13 mai 2008

La Forêt de Mogari (Mogari no mori) de Naomi Kawase - 2007

On lit et on entend un peu partout que ce film serait très chiant, voire insupportable dans son rythme certes hyper-lent ; eh bien c'est totalement faux, et j'irai même jusqu'à dire que c'est un film qui passe comme un souffle, parfaitement rythmé et dosé, et d'une sombre beauté.

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D'accord, on est dans le genre de cinéma qui érige l'ellipse en totem, qui diffuse les informations au compte-goutte (quand il les diffuse), et décide de prendre son temps pour raconter. La trame est simplissime : deux êtres tourmentés par le deuil (un vieux qui a perdu sa femme, une jeune femme qui a perdu son enfant), se h_3_ill_915599_cannes_mogariretrouvent à errer dans une forêt mystérieuse, qui va s'avérer être le lieu de la métamorphose, de l'apaisement, de la joie retrouvée. Le premier tiers de La Forêt de Mogari fait la part belle aux paysages ouverts, aux tâtonnements sociaux de nos deux bras-cassés, aux minuscules regards, aux interstices de bonheur au milieu de la douleur. Filmant l'univers en grande esthète, Kawase donne à voir des cadres absolument sublimes, et place ses personnages au milieu du cosmos, à ciel ouvert, dans un grand élan d'animisme ou de panthéisme : des bois filmés du ciel ou des cadres à hauteur d'homme, en tout cas une mise en scène qui définit brillamment le dessein du film : il va être question de rapport à la nature, et d'une nature salvatrice en même temps que rude d'accès. La course joyeuse des deux protagonistes au milieu des rangées de... c'est quoi cette plante ?... est absolument magnifique, un moment de joie débarrassé de toute contrainte narrative, un regard d'une grande humanité sur deux êtres qui jouent comme des gosses après avoir souffert. Il y a aussi une très belle scène de fantôme, où le vieux retrouve pour quelques instants feue son épouse pour un duo au piano d'une grande sensibilité.

18817662Après un bête accident de voiture (soigneusement laissé hors-champs), ces deux-là se retrouvent donc dans la forêt, et du coup l'axe du regard change. De cadres dominateurs, on passe à des cadres en contre-plongée, et on ne compte plus le nombre de plans d'yeux tournés vers le ciel, vers la cime des arbres. La forêt, hostile parfois (on reçoit des branches sur la tronche, on tombe dans des trous), accueillante la plupart du temps, est approchée comme un bain salvateur pour nos compères, qui vont la silloner en tout sens en un long voyage initiatique. Les rapports se creusent, jusqu'à une scène sublime, sous la pluie, où le vieux devient l'enfant disparu de la jeune femme, et où elle-même devient la femme du premier : elle se déshabille pour le serrer contre elle et le réchauffer, en un mouvement beaucoup plus maternel qu'érotique. Si le trait de Kawase est parfois un poil lourd (la foret_mogari_2symbolique finale de la boîte à musique est en trop), elle traite pourtant le sujet avec une subtilité qui épate, notamment grâce à un énorme travail sur le son (elle filme l'indicible, le vent, le temps, peut-être même la présence de Dieu, uniquement grâce à ces récurrences de bruits de la nature, parfois trop forts, parfois totalement effacés pour être remplacés par le frottement d'un tissu, par un souffle). On se love dans ces images extraordinairement belles comme dans un cocon, et on se laisse bercer par cette vision très allanguie de la nature, qui apparaît comme une poche maternelle, comme un sas de suspension du temps. Le rythme est totalement justifié par cette vision, et on ne peut qu'applaudir devant ces plans qui s'étirent, ces plans-séquences subtils, cette caméra à l'épaule qui traque la moindre mouvement tout en restant étonnament pudique et sensible. Encore une fois un très beau travail de Kawase.   (Gols 12/01/08)


