02 avril 2011

Boomerang ! (1947) d'Elia Kazan

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Troisième film dans la carrière de Kazan qui réalise un film, basé sur des faits réels, très "propre" autour d'un procureur ricain qui, malgré les diverses pressions politiciennes, cherche à faire triompher the Justice. Un meurtre rapidement exposé - celui d'un homme de religion qui faisait l'unanimité au sein de sa communauté -, un assassin en fuite et la police qui patauge... Les journalistes se lâchent, la pression de l'opinion publique qui augmente et des politiciens qui ont besoin coûte de coûte de mettre la main sur un coupable pour sauver la face. On finit par mettre la main sur un certain John Waldron que tout accuse (des témoins qui affirment le reconnaître, sa présence avérée dans le quartier au moment du meurtre, sa connaissance du Père, la possession d'une arme de même calibre que celle utilisée lors du meurtre, sa fuite hors de l'Etat...) : le chef de la Police (le rhinocéros blond Lee J. Cobb) parvient à lui extorquer des aveux (au bout de 3000 heures d'interrogatoire sans dormir, généralement tu craques, faut dire) et le procureur n'a plus qu'à mener "à bien" son taff (entendre la mise en accusation du présumé coupable) pour décrocher un poste de Gouverneur que lui font miroiter les politiciens locaux... Seulement voilà, on le sait depuis longtemps, Dana Andrews est un type bien, honnête et droit, qui n'est pas du genre à galvauder l'idée même de la Justice. Même s'il joue contre ses propres intérêts et il prêt à démontrer que les différents chefs d'accusation ne reposent pas sur grand chose. Brave Dana.

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Belle galerie de portraits d'individus qu'on arrête tout azimut pour "délit de faciès", ou encore de ces citoyens au delà de tout soupçon qui jurent leur grand Dieu que l'homme arrêté correspond exactement à celui qu'ils ont vu le jour du crime, mais bon si on les pousse un peu dans leurs derniers retranchements (vous risquez une amende si jamais il ne s'agit point de lui...) qu'ils ont aperçu, et puis c'est vrai que la rue était sombre... Dana Andrews a beau être pote avec tout le monde - des politiciens locaux qui lui mettent tout de même la pression à ce vieux Cobb qu'il encourage pour mener à terme son enquête - à partir du moment où il y a l'ombre d'un doute, il ne faut point céder à la facilité : il a tout à y perdre, si ce n'est prouver l'innocence d'un type... C'est po rien. Film de procès dans sa dernière partie où l'Andrews va tenter de démonter point par point les chefs d'accusation jusqu'à mettre, devant les jurés, sa propre vie en jeu (de façon un poil dramatique) pour appuyer son raisonnement. C'est sobre, disais-je, carré, presque un peu trop (on frémit tout de même guère tout du long) mais la justice ne pouvant reposer que sur des analyses claires et précises, difficile finalement de faire autrement pour illustrer une telle démonstration. Solide à défaut de prendre aux tripes.

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06 mai 2010

La Fièvre dans le Sang (Splendor in the Grass) d'Elia Kazan - 1961

Je n'avais pas pleuré comme une madeleine devant un film depuis Douglas Sirk, mais là je dois dire que les dernières scènes de Splendor in the Grass m'ont tout bonnement assassiné. Et encore, je dis les dernières scènes, je devrais plutôt dire la dernière heure. Vous me voyez donc tout chose, je vais essayer de taper quelques mots quand même pour vous expliquer tout ça.

