Sportif par Amour (College) de Buster Keaton & James W.Horne - 1927
Hou la la, minuscule Keaton que celui-ci. Je ne sais pas qui est ce James W. Horne (pourtant auteur de 212 films selon Imdb), mais le fait est que la mise en scène de College est véritablement poussive, à mille lieues des inventions techniques habituelles de Keaton (non-crédité à la réalisation, et il a bien raison). Les deux bougres ne savent strictement jamais comment filmer leur histoire, et se contentent donc d'une plate mise en scène frontale, sans rythme et sans invention. Il y a bien quelques-uns de ces travellings latéraux qu'on retrouve souvent chez Buster, mais à part ça, rien à relever côté formel.
C'est d'autant plus dommage que, côté scénar non plus, ce n'est pas Byzance. C'est une petite historiette sans profondeur, comme souvent chez Keaton, ne nous le cachons pas, mais ici même les gags sont privés de sève, révélant une véritable panne d'inspiration de la part du bon Buster. On voit venir les chutes 30 secondes à l'avance, la partie la plus pénible étant celle où Keaton
s'essaye à toutes les disciplines de l'athlétisme : vous imaginez ce qu'il peut faire avec les haies ou le javelot ? Eh bien, il le fait, sans surprise, sans jamais trouver une quelconque originalité dans les gags. Il se plante certes joliment la tête dans le sable lors du saut en hauteur, ou se mange copieusement la perche, mais presque sans motivation, sans rythme. Seule la jolie dernière séquence où, pour sauver sa belle, il bat tous les records du monde de course, de saut et de lancer, se dégage de ce film laborieux. J'ai voulu contrer mon collègue et ses films sur le basket, je me retrouve avec une des moins bonnes oeuvres de Keaton, ça m'apprendra.
Ma Vache et Moi (Go West) de Buster Keaton - 1925
Voilà un petit film qui ne paye pas de mine au demeurant, et qui s'avère être un touchant autoportrait d'une jolie poésie. On savait la propension fréquente de Buster à préférer le sentiment au gag, à privilégier dans ses scénarios poilants des passages uniquement sensibles. Go West joue en plein sur cette inspiration presque mélancolique.
Si le film fourmille encore une fois de 10000 gags hilarants, ce qui frappe le plus est d'un ordre plus intime : Buster y apparaît en héros totalement solitaire, abandonné au sein d'un monde qui non seulement ne le comprend pas, mais le rejette. Assez troublant de compter les scènes où il est exclu d'un groupe, livré à lui-même, rejeté par tous. Dès le premier intertitre ("Certains traversent la vie en se faisant plein d'amis, d'autres traversent juste la vie"), on sent bien que c'est sur cette solitude que Keaton va jouer, dans une sorte de triste constatation de son statut de star esseulée. Pour mettre en place au mieux cette thématique, il place son personnage au sein d'un univers qui est à peu près à son opposé : le Far-West et son monde viril de cow-boys insensibles. Totalement invisible aux yeux de tous, Buster va se rabattre sur un être tout aussi isolé que lui : une petite vache aux yeux marrons, qui tranche nettement avec le reste du troupeau (elle est franchement craquante). C'est absolument fondant de voir ces deux petits êtres se coller aux basques, l'un venant en aide à l'autre dans ce monde de brutes.
Keaton sème bien entendu des centaines de trouvailles dans son film, utilisant à merveille chaque minuscule détail de son décor et de sa situation. C'est une succession non-stop d'idées visuelles, parfois minimales (poum il se prend la manivelle du puit sur la tronche), et on se marre vraiment avec tendresse devant les maladresses de ce personnage inadapté. Toute la première partie dans le ranch est à mourir, avec une préférence pour cette séquence où on envoie le gars traire une vache : il fout le seau sous la bête, et s'assied sur un tabouret en encourageant la vache. Parfois sa maladresse se transforme en brio, malgré lui, toujours sans la brutalité revendiquée par ses congénères (il arrive à faire rentrer deux taureaux furieux dans le coral avec une innocence effarante).
