Lady Yakuza (Vol. 7) : Prépare-toi à mourir ! (Hibotan Bakuto : Oinochi Itadaki masu) (1971) de Tai Kato
Pénultième épisode de notre Lady Yakuza avec aux commandes un Tai Kato toujours aussi créatif dans la fabrication de ses plans; un opus peut-être moins bluffant formellement que le tome 6 - on s'habitue à tout cela dit... - mais qui regorge encore de belles trouvailles : des plans "tatami" réglés au cordeau - un petit plan séquence de six minutes, à l'heure de jeu, pour la galerie -, un jeu sur la profondeur de champs toujours aussi subtil et inventif - une rampe d'escalier au premier plan qui "dessine" le plan en isolant un personnage -, des gros plans magnifiés par le format en scope - Tai Kato va jusqu'à filmer uniquement une partie du visage de son héroïne, on se croirait presque chez Godard... Un épisode plein de cris et de fureur - plus on avance dans la série, plus la colère gronde - qui commence par une révolte ouvrière et se finit comme d'hab par un carnage de la Lady, avec en prime une multitude de scènes où les paysans fulminent ou qui mettent en scène de violents combats où les gaziers éructent de rage et de douleur. Notre Lady fait une apparition sur la fin en véritable ange de la mort assoiffée de vengeance, prête à combattre en solo ce chef yakuza pourri jusqu'à la moelle : un opus, aussi sombre que les eaux des rizières polluées par une usine du coin, qui s'achève dans le deuil et le recueillement; notre Lady semble épuisée par sa quête, il est grand temps que son parcours se termine...
Lady Yakuza vient rendre visite à son pote Yuki, chef yakuza, dans un petit village, qui prend la défense des paysans. Elle survient alors même que ce dernier vient de se faire tabasser par les pontes du coin : un chef yakuza aussi vil que son oeil gangréné, le responsable d'une usine qui rend noirâtres les eaux du coin et bousille les cultures, un chef de l'armée, soutenu par le gouvernement, prêt à mater les révoltes en cette période de guerre russo-japonaise. Craignant malgré tout une révolte paysanne violente, le responsable de l'usine et le chef yakuza finissent par promettre à Yuki d'indemniser les paysans. Mais cela ne restera jamais qu'une promesse d'ivrogne, les dédommagements débloqués par la maison-mère qui chapeaute l'usine finissant dans les poches des différents pontes. Pour mettre le holà à toute tentative de soulèvement, le chef yakuza décide d'assassiner Yuki et la Lady toujours prêts à se battre pour défendre les intérêts des paysans. Le Yuki est proprement massacré lors d'une embuscade - scène glauque et violente filmée à travers une forêt de bambou - et la Lady, toute de noire vêtue, se rend d'un pas décidé au combat (superbe enchaînement de plans magistralement cadrés : elle surgit, disais-je, tel un "ange de la mort", semblant sortir des entrailles de la terre alors que son visage apparaît sur un fond de ciel) : l'heure a sonné pour ce chef yakuza qui mérite de crever dans les eaux boueuses et empoisonnées des rizières.
En dehors d'une séquence proprement burlesque, qui tourne presque au grotesque, avec l'incontournable Tomisaburo Wakayama pris la main dans le sac en train de peloter une geisha - lorsque la Lady (à laquelle il voue un culte) le surprend dans sa fâcheuse posture, il s'en prend à la geisha qui lui a "emprisonné" sa main dans son corsage... - et avec un Ministre des Armées quasiment à poil que la Lady fait proprement voler dans les airs pour lui apprendre la politesse, le reste de cet épisode baigne dans la colère et une évidente noirceur : problème écologique, corruption à tous les étages, paysans bafoués, loi du plus fort, cet opus illustre tout le malaise de cette société nipponne, d'hier et "donc" d'aujourd'hui, touché profondément par une crise économique et morale.
Comme le dit le chef yakuza, on vit dans une époque où il vaut mieux être "le prédateur que la proie", justifiant ainsi le moindre coup bas. Heureusement la Lady veille et se pose en exemple pour la prochaine génération, vu le regard plein de respect voire d'adoration que l'enfant de Yuki pose sur elle. Un épisode très sombre voire claustrophobique enfermé dans les plans fixes d'un Tai Kato, toujours au taquet au niveau de la mise en scène.