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Tout commence pourtant plutôt gentiment dans ce film-piège : la jeunesse folle middle-class des années 20 qui fricotte dans les nouvelles tractions de papa, le joli minois de Natalie Wood, le non moins parfait visage de Warren Beatty, ça s'embrasse sur fond de cascade idyllique et ça s'invite aux fêtes de fin d'année : on pense qu'on est dans une comédie de moeurs douce-amère classique. Et c'est un peu ça pendant une heure, malgré les petits drames qui jalonnent l'existence rêvée de ces jeunes gens. Oui, papa Beatty n'écoute pas son fils et veut lui faire suivre des études dont il n'a aucune envie ; oui, maman Wood est un peu obnubilée par l'argent ; oui, les copains de classe sont un peu fêlons et sautent sur la moindre faiblesse de coeur de nos tourtereaux. Mais somme toute, tout ça est gai, légèrement mélancolique si vous voulez, mais rien de sérieux. C'est d'ailleurs splendide à regarder, la mise en scène de Kazan est proprement enchanteresse, avec ces gros plans amoureux sur ses jeunes acteurs, cette façon de les inscrire profondément dans un paysage, dans un contexte social, cette direction d'acteurs très expressive et en même temps subtile à mort. Beatty est sur la ligne de James Dean, et même s'il est encore peu à l'aise dans les scènes de "démesure", il est parfait en gamin découvrant les arcanes de l'amour et de la douleur ; quant à Wood, qu'est-ce que vous voulez, elle est proprement parfaite... et encore, elle ne balance dans cette première partie qu'une toute petite partie de ses talents.

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Oui, car exactement à la moitié du film, alors qu'on se dit que Kazan devrait quand même passer à la vitesse supérieure et annoncer la couleur, il opère un virage à 180° qu'on n'avait vraiment pas vu venir. Le film devient sombre, très sombre, à la suite de ces personnages à bout de nerfs. La folie gagne peu à peu les rapports humains, tout ce qui était lumineux devient tragique, toute la joie s'efface devant une tragédie intime absolument bouleversante. A cela un seul coupable : le désir sexuel, et l'impossibilité qu'on a de l'assouvir pleinement. Comme souvent, Kazan pointe un état de la société à un moment T, et le rend coupable des tortures de la jeunesse : ici, le carcan des conventions, le poids de la hiérarchie sociale, les convenances et l'asservissement de la femme à son rôle de "mère porteuse" vont pousser Beatty et Wood dans leurs retranchements, jusqu'à la brisure. Kazan, avec une effronterie incroyable, filme le désir sexuel sans jamais le faire s'accomplir : foule de gros plans sur les acteurs où on les voit quasi en extase, au bord de la jouissance, poussant de petits soupirs, de petits cris, où leurs corps déborde de cette sève qui a besoin de s'exprimer, dialogues à double sens, intrusion de personnages "libérés" qui sont autant de contre-points à l'enfermement des héros (la soeur de Beatty, éclatante dans sa déchéance et dans sa liberté), importance symbolique des paysages (le fleuve comme expérience sexuelle). Le film ne cesse de montrer ce qui pourrait être, dans un monde parfait, et ce qui n'est pas. D'où une violence totale qui émerge subitement de tout ça. Dans ce jeu-là, Wood est impressionnante, au bord de la folie tout en conservant cette naïveté photogénique. Elle a droit à un dialogue avec sa mère (alternance de gros plans sur son visage et en contre-champ de plans américains sur l'autre) qui est à elle seule toute une grammaire de cinéma.

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Bien sûr, il y a aussi comme responsables les rapports conflictuels avec la génération précédente, sans lesquels un film de Kazan ne serait pas tout à fait accompli. Là aussi, une fois encore, c'est d'une justesse parfaite. Les personnages des parents sont dessinés avec une sensibilité énorme, Kazan ne tombant jamais dans un manichéisme trop facile (style "je suis du côté des jeunes"), mais chargeant la vieille génération de tout autant de frustrations que leurs enfants. Le père de Beatty (Pat Hingle, en cow-boy dépassé), surtout, est troublant, et a droit à quelques scènes de confrontations avec son fils qui marquent des points. Quand le film se termine, sur le constat le plus amer qui soit (l'amour n'est pas éternel), on hurle de bonheur devant la subtilité mise en place par Kazan : il refuse de donner un dogme à méditer, mais laisse son public réagir comme il le sent devant l'acidité de la vie, la fatuité de l'amour, ou la beauté de la vie et la grandeur de l'amour, au choix. Ma réaction à moi fut lacrymale, et ça fait du bien.