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Totalement en accord avec mon vieux compère sur ce film ("Mo gari" signifie étymologiquement "la fin du deuil" comme le souligne en post-scriptum Kawase) qui est d'une pudeur extrême sur un thème rarement aussi bien abordé au cinéma. Machiko et Shigeki finissent par se trouver, par s'unir dans leur lutte, après s'être heurtés (il l'envoie bouler grave dans un premier temps) puis courus après lors d'un jeu à perdre haleine. S'ils demeurent tous les deux en vie, ils ne semblent plus avoir réellement d'existence propre, restant en vie, en état de survie, uniquement parce qu'ils mangent, comme leur annonce l'espèce de gourou. Leur être intérieur est totalement mort, éteint, n'ayant point fait le deuil, lui de sa femme disparue il y a 33 ans, elle de son enfant dont elle se reproche de l'avoir abandonné l'espace d'une seconde; si l'on découvre ces éléments avec parcimonie, on comprend que ce voyage dans la forêt sera pour eux l'occasion de régler leurs comptes avec leur passé; lors du passage crucial de la rivière, sans que l'on sache vraiment si son enfant est mort noyé ou dans d'autres circonstances, Machiko, voyant la situation dangereuse à laquelle s'expose Shigeki, pique une véritable crise de nerfs salvatrice, qui va, par la suite, comme leur insuffler une nouvelle vie. C'est d'ailleurs le leitmotiv de Machiko "on est en vie, on est en vie" lors de cette magnifique scène où elle transmet toute sa chaleur humaine à son aîné. Pour ce qui est de la beauté des images, des plans et du son (aspect d'autant plus frappant que par le plus grand des hasards un vent du feu de Dieu souffle en ce moment sur Shanghai - oui, pour la petite histoire...), je renvoie à l'analyse ci-dessus qui décrit en détail l'immense travail de mise en scène de Kawase qui frôle la perfection : le film nous happe pour ne plus nous lâcher, et cette "quête" dans la forêt qui va permettre au vieil homme d'entrer une dernière fois en contact avec son passé (et de retrouver "sa jeunesse" donc un sens à sa vie) est un miracle de justesse et d'émotions (bien que l'issue soit différente, on penserait presque à la Ballade de Narayama dans cette association entre deux générations). Kawase creuse peu à peu son sillon dans le cinéma japonais contemporain.   (Shang 13/05/08)

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29 mai 2007

Shara (2003) de Naomi Kawase

18374089Voilà un film que n'aurait pas renié Haneke : même goût pour l'expérimental, même mystère dans le développement du scénario, même refus d'explication. La première scène est impressionnante : deux jumeaux sont en train de jouer dans une cour. Soudain, l'un d'eux, comme appelé par quelqu'un, se met à courir à travers les rues, suivi par son frère. Un coin de rue, il tourne, la caméra et le frère suivent. Ruelle vide : il a disparu. On se dit qu'on est dans un film fantastique basé sur l'inexpliquable, un film d'horreur sans effet, dans un film de Haneke donc.

Ensuite, ça se gâte un peu. Pour tout dire, c'est assez obscur. Le gamin réapparaît 10 ans plus tard, mort. Entre temps, sa mère est tombé enceinte, son frère s'est enfermé dans la peinture et le silence, son père arrose son jardin et organise des fêtes. Il y a aussi une jeune fille amoureuse du frère. Il y a une autre scène très très bien, la scène du défilé de danse, 15 mn non stop, fièvreuses, inspirées, tendues, joyeuses, parfaitement gérées dans la montée du rythme et de l'émotion. Et puis un dernier plan assez beau, une envolée de caméra au-dessus de la ville.

Bref, je n'ai pas tout compris à Shara. Bon, ça, c'est pas bien grave, j'ai rien compris non plus à Eraserhead et j'adore quand même. Ce qui l'est plus, grave, c'est que Kawase a trop regardé les films de Cassavetes ou de Von Trier, et qu'elle est persuadée qu'agiter sa caméra dans tous les sens, faire de faux raccords, du hors-cadre "involontaire", du flou, que toutes ces simagrées, ça fait sens automatiquement. Non, miss Kawase : on est d'accord que tous ces "trucs" de mise en scène, c'est impressionnant, ça fait son petit effet... mais ça ne veut rien dire si ce n'est pas justifié par le film lui-même.

Alors voilà, on obtient un film étrange, insaisissable, un peu crâneur, un peu débutant (comme un film de fin d'études, je dirais), mais parfois attachant et intrigant. Pourquoi pas ?   (Gols - 11/03/06)


shara1Pas vraiment d'accord avec l'ami Gols qui traite un peu ce film par dessus la jambe: le rapprochement avec Haneke (oui ça parle peu mais sinon??? - rien à voir avec la froideur et l'angoisse permanentes de l'univers de l'Allemand, au contraire même) me semble assez contestable, le scénario est on ne peut plus fluide - de toutes façons, il est po bon pour raconter des histoires Gols, na! - (un garçon disparaît mystèrieusement, une ellipse de plusieurs années, et l'on retrouve son frère et ses parents dans leur vie quotidienne), quant à la forme, cette caméra portée à l'épaule et ses longs plans séquences, ils se justifient parfaitement (rien d'un petit malin!) tant le propos du film est justement de nous montrer la fébrilité de ces petits instants de vie, le tressautement continu, le va-et-vient constant entre deux émotions (lsharasoju2a joie et les larmes - le visage du garçon lors de l'accouchement), deux notions (l'ombre et la lumière - la calligraphie du père), deux éléments (le soleil et la pluie - lors de la danse), deux postulats (ce que l'on peut oublier et ce que l'on doit oublier), deux postures  (les mouvements - dans cette course des fréres, dans cette ballade en vélo - et l'inaction - l'attitude et la pensée figée du garçon), deux extrêmes (la disparition du début et la naissance de la fin).