Mais c'est sur le thème de la solitude et de "l'inaperçu" qu'il convainc définitivement. Pour imposer sa présence au monde, il va devoir provoquer l'excès total. Quand on connaît Keaton, on sait qu'il est aussi bien maître dans l'art du minuscule que du grandissime : ici, c'est une troupeau de 200 vaches qui débarque en plein San-Francisco. Là, Keaton trouve le point d'orgue de sa réflexion sur lui-même. Pour que les gens le remarquent enfin, il va devoir semer l'anarchie dans les rues, déguisé en diable gesticulant devant ses bêtes. Toute la société prend enfin conscience de son existence et de ses capacités, dans un magnifique summum visuel. Si quelques-uns menacent encore son intégrité, il a vite fait de les calmer avec son revolver, et la réussite est totale. Même si certains gags sont un poil redondants, la mise en scène est toujours très vaste, tout en préservant cette fragile intimité du personnage. L'autoportrait se prolonge dans une troublante scène où un cow-boy l'oblige arme au poing à rire : la légendaire impassibilité de Keaton est menacée, et du coup son intégrité elle-même ; il trouvera une solution grinçante à cette impasse. Keaton est l'homme qui ne rit jamais, même si ça emmerde ses contemporains. Au final, quand il aura le choix entre la société (représentée par une gironde jeune première) et l'exil (représenté par sa vache gentille), il optera pour ce dernier, dans un pied-de-nez ultime à ses persécuteurs. Un très beau film léger en surface et troublant en profondeur.
Les Lois de l'Hospitalité (Our Hospitality) de Buster Keaton & John G. Blystone - 1923
Le terme de virtuosité semble un peu faible pour qualifier ce genre de productions keatoniennes : le spectacle est bluffant, aussi bien en termes de moyens techniques qu'en termes de gags ou d'acrobatie. On connaît le sens du risque de Buster, mais là, il faut reconnaître que dans la dernière bobine, ça frôle l'inconscience. Le corps du gars est secoué dans tous les sens, défie toutes les lois de l'apesanteur et joue avec le danger pour le simple plaisir du spectacle, c'est époustouflant.
Mais avant ces acrobaties insensées, Buster prouve une nouvelle fois qu'il est aussi bon dans le simple comique de situations ou dans le mini-gag. Our Hospitality est même un de ses films les plus "complets", qui fait se succéder toutes les inspirations du cinéaste. Le très beau prologue montre son goût inédit pour le mélodrame, dans une savante construction de tableaux vraiment efficaces : deux familles séparées par une haine atavique s'entretuent depuis des siècles, le point d'orgue servant de début au film. On assiste à un duel entre deux hommes sous un orage tonitruant, et Keaton utilise merveilleusement son ambiance macabre, jouant avec les lumières des éclairs, montant subtilement ses plans pour faire monter la tension (la balance extérieur-pluie/intérieur-peur). On ne l'attendait pas dans cette veine, et il y est excellent.
Ensuite, on a l'archétype de ce que sait faire Buster quand il en a le
s moyens. Une très longue séquence en décors naturels, où on suit le voyage épique d'un ancêtre du train (on est en 1830). Annonçant clairement The General, cette succession de sketches hilarants est une surenchère d'inventivité : un âne qui bloque la voie, obligeant à modifier le parcours des rails, une locomotive qui se fait dépasser par ses wagons, un vieux qui bombarde le convoi avec des pierres pour récupérer le bois qu'on lui balance en riposte, les 1000 et unes circonvolutions du parcours : c'est un festival, et un hommage poilant aux pionniers du rail (ici, en gros, une bande d'incapables). C'est d'autant plus étonnant que cette partie, qui fait plus d'un tiers du film, est complètement déconnectée de la trame annoncée par le prologue, comme une longue parenthèse purement visuelle.