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13 février 2010

L'Héritage de la Chair (Pinky) (1949) d'Elia Kazan (débuté par John Ford)

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Ford fut remplacé par Kazan après les premiers jours de tournage, et bien difficile donc, ici, de vraiment voir une quelconque patte du John dans ce récit de "femmes entre elles" qui plonge profondément ses racines dans le sud. Une histoire de ségrégation mais aussi, surtout, de rédemption : une jeune femme noire à la peau extrêmement claire - d'où le surnom de "Pinky", n'est-il pas - va parvenir à s'accepter en tant que telle et à tout faire pour sa communauté, sans chercher à se cacher derrière les apparences... Jeanne Crain endosse ce rôle courageux avec un certain brio, celui d'une jeune femme terriblement coincée et rigide au départ, clairement honteuse de ses origines, qui va peu à peu pleinement assumer sa condition. Face à elle, sa grand-mère qui s'est coupée en trente-deux pour lui permettre de poursuivre des études d'infirmière (Ethel Waters, mama black imposante et droite dans ses bottes) et une vielle dame irascible, Miss Em (Ethel Barrymore, femme à poigne, sévère mais juste) qu,i malgré ses manières froides et autoritaires, va lui permettre d'accéder à toute sa dignité.

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Lorsque Pinky revient dans la maison de sa grand-mère, on ne sait pas vraiment ce qu'elle fuit, mais elle, elle sait parfaitement ce qu'elle retrouve : une grand-mère aimante qui s'est sacrifiée pour elle, qui l'adore mais qui ne se gêne pas pour lui reprocher son étrange silence durant les derniers mois. Pinky ne tarde point non plus à faire face à nouveau aux terribles préjugés raciaux du coin : dès lors que le doute est levé sur ses origines - qu'on apprend d'où elle vient -, flics et connards locaux se comportent comme des chiens avec elle (elle est même à deux doigts de se faire violer). Quand sa nanny lui demande de s'occuper de la vieille Miss Em, mourante, Pinky se rappelle que cette dernière lui avait toujours interdit de venir, gamine, sur sa propriété, et la chtite de ne point tarder à faire sa valise pour aller refaire sa vie dans le Nord... Mais devant le regard noir de sa grand-mère, elle va finir par se plier à sa volonté et à endurer dans la foulée les remontrances constantes de la fameuse Miss Em. Elle est à rude école, mais cette petite leçon d'humilité va lui permettre d'ouvrir les yeux sur elle-même et sur son rôle éventuel dans sa propre communauté. Elle reçoit entre-temps la visite de son amoureux, un jeune docteur blanc, qui semble accepter pleinement ses origines sans trop tiquer... Elle lui promet de venir le rejoindre une fois le sort de Miss Em réglé, mais la chtite Pinky n'a pas encore fini de recevoir du plomb dans la tête.

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Miss Em dans son testament va en effet léguer la baraque et le domaine non point à sa grosse connasse de cousine, mais à Pinky - cette dernière, loin d'être opportuniste, s'était définitivement attachée à la vieille dame (qui lui rend la pareille), renouant du même coup avec ce monde dont elle est issue, ses propres racines (sa façon de s'accrocher sensuellement aux colonnes du lit dans la chambre de Miss Em); seulement cet héritage ne tarde pas à faire jaser en ville, et la cousine d'intenter un procès à notre héroïne pour tenter de récupérer la casa. C'est loin d'être gagné d'avance, clair, mais on sait aussi que le cinéma peut offrir des leçons de justice et de morale capables de nous arracher une petite larme de bonheur... Une solide interprétation, des blancs loin d'être aussi manichéens qu'ils en ont l'air (Miss Em, bien sûr, mais également le docteur et le juge, même s'ils n'assument point jusqu'au bout leur prise de position en faveur de Pinky - sous la bêtasse pression populaire), et un film qui tient dans le fond et dans la forme parfaitement la route (on repense, dans la même lignée (avec un procès final certes moins favorable) à l'excellent To kill a Mockingbird réalisé quelque 13 ans plus tard). Une justice triomphante (qui ne devait point être pour déplaire à John Ford) et une moiteur du sud parfaitement mise en scène par Kazan - notamment lors de ce procès où l'on sent toute la chaleur étouffante, au diapason de l'esprit surchauffé de cette populace enferrée dans ses préjugés. Une bien belle leçon d'humanisme, de pugnacité et un beau portrait de femme (que Ford n'aurait point été capable de signer ?... hum).    