Lady Yakuza (Vol. 6) : Le Retour d’Oryu (Hibotan Bakuto : Oryu Sanjo) (1970) de Tai Kato
Tai Kato donne décidément une vraie grandeur à cette série, tant cet opus tourne à la démonstration dans l'invention constante au niveau des cadres, du montage ou dans son esthétisme. Si le scénario est somme toute guère original (on retrouve les mêmes ficelles - un combat entre clans (entre vieux chef ultra digne et fripouille félonne) -, les mêmes types de personnages - le fidèle chevalier servant, le couple d'amoureux à la "Roméo et Juliette" (ouais autant dire que c'est mal barré pour eux), les individus qui trahissent la bonne cause sous la pression -, les mêmes motifs (la séquence de jeu de cartes (vite expédiée) et celle de dés, la scène "romantique" sur un pont avec la Lady, le combat final qui charcle...), il y a en plus, en toile de fond, la vie d'un théâtre - avec une jolie mise en abyme sur la direction d'acteur et leur sincérité, leur recherche, sur scène, de la vérité (à mettre en parallèle avec le combat de notre Lady plus samaritaine que jamais et redresseuse de tort) et surtout une mise en scène où chaque séquence apporte son lot de petites trouvailles, de nouveautés. Ca frôle peut-être parfois la prouesse technique, mais c'est un tel plaisir visuel qu'on ne peut qu'être admiratif du résultat; Tai Kato, au sein même de la série (il continue d'ailleurs son propre épisode, le troisième, en reprenant l'histoire de la petite fille aveugle recueillie par la Lady), impose définitivement sa griffe avec une vraie maestria.
Lady Yakuza est donc à la recherche, une dizaine d'années plus tard, de cette orpheline aveugle qu'elle avait quittée après son opération aux yeux. Elle se rend dans un bordel puis dans un théâtre avant de tomber par hasard sur la chtite Okimi. Celle-ci a plutôt mal tourné puisqu'elle est devenue voleuse à la tire et vient tout juste de se faire cruellement écraser un doigt après s'être fait chopper. Tai Kato nous a gratifié jusqu'ici de quelques contre-plongées dont il a le secret - enserrant ses acteurs dans un coin du cadre - mais décide de faire vraiment parler la poudre après une petite mise en jambe : un petit plan séquence fixe de sept minutes avec une profondeur de champ démoniaque, durant lequel Okimi va passer par toutes les émotions : Okimi étant incapable de reconnaître "de visu" son ancienne protectrice, celle-ci lui bande les yeux pour qu'elle lui touche le visage de ses petits doigts (belle idée pour une ancienne aveugle devenue habile pickpocket); la sensation provoquera la réminiscence, et la chtite Okimi en une séquence en continu bouleversante (re)trouvera une mère adoptive, un fiancé et un père adoptif. Le pari était osé mais Tai Kato, maîtrisant parfaitement chaque mouvement des acteurs au sein de la séquence, nous impressionne sa mère. Ce n'est que le début.
Mais bon, tentons de reprendre brièvement le fil de l'histoire : Lady Yakuza se retrouve sous la protection du vieux chef de clan Teppokyu dont le gendre dirige maintenant le théâtre. Sanezu, d'un clan adverse, voudrait bien mettre la main sur l'affaire et cherche tous les moyens pour y parvenir. Il fait pression sur Okimi, amoureuse d'un yakuza de son clan, Ginji, pour dérober le titre de propriété du théâtre. Lady Yakuza intervient et fera foirer l'histoire. Ensuite l'un des hommes de Sanezu perd un bras lors d'un combat avec un certain Tsunejiro (Bunta Sugawara, toujours royal) : ce dernier ayant trouvé refuge chez Teppokyu, Sanezu trouve là un bon prétexte pour attaquer celui-ci (alors que ses hommes s'arment jusqu'aux dents, il lance la petite phrase qui fait mouche "Soyez discret cette nuit les gars!" aussi savoureuse que s'il s'adressait à un éléphant se rendant dans une maison de thé). Lady Yakuza, excédée, après moult rebondissements et divers cadavres, décidera, avec l'aide de Tsunejiro, de massacrer le gars.