On revient ensuite à cette histoire de haine entre voisins, avec
cette fois un comique de situation pur : le principe, compliqué, est que Buster n'est à l'abri de la haine de ses voisins que lorsqu'il est dans la maison même de ceux-ci (selon une loi d'honneur qui interdit de tuer un invité). S'il sort de la baraque, on lui tire dessus comme un lapin. Sans complexe, le gars squatte allègrement ce nid d'assassins, en profitant même pour lutiner avec la fille de la famille. Ses ruses pour rester coûte que coûte à l'intérieur sont là aussi excellentes, et Keaton parvient haut la main à renouveler inlassablement cette situation improbable. Il joue sur son personnage habituel de victime flirtant avec le feu, avec toujours cette fausse inexpressivité qui rend d'autant plus tordantes ses prises de risque.
Enfin, on arrive au gros morc
eau, la désormais attendue course-poursuite finale. Là, c'est tout simplement énorme. Keaton pendu le long d'une falaise vertigineuse, Keaton aveuglé par une jupe (!) sur un cheval au grand-galop, Keaton plongeant dans un lac 20 mètres plus bas, Keaton attaché par une corde à son poursuivant et traîné par un train... le corps de l'acteur est trituré dans tous les sens, malmené comme c'est pas permis. Quand on sait que tout ça est fait sans trucages, on mesure l'implication de l'acteur, et c'est époustouflant. Jusqu'à cette acrobatie finale extraordinaire : il attrappe sa donzelle en train de tomber dans une immense cascade comme un trapéziste, attaché par la taille à une simple corde (on a mal pour lui). Rarement Keaton avait atteint à une telle virtuosité physique, et on regarde ça bouche bée, comme au cirque. A l'intérieur de cet immense dispositif naturel, il parvient même à glisser quelques minuscules gags hyper-inventifs et rythmés au millimètre (parfois très simple : il s'accroche à une branche, qui craque et le renvoie dans la flotte) et à rester dans sa trame avec une rigueur épatante. C'est du pur génie, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise.
Fiancées en Folie (Seven Chances) de Buster Keaton - 1925
Si Seven Chances a peu de chances de figurer parmi les chefs-d'oeuvre de Buster Keaton, il peut sans problème se ranger dans les grands délires surréalistes. Voilà un objet absolument barré, qui ne devrait pas déplaire à Dali ou à Breton. La trame vaut deux dollars, pourtant : un gars doit hériter de 7 millions, à la seule condition de se marier le jour même. Après avoir essuyé un refus de la part de celle qu'il convoite depuis toujours, il sillonne la ville à la recherche de celle qui voudra bien l'épouser.
Après quelques bobines d'échauffement, où Keaton a un peu de mal à trouver des gags dans ce suspense sentimental assez fade, on passe à la partie fumette de la chose. La ville devient un territoire érotique, où chaque femme peut être abordée frontalement par Keaton, dont les assauts sexuels sont pardonnés par cette espérance de gain financier. On frôle franchement la censure en voyant ces déclarations d'amour expéditives et ces femmes considérées comme des proies : à l'exception d'un ou deux personnages secondaires, le film se vide totalement de présence masculine, comme un fantasme sexuel à peine dissimulé. Un plan sidérant : une église vide qui se remplit peu à peu de centaines de femmes avides de mariage. Il y en a de tous les âges, et de toutes les formes, et on se croirait dans un érotisme démesuré à la Fellini. Keaton envahit littéralement son écran de chair féminine, plaçant délicatement sa petite silhouette d'homme amoureux au centre, comme un contre-point romantique au déchaînement sexuel qui l'entoure.