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10 octobre 2007

A l'Est d'Eden (East of Eden) d'Elia Kazan - 1955

East_of_Eden_ColorTrès joli film que ce East of Eden, qui prouve encore une fois que Kazan fut un grand metteur en scène, qu'on aurait tort de confiner dans son seul talent de scénariste. Ici, bien au contraire, c'est bien la réalisation qui touche, beaucoup plus que le scénario, un peu passé dans son admiration béate devant Freud et ses maladresses symboliques. Certes, Steinbeck est derrière tout ça, mais ce n'est pas le meilleur Steinbeck, c'est celui des grandes théories psychologiques, qu'on est en droit d'aimer moins que les envolées minérales de ses bouquins plus directs (Voyage avec Charlie ou Tortilla Flat sont des chefs-d'oeuvre, Des Souris et des Hommes ou A l'Est d'Eden moins).

Ce film est donc un brillant exercice de mise en scène ; les plans y sont toujours audacieux et originaux : alternances de 18820135_w434_h_q80plongées et contre-plongées du meilleur effet, qui place d'emblée les personnages dans un rapport très puissant les uns par rapport aux autres ; cadres complètement tordus, lors des deux sommets du film (la première conversation entre Cal et son père, tendue comme c'est pas permis, et la soirée d'anniversaire du père, summum "d'hystérie rentrée" à laquelle le cadre ajoute encore plus d'énergie) ; très beau renouvellement des champs/contrechamps, entièrement dédiés aux acteurs et à leur subtilité ; dosage au taquet des plans larges, qui donne un final de toute beauté ; et surtout cette fameuse figure de style, qu'on devrait appeler la "Kazan Touch", qui enferme systématiquement les acteurs dans des cadres de portes, des couloirs interminables ou des châssis de fenêtre. Le monde de Kazan est d'autant plus sclérosé, d'autant plus figé dans ses certitudes morales, que les personnages sont littéralement emprisonnés dans les décors. Il crée un deuxième écran à l'intérieur du grand, et ça fait vraiment son effet. Le plus bel exemple en est cette magnifique scène où James Dean, fou de douleur devant sa solitude d'enfant mal-aimé, propulse son frère face à sa mère, puis ferme la porte sur leurs cris, et s'enfuit dans le couloir d'un bordel. C'est la mise en scène uniquement (aidée c'est vrai par une musique franchement hermannienne, mélodramatique mais intelligente) qui donne cette impression de prison morale, chapeau.

est_edenEt puis, forcément, il y a James Dean, absolument génial. Autant on pouvait le trouver un peu too much dans Rebel without a Cause, autant il est ici extraordinaire, construisant son personnage cassé par la vie avec une totale maîtrise et une totale sensibilité. A mi-chemin entre l'enfance et l'âge adulte, il est bouleversant, et c'est un bonheur de le voir construire son jeu en direct. On assiste quasiment à un work-in-progress dans ses scènes "intimes", on le devine en train de réfléchir à sa moindre intonation, au moindre rythme qu'il va pouvoir trouver pour faire naître l'émotion. Très émouvant de voir un acteur en train de naître, on est très proche du 10Brando de On the Waterfront. Sa scène avec Jo Van Fleet, actrice américanissime à l'ancienne, est un pur moment de beauté : deux acteurs qui se regardent, s'admirent, et jouent ensemble comme des gosses.

East of Eden est par ailleurs un mélo flamboyant de la plus belle eau, très bien photographié dans des couleurs qu'on n'oserait plus, et rythmé au millimètre. On verse sa larme plus d'une fois, ce qui n'est pas la plus mauvaise façon de réagir au cinéma.

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29 mars 2007

Le Mur Invisible (Gentleman's Agreement) d'Elia Kazan - 1947

Au milieu du magma hollywoodien des années 40, il y avait quelques cinéastes courageux et engagés, et en premier lieu Elia Kazan. Gentleman's Agreement a dû faire l'effet d'une bombe à l'époque, et il faut avouer qu'en nos temps sarkozo-poujadistes, il garde encore une irrévérence précieuse.