Si l'on atteint un nouveau seuil au niveau de la violence - deux mises à mort d'individus qui tournent au massacre, un combat final qui dépote (petites giclées de sang, râles animals, gros plans sur ces corps qui s'entrechoquent littéralement...), c'est encore et toujours au niveau de la précision des cadres que Kato se sublime : les deux séquences sur un simple pont (un décor fait de deux bouts de bois sur un fond gris uni) entre Lady Yakuza et Tsunejiro sont proprement wongkarwaiens dans leur beauté - un plan en particulier semble avoir terriblement inspiré WKW pour une scène sur un balcon dans 2046 - mais bon, il a peut-être même po vu ce film, ne nous avançons point... ; une première scène sous des trombes de neiges féériques et une seconde dans la grisaille sur la fin où à chaque fois le cinéaste parvient à trouver des angles impossibles pour isoler ses personnages sur la toile; on pourrait aussi parler de ces deux gros plans sur les yeux des personnages, Lady Yakuza cherchant, sans un mot, par un simple regard, à transmettre à Tsunejiro ce qu'elle sait à propos d'Okimi. Grand adepte des contre-plongées de malade, Kato excelle, en particulier, lors de deux séquences dans des escaliers absolument somptueuses (avec un plan, en passant, "michelangelique", j'exagère à peine...) et j'en passe tant il y a des plans de toute beauté (ne déflorons pas tout, nan).
En prime, il y a l'intervention toujours attendue de l'incontournable Tomisaburo Wakayama qui m'a fait monter les larmes aux yeux : il débarque habillé comme un pape, envoie valdinguer deux gaziers en faisant la toupie, balance une réplique mortelle du genre "le moustachu, te barre pas" à l'autre personnage récurrent (Bin Amatsu, doté, cette fois-ci d'une barbichette diabolique (toujours dans le rôle d'un méchant (Kanai (!)) mais relégué pour une fois au second plan) avant de s'effondrer sur lui : c'est la petite cerise sur le gâteau tant ces quelques minutes sont simplement délirantes. Lady Yakuza a proprement la rage lors du combat final et livre une prestation "échevelée" sans, pour une fois, en sortir totalement indemne. L'histoire est comme laissée en suspend (on a même droit à un arrêt sur image alors que la Lady était en plein mouvement), mais ce qui nous intéresse le plus dans l'épisode suivant n'est pas franchement l'intrigue, mais surtout le fait de retrouver Tai Kato. Pas un manchot aux manettes, décidément, le bonhomme.
Lady Yakuza (Vol. 3): Le Jeu des Fleurs (Hibotan bakuto : hanafuda shobu) (1969) de Tai Kato
Après deux premiers épisodes pour se mettre un peu en jambes, voici un troisième opus terriblement plus convaincant avec un Tai Kato qui chiade chacun de ses plans. Dès la séquence "d'ouverture" (juste après le générique, pour être pointilleux, et après une courte scène introductive où la Lady vole au secours d'une gamine aveugle à deux doigts de se faire écraser par un train) - exit la présentation sur fond rouge un poil artificielle de Lady Yakuza -, on sent que Tai, au diapason avec son héroïne qui décline son identité pour être accueillie parmi ce nouveau clan, met superbement les formes pour nous introduire en douceur le personnage phare de la série. Adepte des gros plans sur les visages qu'il sait magnifiquement cadrer en scope, Tai Kato livre une partition irréprochable du début à la fin sans avoir besoin pour cela de tomber dans l'esbroufe : des scènes de combat limpides - qu'il s'agisse de Lady Yakuza, dans sa fameuse position de mante religieuse, qui lamine ses proies, d'un duel sobrement exécuté ou de l'incontournable affrontement final superbement chorégraphié -, une image verdâtre vintage qui donne un superbe cachet à l'épisode, une magnifique rencontre amoureuse dans un décor sous un pont absolument somptueux qu'il pleuve ou qu'il neige, deux-trois apparitions de Tomisaburo Wakayama qui retrouve (après une direction d'acteurs ridicule dans le second tome) toute sa drôlerie et sa prestance... bref un troisième opus qui nous en donne vraiment pour notre argent.
