La Boutique sur la grand Rue (Obchod na korze) (1965) de Ján Kadár et Elmar Klos
Situé en 1942 en Slovaquie, le film explore les affres de la conscience d'un pauvre petit artisan qui devient propriétaire d'un magasin tenu par une grand-mère juive. Notre homme n'a rien, au départ, d'un courageux résistant, pas plus qu'il n'est prêt à se plier au nouvel ordre. Dans cette période troublée, comment va-t-il réagir alors que la pression se fait de plus en plus en forte pour expulser tous les Juifs de la ville? La caméra virtuose de cette école de l'Est colle aux basques de notre héros, écartelé entre son humanisme et la volonté de sauver sa peau. Un récit poignant d'une vraie finesse psychologique.
Tono est un petit charpentier (eh oui comme Joseph...) qui se refuse à faire le salut nazi pour se gagner les bonnes grâces du nouveau régime en place. Ce n'est pas le cas de son beau-frère, haut gradé dans l'armée, qui débarque chez lui avec quantité de victuailles pour faire la fête. Alors que le gars Tono, complètement bourré, l'accuse de ne rien faire pour lui, le beauf lui tend un papier qui le nomme proprio d'une petite mercerie, la vieille propriétaire juive voyant ses biens confisqués. Sa femme, matérialiste en diable, est à la fête mais il se réveille, pour sa part, le lendemain, avec une grosse gueule de bois comme si sa conscience lui pesait déjà. Il se rend dans ce petit magasin et rencontre cette vieille personne âgée à moitié sourde qui vit apparemment dans un autre monde. Il est incapable de lui faire comprendre qu'elle doit partir mais rencontre des personnes et des sympathisants de la communauté juive qui lui expliquent le topo : ils lui demandent de veiller sur la vieille en échange d'un petit salaire hebdomadaire, le magasin n'ayant de toute façon pas grande valeur - les trois-quarts des boîtes étant en effet vides... Notre homme accepte volontiers, s'attache à cette grand-mère perdue dans son passé - belle image lorsqu'elle colle l'oreille à son gramophone, comme si elle ne pouvait percevoir que le son de ses souvenirs - mais commence méchamment à paniquer alors les rafles anti-juives s'organisent. Les Juifs sont non seulement visés mais également toutes les personnes cherchant à les aider (à quoi cela me fait-il penser dans notre belle France...?). Décidé au départ coûte que coûte à la cacher, la peur fait peu à peu son chemin en lui et notre homme de faire les cents pas dans la boutique - la caméra, comme aimantée, traduisant parfaitement sa panique - ne sachant s'il doit la dénoncer pour espérer s'en sortir. Il fait entre-temps le rêve d'un genre de paradis blanc où il pourrait partir au bras de la vieille dame dans les rues de la ville, mais son réveil est un réel cauchemar...
Tourné en des temps tout autant troublés, le film est une profonde réflexion sur le combat qui se peut se jouer dans la conscience de chacun devant un choix crucial : trahir pour survivre ou se trahir quitte à faire mourir son humanisme. Le film s'attache avec une grande sensibilité aux relations entre cette vieille femme et un Tono incapable de lui faire prendre conscience du danger de la situation. Le film de Kadár et Klos oscille constamment entre la comédie (Tono accompagnant son beauf qui pavoise sur la grand place, tout gêné d'être le centre de l'attention dans une telle situation; la difficulté de communiquer avec la grand-mère incapable de tilter face aux mises en garde de Tono) et la tragédie (le Tono qui craque et qui fout une rouste à sa femme obsédée par l'argent; la rafle finale et le passage à tabac, sous les yeux du public, des personnes prenant fait et cause pour les Juifs); il culmine émotionnellement dans les derniers mètres alors que notre Tono finit par être complètement dépassé par les événements qui se trament au seuil de sa porte... Une parfaite direction d'acteurs pour un film d'une véritable intelligence "dramatique". A voir et à garder en mémoire - vous pouvez casser votre DVD de La Liste de Schindler sans remords.