t03930yfvhtGregory Peck joue un journaliste à qui on commande une série d'articles sur l'antisémitisme. Plutôt que de se référer aux éternelles statistiques, il préfère choisir une option à la Albert Londres : se faire passer pour un Juif, afin de mieux observer de l'intérieur le processus infernal de l'ostracisme ordinaire. Déjà, à ce niveau, en 1947, c'est énorme, mais Kazan ne s'arrête pas là, et plonge son personnage dans un milieu aristocratique et plutôt ouvert. Dès lors, le journaliste va traquer l'antisémitisme dans son aspect le plus quotidien, le plus caché. C'est une chose de se faire traiter de "youpin", c'en est une autre de déceler la lâcheté dans un milieu qui se prétend de gauche. Et là, Kazan touche juste. A l'aide de dialogues extraordinaires, tout en théorie et en phrases bouleversantes, à l'aide d'un quatuor d'acteurs absolument fabuleux (je ne suis pourtant pas un grand fan de Peck, mais ici, il est magnifique dans ses faiblesses, sa dureté, ses doutes), le gars réussit à tracer un vibrant plaidoyer définitivement humaniste sur l'exclusion au quotidien, dans ses aspects les plus dissimulés, les plus "innocents". A la fin du film, on a franchement l'impression que Kazan a fait le tour du sujet : racisme frontal, racisme larvé, difficulté d'être un simple être humain dans une société figée par des codes moraux et religieux, discours politique sur l'importance de la jeune génération, et jusqu'à la paranoïa excessive éprouvée par les Juifs vis-à-vis des Gentils... Tout y passe, et tout le monde. Evitant la caricature, grâce à une absence totale de manichéisme et une grande attention à la complexité de ses personnages, il prend pourtant clairement parti pour une société égalitaire qui combattrait même les tentations "bien-pensantes" de ses collègues démocrates. Tu m'étonnes que MacCarthy appréciait moyennement Kazan.

Le film, formellement, est certes moins intéressant que les autres Kazan. On le sent obnubilé par son discours fraternel plus que par le cinéma en lui-même. Trop de dialogues, une caméra un peu frontale et sans invention, quelques scènes narratives peu intéressantes, et une difficulté évidente à raconter une véritable histoire au milieu de ce manifeste humaniste. Mais Gentleman's Agreement reste un essai absolument couillu, qui fait partie de cette race de film qu'on aimerait rencontrer plus souvent : le film engagé envers et contre tous.

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09 mars 2007

L'Arrangement (The Arrangement) d'Elia Kazan - 1969

arrangement_dunaway_1969Voilà le genre de film "impur" que j'adore, qui mélange allègrement pop-art et cinéma psychologique, musique grecque et comédie, mauvais goût cheap et grande classe. C'est sûrement le film le plus personnel de Kazan, plus encore que America, America. Cette histoire de mec qui, après une tentative de suicide, plonge dans une dépression proche de la folie, et mêlange la vraie vie avec ses fantasmes sexuels, ses frustrations familiales, ses désirs de sincérité, est touchante à mort, d'autant qu'on sent là-dedans la sincérité du vieil homme qui en a vu des vertes (c'est l'un des derniers Kazan).

The Arrangement foisonne d'inventions, fait s'entrechoquer les styles et les émotions en un patchwork étrange, mais toujours cohérent. Le monde intérieur de Eddie Anderson nous est proposé en un festival de trouvailles visuelles, toutes plus risquées les unes que les autres, au cours desquelles on sent Kazan jouer à l'équilibriste sur la fragile corde de la vulgarité et du bon goût. Certaines sont ratées, d'autres réussies, mais peu importe : ce qui compte, c'est la prise de risque totale, la mise en danger, la tentative permanente. Avec l'aide précieuse du génialissime Kirk Douglas (entre ridicule achevé, vieillesse assumée, drôlerie cartoonesque, et profondeur Actor's studio), il déstructure son récit, prenant le risque de perdre son public, et ça fonctionne totalement. Quand il filme la divine Dunaway, il fait du Andy Warhol ; quand ilarrangement_douglas_1969 confronte son personnage avec sa femme, on est chez Visconti (utilisation des zooms) ; quand il parle des rapports avec le père, il retrouve ses inspirations psys de Streetcar Named Desire ou East of Eden. Il fait aussi des détours vers Edward Hopper (les décors des flash-backs), chez Bergman (le mélange habile entre passé et présent), chez Leone (la musique, les rythmes mélancoliques), chez Roy Lichtenstein (les brusques incursions de la BD), ou dans le burlesque (les "gags"). Il accélère le débit, fait des arrêts sur images, décadre sans vergogne, traite le faux raccord comme un des Beaux-Arts, se met les règles du champ-contre champ où je pense, flirte avec un érotisme bon enfant, parle d'urbanisme, de cancer et d'asiles de fous, tombe dans l'hyper-réalisme pour mieux rendre abstraits les plans suivants... Bref, on est dans un grand fourre-tout, film-somme d'une époque (en 1969, on tentait tout), qui tient comme par magie, bouleverse, étonne, et finit par être d'une grande simplicité d'ensemble. Un peu comme le récent La Moustache, les revers tortueux du B0000579BV_02__AA280_SCLZZZZZZZ_scénario passent au second plan, et l'homogénéité esthétique en fin de compte est parfaite. C'est un des plus beaux films sur l'amour fou que j'ai vus depuis longtemps. Kazan prend l'amour au sérieux, montre les ravages qu'il peut faire sur une âme, mais dans le même temps, il a l'immense politesse d'en faire un spectacle. C'est bien, Kazan, quand on y pense.