p1La scène de la danse lors de la fête de Basara est en effet la véritable clé de voute de l'ensemble, célébrant à la fois l'énergie individuelle et la communication avec le public, soulignant le rôle de chacun (les mères attentives et spectatrices, la jeune fille qui danse en meneuse de troupe, le garçon en charge du service d'ordre - rôle plutôt paradoxal puisque ce dernier semble se reprocher à jamais son manque de vigilance lors de la disparition de son frère-, le père en organisateur de la cérémonie) et leur réunion, leur communion par le biais d'un simple regard. Une autre scène est également magnifique lorsque tout le monde, affolé par un coup de fil du père lors des premières contractions de sa femme, accoure pour se retrouver dans l'exiguïté d'un couloir d'entrée, pour mieux se rendre compte qu'il s'agit d'une fausse alerte; petit moment de panique qui se termine par un joli sourire complice entre le père et le fils.

Un fils qui ne semble jamais se défaire du souvenir de son frère et qui, à défaut de parvenir à l'évoquer par la parole, parvient à transmettre ses pensées par le biais de sa peinture. Magnifique idée, puisque seul l'arshara1st semble à même de transcrire ce qui est du domaine de l'inconscient et de l'"invisible". Sublime scène également où la jeune fille, assise calmement aux côtés du garçon se lève soudainement pour tenter de le ramener à la vie par un simple baiser; si elle ne semble y parvenir par sa tendresse, sa débauche d'énergie lors de la danse réussira finalement à le tirer de sa léthargie. La caméra de Kawase est constamment à l'affût de tous ces petits instants volés et le maginifique plan de la fin où la caméra semble se retirer sur la pointe des pied avant de prendre son envol est d'une beauté époustouflante.

Film fragile, film sensible, qui avec une grande économie de moyen nous fait toucher du doigt le destin de ces individus plus ou moins englués dans un traumatisme passé (magnifique discussion entre la mèsharare et la jeune fille lorsque celle-là lui annonce qu'elle fut adoptée: si cette nouvelle se passe dans la douceur - comme si la fille avait d'ores et déjà parié plus sur l'avenir que sur le passé - elle tranche avec les troubles du garçon obsédé par l'absence de son frère et ses combats frontaux avec son père). Bref, un magnifique film sur la corde raide et j'espère simplement ne pas avoir à attendre 4 ans pour découvrir le dernier film de Kawase récompensé du Grand Prix à Cannes.   (Shang - 29/05/07)

Posté par Shangols à 07:47 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
26 mai 2007

Moe no Suzaku de Naomi Kawase - 1997

Encore un film japonais entièrement tourné vers la contemplation et les petites choses du quotidien. Onmoe3 dirait dans ce film que Kawase met son point d'honneur à effacer toute trace d'évènement, voire même de récit, pour réserver ses images au seul enregistrement de la nature et du temps. Expérience intéressante, certes, mais le résultat l'est beaucoup moins. L'ennui, c'est que la réalisatrice, malgré ces éllipses totales, tient quand même à nous raconter une histoire. Comme on n'a à l'écran que les instants placés entre les évènements, on n'y comprend franchement goutte.

On assiste donc au quotidien d'une petite famille résidant dans une forêt : une jeune fille, ses parents, sa mère-grand et son cousin. Les mini-trames qui font leur vie (la mère s'évanouit, le père peste contre l'abandon d'un projet ferroviaire) sont vite oubliées au profit de jolies images sur les moe6arbres, la pluie ou le ciel. Mais là où Weerasetakul (référence presque étouffante du film) parvient en maître à filmer le "rien" à travers l'enregistrement de la nature dans son aspect le plus solaire, Kawase ne parvient jamais à faire sens avec ses images. On reconnaît le sens du cadre, on apprécie le côté quasi-documentaire de la chose, mais on aimerait bien avoir autre chose à se mettre sous la dent que ces mystères qui mettent toute leur peine à rester opaques ou ces bouts de fiction hâchés. D'autant que la mise en scène n'est pas franchement à la hauteur d'un projet aussi ambitieux : montage scolaire (une série de vignettes campagnardes montées au rythme exact d'une ritournelle au piano), symbolique usée (des tas de ponts ou de tunnels pour montrer le passage de l'enfance à l'âge adulte), imaginaire assez pauvret (les zolis arbres et les zoziaux)...

Il y a bien quelques moments grâcieux dans Moe no Suzaku, comme cette pluie torrentielle qui tombe surmoe2 deux amoureux esseulés, ou ces instants de petite enfance insouciante qui s'ébahit devant un scarabée. Mais l'étrangeté précieuse de Kawase fonctionne beaucoup mieux dans le beau Shara que dans ce film finalement assez vide, et qui comble ce vide par un semblant de mystère. Ozu, Hou-Hsiao Hsien et Weerasetakul peuvent reposer tranquilles sur leur tatami : la concurrence est encore frileuse.

Ah et évitez le DVD, qui présente une copie complètement immonde : sons sous serre, image floue, sous-titres blanc sur blanc.

Posté par Shangols à 00:13 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]


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