Lady Yakuza rentre donc au service d'un chef de clan digne et honnête : Teijiro Sugiyama (charismatique Kanjuro Arashi), vieillard au visage fermé et à la chevelure chenue tirant sur le jaune paille, lui donne toute sa confiance. Notre héroïne va jouer comme d'hab les bonnes samaritaines en cherchant à aider une femme qui a pourtant tenté d'usurper son identité (la mère de la chtite aveugle): celle-ci, tricheuse au jeu, a nui à sa réputation. Cela n'empêche point notre Lady de se montrer pleine d'empathie et de la remettre sur le droit chemin. Notre joueuse lui rendra la monnaie de sa pièce en libérant, au prix de sa vie, le fils de Teijiro, Jiro, aux mains du clan ennemi. Lady Yakuza va une nouvelle fois tenter d'agir pour la bonne cause en favorisant la fuite de Jiro avec sa jeune bien aimée, Otoki (Junko Toda, magnifique poupée de porcelaine), fille du boss du clan ennemi promise à un homme influent (ah ben oui, personne n'a dit que l'intrigue était simple). Enfin, elle rencontre un type couillu, Shogo Hanaoka (l'excellent Ken Takakura) qui, bien qu'il bosse au départ pour le clan ennemi, va se révéler un fidèle allié auprès de notre héroïne : les deux se retrouveront côte à côte dans la séquence finale pour aller péter la gueule au chef félon de ce même clan (une arrivée dans l'antre du méchant filmée, exceptionnellement, en caméra portée qui déchire sa mère). Bonne nouvelle - le signe indien est rompu -, Shogo, son nouveau cavalier servant, s'en sortira indemne... M'est avis qu'on devrait le retrouver...
La première fois que Lady Yakuza croise ce Shogo, on assiste au classique échange de parapluie - qui fait écho à un passage du second opus : on suit ce passage "de témoin" en gros plan, la main de la Lady tendant le manche à celle de Shogo - on sent qu'il y a de petites étincelles dans l'air... Plus tard, le gars Shogo, qui a le sens de la drague (...), commentera en ces termes cette rencontre : "la chaleur de votre main sur le manche m'a fait penser à celle de ma mère, que j'avais oubliée... (nom de Dieu, où vont-ils chercher des répliques pareilles ?); beaucoup aimé également la petite phrase de Shogo lorsqu'ils se retrouvent plus tard (Shogo étant alors censé arrêter la Lady qui s'est barrée en calèche - autre séquence filmée au taquet - avec les deux jeunes amants fuyards): "Je vais devoir user de la violence : attention! je vais sortir ma lame (...), dit-il" - notre Lady sort alors sa dague et Shogo de remettre son matos dans son fourreau, décidant finalement de fermer les yeux sur l'escapade (hum, hum, c'est po net tout ça...). Tomisaburo Wakayama revient donc également en pleine bourre - il a la main bandée... en souvenir de la dernière fois (dans le second opus) où la Lady lui a donné sa main sur la plage ("Pour garder le parfum !" - énorme). Il saura se montrer décisif en crucifiant la main d'un tricheur (lors d'une partie de cartes cruciale où la Lady joue gros) avant de nous gratifier d'une petite pirouette pour effectuer une prise dont il a le secret : une poignée d'homme s'étant jetée sur lui, il les massacrera à la régulière. Des plans tatami de la plus belle eau, des cadres, qui jouent avec la profondeur de champs, avec des individus placés au millimètre - sans jamais que cela paraisse figé -, une direction d'acteurs impeccable, franchement, totalement sous le charme de ce troisième volet vraiment maîtrisé. La mauvaise nouvelle, c'est que Tai Kato laisse la place pour les deux prochains épisodes (mais bon, sait-on jamais...); la bonne c'est qu'on le retrouve pour le sixième et septième épisode. La série est vraiment lancée, m'en voilà bien content.