Ensuite, Keaton nous ressert la course-poursuite effrénée de son brillant court-métrage (Cops), mais en lieu et place des flics, ce sont des femelles hystériques qui le poursuivent. Ca dure 25 minutes bon poids, et c'est une merveille intersidérale de cascades et d'idées visuelles : les ho
rdes de candidates au mariage poursuivent le pauvre Buster de tramways en usines, de déserts en avenues, rivalisant d'ingéniosité pour mettre le grapin sur ce bon parti. Le pauvre gars est trimballé par une grue, balancé dans les arbres, s'affale au milieu des ruches et s'agrippe aux voitures en plein mouvement, toujours poursuivi par cette menace qui finit par devenir effrayante : la Femme Célibataire. Jusqu'à un final d'une abstraction totale, d'une poésie étrange et d'une grande force visuelle : Buster qui dévale une montagne avec à ses trousses des énormes rochers. Ce qu'on voit alors concrètement à l'écran : une toute petite silhouette entourée de bulles rondes rebondissant dans tous les sens. On dirait du Dali, je vous dis.
Alors certes, tout ça manque des grandes idées de purs gags qu'on attend chez le cinéaste. Mais c'est d'une telle poésie, et Keaton sait tellement bien utiliser les techniques du cinéma (contrairement à Chaplin, peut-être plus drôle, mais qui fait souvent du théâtre filmé), qu'on ne peut qu'admirer cette oeuvre barrée à la limite de la déviance. A voir comme un film de laboratoire.
La Croisière du Navigator (The Navigator) de Buster Keaton & Donald Crisp - 1924
Je découvre petit à petit les longs métrages de Keaton avec émerveillement, et The Navigator est encore une fois un grand moment de gags excellents conjugués à une folie des grandeurs effarante. Keaton s'offre cette fois un décor à sa mesure, un immense paquebot sur lequel il est pratiquement seul, terrain de jeu colossal dont il va utiliser le moindre cordage pour faire se gondoler le public.
Ce film est sûrement moins virtuose à tous les niveaux que ses autres films : moins d'acrobaties (quoique sauter de 20 mètres la tête la première dans la flotte ne manquât pas de mérite), une mise en scène moins impressionnante (pas de jeu avec les possibilités du cinéma pour cette fois), moins de grands moments. N'empêche qu'au niveau du scénario, c'est toujours aussi joliment poétique. Buster est un fils de riche qui rêve d'épouser la voisine, qu'il va d'ailleurs visiter en cadillac malgré le fait qu'elle habite la porte en face. Refus de la belle, mais par un concours de circonstances, le couple se retrouve seul sur le Navigator, paquebot à la dérive. Ce voyage en solitaire va bien sûr devenir le lieu où l'amour naîtra, avec toutes les étapes de la relation de couple à la clé : quête de l'être aimé (les deux se cherchent sans se voir pendant un long moment), adaptation, puis vie quotidienne et déclaration finale. Très jolie idée, qui donne à Keaton l'occasion de partager un peu l'affiche pour une fois : sa partenaire de bêtises en tout genre gagne sa part de gâteau, elle est elle aussi impayable et pas avare en cascades et en gags. Emouvant de voir comment Keaton laisse sa part d'écran à Kathryn McGuire, et comment le couple fonctionne merveilleusement.
On passe d'énormité en gigantisme, avec attaque de cannibales, duel au sabre avec un poisson-épée, galipettes à bord d'un sous-marin ou lutte avec un poulpe géant. Le plus grand moment est certainement celui où Buster revêt un scaphandre : son corps célèbre pour sa légèreté est engoncé sous ce costume de plomb, et rien que l'idée est hilarante. Il y a aussi ce passage presque chaplinesque où, forcés de rester plusieurs semaines sur le bateau, les deux s'adaptent et organisent une vie quotidienne très réglée, loin de tout souci. Les gadgets inventés pour se faciliter la vie (un "cuit-oeuf" très ingénieux, notamment) sont imparables. The Navigator est mené tambour battant, sans répit (le dernier gag se termine à la dernière seconde de la dernière minute), et demeure avec The General l'archétype de ce que sait faire Keaton quand il explose les budgets. Grand.
