ressort avec l'impression qu'on nous a pris pour des adultes capables de réfléchir, capables de regarder des gens, capables de les aimer sans qu'on nous dise à quel endroit placer nos coeurs. J'adore. (Gols 26/12/07)
Je découvre ce film avec une bonne année de retard (le décalage horaire, on va dire) mais comme il s'agit de l'un des films de la décennie, cela laisse de la marge. Je ne voudrais point me reposer sur les lauriers de l'ami Gols mais franchement je le suis à 101%. La Faute à Voltaire nous bousculait, L'Esquive était un vrai uppercut, La Graine et le Mulet nous estomaque... En trois longs-métrages Abdellatif Kechiche prouve qu'il est au panthéon des jeunes cinéastes français et franchement il y a de quoi être fier : hors des sentiers battus, son film possède une énergie envoutante qui apporte une bouffée d'air pur, d'intelligence à notre hexagone bien roploplo, et se pose comme un parfait contraste au discours de cette fonctionnaire molle qui, face au projet de Slimane, se gargarise des mots "français", "législation française" avec une bêtise crasse. Sa mise en scène est d'une virtuosité rare, sa direction d'acteurs scie les pattes (Hafsia Herzi est d'un naturel bouleversant de bout en bout) et certaines séquences sont chargées d'une émotion sidérante. Les deux scènes notamment qu'évoque Gols (celle où la fille tente de persuader la mère de se rendre à la soirée et celle où une jeune femme littéralement déchirée, trompée par son mari, se sent complètement exclue de la famille) se suivent avec une boule dans la gorge et les larmes aux yeux, sans que l'on ait senti le coup venir. On pénètre dans l'intimité de ces personnages avec une facilité remarquable et on en serait presque à supplier Kechiche de raccourcir certaines scènes de peur de fondre en larmes : heureusement -il n'est pas là pour servir une soupe froide -, il explore jusqu'au fond ces situations dramatiques et on en ressort vidé, avec l'impression d'avoir assisté à un vrai mirage cinématographique. Ces tablées de Sarkoziens endimanchés nous plaquent sur le visage un sourire terne comme s'il s'agissait bien, dans la salle, du spectacle de la France d'aujourd'hui : toujours à se plaindre, à se préoccuper plus de la concurrence que de se regarder dans le miroir puis à rester sans voix devant le talent de cette jeune danseuse qu'ils étaient à des années lumières de pouvoir ne serait-ce qu'imaginer; la France lourde et percluse d'ostracisme, le cul sur sa chaise. Kechiche, si je puis me permettre, tous mes respects. (Shang 14/11/08)
La Faute à Voltaire (2000) d'Abdellatif Kechiche
Un premier film plein d'énergie pour celui qui est en train de venir le jeune réalisateur le plus titré du cinéma français. Il y a chez Kechiche un profond amour des gens, de ses personnages, et cela fait plaisir de voir ce cinéaste toujours en prise directe avec son époque... D'autant que les reconductions à la frontière restent malheureusement plus que jamais d'actualité.
Il s'intéresse cette fois-ci au parcours de Jallel (Sami Bouajila, excellentissime comme d'hab), obligé un poil de truander pour pouvoir rester en France. Pour survivre, il vit de petits boulots à la sauvette, passant de 3 avocats pour 10 balles à la vente de Macadam (avec à l'intérieur une réduction de 15 % pour le film La Graine et le Mulet (sacrément visionnaire l'Abdel !)) à la vente de roses dans les cafés et le métro; cela donne d'ailleurs lieu à la récitation d'un poème de Ronsard pour prouver que la poésie peut nourrir son homme absolument hilarant. Après avoir déchanté dans un premier temps pour avoir tenté un mariage blanc avec la pulpeuse Laure Atika -elle se défile au dernier moment-, il se retrouve dans une sorte de "maison de repos", au bord de la dépression. Il y fera la connaissance d'Elodie Bouchez (bon moi j'ai un peu du mal, mais chacun ses goûts), jeune fille chieuse, déprimée et déprimante qui se jette un peu sur tout ce qui bouge. Pour ce galop d'essai, Kechiche soigne sa mise en scène et la direction d'acteurs, rendant vivantes aussi bien la bande du foyer - Bruno Lochet en free lance - que celle de l'institution de types un peu flippés. Caméra à l'épaule, il filme avec un grand sens du naturel aussi bien cette première soirée arabisante dans un petit troquet parisien qu'une partie de pétanque qui part en live. Jallel, entouré par ces gens sur la touche, reçoit un véritable soutien moral qu'il tentera à son tour de fournir à Elodie Bouchez. Une bien belle leçon sans jamais tomber dans le pathétique ou la facilité.
La grande complicité qui s'installe entre les personnages ne semble jamais feinte et c'est sûrement la plus grande réussite de Kechiche qui parvient ainsi à transmettre par ce biais sa foi en l'humanité - cela change d'une certaine bourgeoisie de province ou du microcosme estudiantin parisien qui plombent un certain cinéma français. Le film perd peut-être un peu de son souffle sur la longueur, mais saluons ce vent de fraîcheur et de tolérance qui souffle sur l'hexagone.