A noter que dans mon classement des meilleurs cris au cinéma, en plus de White Heat et de Mission to Mars, j'ajouterai ce petit râle à pleurer d'émotion que pousse le père d'Eddie quand les infirmiers l'embarquent. Voilà.

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02 mars 2007

Un Homme dans la foule (A Face in the Crowd) (1957) d'Elia Kazan

cover_20a_20face_20in_20the_20crowd_1_C'est peut-être pas le film le plus célèbre du père Kazan, en attendant, quelque 50 ans plus tard il garde toute sa fraicheur pour dénoncer le pouvoir manipulateur de la télévision et les relations entre l'homme de spectacle et la politique (la politique-spectacle quoi...).

Lonesome Rhodes (Andy Griffith, gros abattage mais même si c'est le rôle qui le veut, il finit par porter un poil sur les nerfs... on aurait préféré Brando quitte à avoir quelqu'un qui parle fort et qui rit de toutes ses dents...) croupit dans une prison avant que la charmante Marcia Jeffries (Patricia Neal,a_man charmante donc) vienne le sortir de son trou pour le besoin d'une émission de radio. Fort en gueule, ne prenant jamais de gants pour dire ce qu'il pense, il devient peu à peu ultra populaire, quittant sa petite radio pour finir à la télé  newyorkaise; il charme les plus gros annonceurs et les personnes de l'ombre qui s'occupent d'un présidentiable. Son succès lui monte carrément grave à la tête (on prépare un remake avec Delarue co-produit par France 3) et il en oublie celle qui l'a découvert, préférant se marier avec une charmante majorette de 17 ans (Lee Remik, 22 ans à l'époque qui sait manier le baton, peuchère). Mais celle qui l'a fait monter tout en haut causera sa ruine en montant le son lors d'un générique de fin d'une émission de télé alors même qu'il se fout de la gueule des petites gens -son public - qu'il se vante de manipuler en un tour de main. (Le mélange alcool-médicament sûrement, ou la coke diraient les mauvaises langues)

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Po sûr que le film passe en période de campagne électorale américaine et c'est bien dommage car il mettrait au pilori la plupart des candidats (bon c'est pas non plus comme si les USA étaient un pays démocratique vous allez me dire). Rhodes se vante d'être l'inventeur de la machine à applaudissements et à rires automatiques, belle machine qui a fait son chemin depuis sur tous les plateaux télé. Kazan démonte tous les rouages de la boîte à connerie et expose parfaitement son pouvoir de manipulation. Rhodes passe du monde de la provocation à celui du pouvoir sans jamais être capable de garder les pieds sur terre et sa chute - joliment illustrée par les numéros décroissants des différents étages de l'ascenseur qui défilent - n'en sera que plus brutal. Se retrouvant totalement abandonné, il aura un dernier baroud d'honneur sur son balcon en hurlant son désir de come-back alors qu'un domestique presse les boutons des applaudissement: toute sa folie éclate et il n'en paraît que plus pathétique tout comme ceux qui ont un jour cru en lui - un petit coup de chauffe et la mayonnaise dégringole, c'est bien connu dans nos campagnes. Un film sûrement beaucoup trop en avance sur son époque pour qu'il trouve toute la résonnance qu'il aurait dû avoir. 