Sherlock Junior (Sherlock Jr.) de Buster Keaton - 1924
Décidément aussi bon metteur en scène qu'acteur, le Buster, et j'ajouterais même auteur assez fabuleux. Ce Sherlock Jr. est une merveille à tous les postes, et permet de vérifier une nouvelle fois la virtuosité sans faille du bonhomme.
Dans les 10 premières minutes, on doute un peu, faut dire : pas très passionnant, ce prologue détaché de la trame principale est assez rare en gags et en trouvailles. On y voit le brave Keaton, projectionniste de son état, rêver de devenir détective. Il se pâme d'amour pour une donzelle, mais est injustement accusé de vol, ce qui fait qu'elle le repousse sans façon. A part une ou deux petites choses drôles (il trouve un billet de un dollar, et à la personne qui vient le lui réclamer, il dit, méfiant : "décrivez-le moi"...), ça se traîne un peu, cette partie n'ayant pas l'air d'intéresser beaucoup le cinéaste. Seul un plan annonce subtilement la thématique esthétique de la suite : Buster, repoussée par sa belle qui fricotte avec un autre dans la pièce à côté, ouvre le rideau qui le sépare du couple ; on voit alors Buster à droite de l'écran, face public, et l'objet de sa jalousie dans le coin supérieur gauche, comme un écran dans l'écran qui serait une projection fantasmatique des hantises du personnage. Très jolie composition de plan, que Keaton va développer jusqu'à son aboutissement dans toute la suite.
De retour dans son cinéma, Buster va projeter un film qui ressemble à sa propre histoire. C'est la deuxième apparition de cet "écran dans l'écran", que le gars va mener encore plus loin, puisqu'il va rentrer physiquement dans la toile pour donner libre cours à ses fantasmes. Premier grand moment du film : Buster pris dans l'écran, contraint de se plier à la vitesse du cinéma, aux changements de plans, etc. C'est une véritable prouesse technique et acrobatique, un moment abstrait et prodigieusement intelligent en plus d'être poilant. Dès lors, le cinéma va devenir la traduction concrète des pensées secrètes du personnage, dans une mise en abîme qui, petit à petit, va devenir la trame principale du film. C'est une sorte de négatif du Cameraman : dans ce dernier, le cinéma ramenait à la réalité ; dans Sherlock Jr., il plonge dans la rêverie et laisse la porte ouverte à tous les possibles.
Deuxième grand moment, plus habituel dans son cinéma : la poursuite éffrénée, genre keatonien à lui tout seul. A pied, en moto ou en voiture, le corps de l'acteur est renvoyé dans tous les sens, torturé, balancé contre les murs, et devient lui aussi une abstraction totale : il est capable de se fondre complètement dans le mur grâce à des effets spéciaux d'une poésie à la Cocteau, ou de n'être plus qu'un point géométrique dans l'espace de l'écran. En tout cas, la virtuosité corporelle de Keaton est incroyable. Il y a notamment un "faux travelling" (le même que dans La Fille de L'Eau de Renoir) où on voit le personnage courir sur un train en marche, énorme. Et puis, dernier grand moment, et qui vient achever cette thématique du "cinéma comme projection de nos fantasmes" : la toute fin, où Buster apprend à rouler une pelle à sa belle par le biais du cinéma. Le champ montre un bellâtre faire la cour à une donzelle sur un écran, le contre-champ montre Buster et sa fiancée, pris dans le cadre de la cabine de projection, reproduire les mêmes gestes : l'idée est toute simple mais diablement profonde. Keaton fait avec ce film le constat qu'il est un homme de pellicule et non de chair et de sang, et que "le cinéma substitue à notre regard une réalité qui s'accorde à nos désirs", comme disait le père Bazin.
