Synecdoche, New York (2008) de Charlie Kaufman
Synecdoche, New York, première vision se sent-on presque obligé d'ajouter tant le film de Kaufman, qui traduit une réelle et belle ambition (Kaufman ne prend point son spectateur pour un mollusque auquel il faut dicter ses émotions), a tout ce qu'il faut pour désarçonner - et faire cogiter. C'est le genre de film dont il est finalement assez difficile de mesurer le véritable impact sur son esprit "à chaud" - mais bon c'est un peu la gageure - et parfois, snif, la limite - de ce blog... Le passage supersonique du temps sur une vie, les relations entre l'Art et la réalité, la mort... en un mot le sens de la vie, c'est ce à quoi le père Kaufman ose s'attaquer avec cette oeuvre ouverte labyrinthique. Si la réflexion "in progress" au fur et à mesure de la vision du film peut gâcher d'une certaine façon une partie du plaisir que l'on prend à le découvrir, l'intelligence du scénario parvient malgré tout à se glisser insidieusement en soi, ouvre des brèches et on se dit, comme un livre que l'on prend plaisir à réouvrir, que la seconde vision ne devrait en être que meilleure. Kaufman avouait lui-même qu'il avait voulu faire un film où le spectateur, comme s'il assistait chaque soir à une représentation théâtrale qui n'est jamais absolument la même, pourrait puiser à chaque vision des éléments qui lui avaient échappés dans un premier temps. De ce point de vue, le film tient toutes ses promesses...
Il serait presque criminel de dévoiler l'intrigue en détails (cela me permet en plus, lâchement, de ne point évoquer toutes les parties qui me demeurent un poil obscures...). Disons simplement qu'on suit, "en accéléré", la vie d'un homme, Caden (Philippe Seymour Hoffman, royal, disons le tout de go) un poil hypocondriaque (il a tout de même des symptômes inquiétants...); marié deux fois, passant à côté de celle qui aurait pu être la femme de sa vie (si elle ne l'est "en réalité", elle le demeure dans son esprit - je finasse...) la vie privée de Caden apparaît retrospectivement comme une longue suite d'échecs. Voilà pour le côté cour. Côté jardin (secret), il entreprend, à la suite de l'obtention d'une bourse, de monter un spectacle théâtral qui, bien que reconstitué en studio, prend au fil des ans quasiment la dimension de la ville de New York. Rien moins que ça.
La première vraie réussite de Kaufman est de laisser les effets spéciaux en arrière plan pour mieux se concentrer sur ses personnages et, en premier lieu, sur l'évolution physique, mentale, émotionnelle de Caden. La porosité entre l'oeuvre démentielle qu'il entreprend et sa vie - avec ses obsessions "maladives", ses troubles sentimentaux, et j'en passe - est traitée avec une réelle virtuosité par un Kaufman qui n'en finit jamais de démultiplier les pistes, les faux-semblants; il le fait avec une telle fluidité d'une séquence à l'autre que son oeuvre vertigineuse semble structurée à la façon des fameuses poupées russes - synecdotiques, même, si on voulait faire croire qu'on a compris le titre. Kaufman multiplie les "doubles" - personnages sur scène qui n'en finissent jamais d'être l'écho des personnages de la vie réelle - et instille à son film une logique qui semble plus reposer au final sur les émotions de Caden - personnage littéralement enfermé "dans son monde" - que sur toute logique cartésienne. Sans oublier, au passage, quelques superbes bouffées délirantes (le jeu constant sur les mots, la petite fille qui chie vert (po commun) ou encore cette "chaleureuse" maison constamment en feu... - oui, ça surprend au début mais on s'y fait très bien). Bon, plus je tente d'y voir clair en en parlant, plus j'ai l'impression de m'embourber (vous confirmez? rah vous êtes durs) mais cela est le propre des films - fort rares vu la production hollywoodienne moyenne - qui finissent par obséder l'esprit... Des discussions acharnées en perspective, autour d'une bière ou de douze, pour tenter de cerner au mieux toutes les richesses de ce film, c'est en fait tout le mal que je me souhaite... Tenez-moi au courant, tout bon spectateur qui ne rebute point à réfléchir à la vision d'un film devrait y trouver son bonheur. Il y a matière.