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28 avril 2006

Sur les Quais (On the Waterfront) d'Elia Kazan - 1954

mbdonth_ec046_h2Ne m'en veuillez pas si je fais des fautes de frappe, mes yeux sont tout pleins de larmes, et j'ai de la morve sur les doigts. Je viens de revoir On the Waterfront, que je n'avais pas revu depuis ma jeunesse folle, et je défie quiconque de n'être pas dans le même état que moi après ce pur bijou.

Kazan monte une tragédie imparable autour des grands thèmes de la fraternité, de la fierté, du sacrifice, et même de la crucifixion. Brando joue un ancien boxeur raté, devenu docker et louffiat pour Steiger, chef du syndicat des quais et pourri de base. Le film va développer sa rédemption, sa prise de conscience sociale, politique et amoureuse, sous le regard de la blonde Eva Marie-Saint et du bourru mais néammoins prêtre Karl Malden (deux acteurs hitchcockiens, et donc immenses). C'est bien simple, il n'y a que des moments de bravoure, entre le jeu de Brando (trop maquillé, mais quand même monstrueux, sensuel, profond, beau comme un dieu, dont chacun des gestes est juste et photogénique), le sens de la fresque sociale (onmcdonth_ec013_h pense à Grapes of Wrath par certains moments, avec un côté plus contemporain, plus urbain), la musique de Bernstein qui muscle le moindre plan, et même parfois en "contre-emploi" total, le rythme tragique faits de pics et de creux (les moments de creux étant souvent les plus beaux), et les idées scénaristiques toutes inspirées (les pigeons, les seconds rôles très fouillés, le mysticisme qui entre là-dedans). Surtout, Kazan y impose, à travers le drame et le spectacle, une conscience idéologique solide et belle, sans jamais (ou presque) être lourd. Malden campe LE personnage kazannesque (kazannique ? kazannien ?), citoyen, sacrifié, engagé, christique. Le jeu des ombres et des rythmes, la puissance du montage alternant intimité et lyrisme, la justesse de chaque situation, l'ambition assumée de l'ensemble, l'image magnifique, tout ça je l'avais oublié, et je propose donc le prix Nobel à l'inventeur du DVD pour m'avoir permis de redécouvrir cet immense film. Ah putain, j'avais pas pleuré comme ça depuis Les Parapluies de Cherbourg (je sais, j'aime bien tout casser à la fin des chroniques).

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19 février 2006

Panic in the Streets (1951) d'Elia Kazan

68m_1_images_1_Après le film de sabre et le film de secrétaire, un -petit- film noir de Kazan réalisé juste avant Un Tramway nommé Désir... on pourra préférer les films noirs de Dassin de la même époque (Night and the City, The naked City). L'histoire : Richard Widmark passe enfin des vacances avec sa femme (Barbara Bel Geddes - grand-mère Ewing - enfin jeune). Pas de bol, on lui téléphone et il a 48 h (24 de plus que Jack Bauer) pour trouver un type retrouvé assassiné... qui présente les symptômes de la peste. Sachant que ce dernier est mort d'une balle dans les poumons, on comprend que pour lui le sort s'acharne... (mourir des poumons finalement c'est pas un truc réservé aux fumeurs, ça rassure). C'est aussi un buddy movie car au debut R. Widmark ne peut pas sentir le commissaire, et à la fin ils sont potes... Le but du jeu donc c'est de retrouver les tueurs qui peuvent contaminer toute la ville.... comme dans Jack Bauer, ils croisent 2546 personnes, mais juste une vieille meurt, et à la fin personne ne se retrouve malade - faut dire qu'à chaque fois qu'ils croisent un gars, ils lui font une piqure, ce qui les ralentit vachement (soit dit en passant ils aurait pu filer le vaccin aux africains à l'époque mais là n'est pas le sujet - il faudra attendre The Constant Gardener pour que le scandale éclate). Le tueur et le méchant ne sont autre que... Jack Palance, dont c'est le tout premier film au ciné et qui est déjà tout maigre (la scène culte du film, c'est lorsqu'il parle avec un nain, grande idée de mise en scène mais pas facile à cadrer). Ca se laisse regarder même si on sait qu'à la fin (je dévoile rien) tout finira bien.

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