Le Cameraman (The Cameraman) de Buster Keaton - 1928
Absolue merveille de la part de Keaton, décidément aussi grand metteur en scène que comédien : The Cameraman réussit le pari d'être un divertissement confinant à la perfection, dans lequel on se marre comme une clé à molette, et en même temps un brillant essai (involontaire ?) sur la beauté du cinéma. Je dis "involontaire", car Keaton semble dans un premier temps se gausser des grands expérimentateurs du 7ème art : pauvre petit photographe qui se retrouve tout à coup avec une caméra entre les mains, ses premiers essais ressemblent comme deux gouttes d'eau aux plans de Dziga Vertov dans L'Homme à la caméra ; le discours étant : c'est du grand n'importe quoi. Avec un soupçon de posture réactionnaire, Buster fustige le cinéma abstrait, convaincu qu'il est de la simplicité de son art et de l'importance de construire une histoire au lieu de s'amuser avec les boutons de sa caméra. On peut ne pas être d'accord, c'est sûr, mais en tout cas, la suite du film nous apportera la preuve que Keaton est un maître incontesté dans la réalisation.
Pour lui, le cinéma sert d'abord à exprimer les sentiments. C'est sûrement le sens de cette ouverture sublimissime, où Buster découvre l'amour par le prisme de son objectif photographique. C'est quand il prend sa belle en photo qu'il se met à éprouver des sentiments, et c'est vrai que les cadres sur la demoiselle sont de magnifiques tableaux amoureux. La mise en parallèle de l'héroïsme des cinéastes documentaires au coeur de l'action et de la modestie de son travail à lui fonctionne superbement : l'amour est une aventure aussi palpitante qu'un incendie. Pourtant, pour conquérir définitivement sa belle, il va devoir se faire grand cinéaste, entrer au coeur des évènements. Le plus fort, c'est qu'on va assister aux échecs successifs de Buster pour obtenir une image intéressante, alors que la mise en scène de The Cameraman est une tuerie au niveau formel : un travelling vertigineux qui suit le personnage sur 5 étages d'une maison, un écran vide qui s'emplit en une seconde de centaines de figurants, une cavalcade à travers la ville filmée en travelling latéral, une utilisation de chaque millimètre de son cadre, c'est un festival d'idées et de trouvailles.
La partie centrale, qui quitte un peu cette histoire d'apprenti-cinéaste, est proprement hilarante. Même dans les plans fixes, Keaton est au taquet, comme dans cette scène où il doit se mettre en maillot de bain avec un gros costaud enfermé dans la même cabine que lui, ou comme dans ce long plan quasi-abstrait où il joue tout seul au base-ball dans un stade vide. Mais on lui sait pourtant gré de revenir à son histoire, dans la deuxième partie : c'est là que Buster devient un grand cinéaste malgré lui. Envoyé au coeur de la guerre des gangs à Chinatown, sa présence est un mélange de catastrophes incontrôlées et d'audace de metteur en scène. Le personnage invente, malgré lui, le panoramique (en tombant d'une plate-forme), le gros plan (en se faisant attaquer par un Chinois), le travelling (en restant accroché à une voiture qui roule), la contre-plongée (quand les pieds de son appareil sont sectionnés par les tirs de revolver), et la scène
subjective (en assommant ses assaillants avec sa caméra). C'est bien à une sorte de militantisme pour un cinéma du direct auquel on assiste, un cinéma pris au coeur de la vie, sans calcul. Le gars tente même un parallèle audacieux entre le geste pour filmer (tourner la manivelle) et le geste pour tuer (actionner une mitrailleuse), qui sont absolument semblables. Quel plus bel exemple que celui-là pour défendre un cinéma en prise avec la vie et la mort ? Le summum sera atteint avec la scène finale : il doit sauver sa belle en train de se noyer, il abandonne sa caméra pour la secourir, et le tout est filmé... par un singe, qui laisse tourner pendant la séquence de désespoir amoureux de Buster. C'est ce petit bout de film sans contrôle qui lui vaudra la célébrité, c'est magnifique.
Si vous ajoutez à cela un festival de gags énormissimes, où Keaton fait une nouvelle fois la preuve de son talent de comédien, ainsi que de la souplesse de son corps, et si vous y ajoutez la pointe de désespoir qui fait la marque de son cinéma, vous obtenez un chef-d'oeuvre incontournable. Déclaration d'amour au cinéma et à la Femme, moment de burlesque imparable, grand grand film.
Les Trois Ages (Three Ages) de Buster Keaton - 1923
Entrée par la petite porte du grand Buster dans ce blog : Three Ages est son premier long-métrage, et n'est vraiment pas à la hauteur de ses futurs chefs-d'oeuvre. Keaton ne maîtrise pas encore les rythmes du long, et nous sert même trois courts-métrages imbriqués les uns dans les autres, qui déséquilibrent un peu ce film qui a du mal à trouver son homogénéité. L'idée de départ est pourtant plutôt astucieuse : partant du principe que les règles de l'amour sont les mêmes depuis toujours, on nous montre le brave Buster aux prises avec les difficultés d'icelui au cours de trois époques : la Préhistoire, l'Empire romain, et la période contemporaine (partie la plus réussie). Serait-ce une parodie d'Intolérance de Griffith ? En tout cas, le film ressemble bien à une énorme farce, et c'est tout à son honneur.
Même si Three Ages manque de gags purs, il y a des tas de choses rigolotes là-dedans : Keaton chevauchant un dinosaure apprivoisé ou se faisant catapulter pour rejoindre sa belle ; une course de chars qui vire au délire (le gars
invente le traîneau, en utilisant un pauvre chat pour faire courir ses chiens, scène qui a dû faire s'évanouir Brigitte Bardot) ; un match de football américain où il est allègrement piétiné... Autant de séquences charmantes, qui, si elles ne sont pas d'une grande inventivité au niveau du rythme, font se gondoler ce qu'il faut. Le jeu de Keaton y est pour beaucoup : toujours aussi "inexpressif", il est assailli par tous ces accidents avec un flegme hilarant. Il se fait quand même assommer par des hommes préhistoriques, emprisonner avec un lion, traîner par un éléphant, écrabouiller par des footballeurs... tout ça avec toujours cet air de ne pas y toucher qui a fait sa gloire. Sa partenaire est nettement moins bien, totalement inexpressive mais dans le mauvais sens du terme cette fois-ci.
Et puis, passage obligé dans les films de Keaton, il y a des scènes d'accrobatie carrément sidérantes. Toute la fin du film, où tout s'enchaîne dans un tourbillon de cassages de gueule et de pirouettes improbables, est bluffante. N'importe qui se serait cassé une douzaine
de jambes ; Buster défie les lois de la pesanteur avec une facilité déconcertante. Le sommet est atteint avec cet enchaînement hyper-rapide, qui démarre en bas d'un immeuble, et finit au même endroit, en passant par une montée d'escaliers à 200 à l'heure, une chute dans le vide, un passage à travers une fenêtre et une glissade le long d'un mât, le tout en quelques secondes. Keaton y devient un pur corps désarticulé et ballotté par le monde extérieur. Il partira pourtant avec sa belle (le suspense n'est pas total non plus), chargeant son personnage d'acrobate d'une poésie discrète et craquante. La toute fin est assez étrange, d'ailleurs : l'homme préhistorique et le Romain terminent avec une ribambelle d'enfants, mais le couple d'aujourd'hui doit se contenter d'un Pékinois...
Bref, pas encore les fulgurances de The General ou de Steamboat Bill Jr, un manque de gags certain, une certaine maladresse de mise en scène... mais un film très plaisant, et une véritable bombe pour ce qui est de l'investissement d'acteur. Immanquable, forcément.











