La petite Fille de la Terre noire (Geomen tangyi sonyeo oi) (2007) de Soo-il Jeon
Je cherchais un truc pour me booster le moral, ce film coréen me l'a ruiné. Mais l'essentiel, au delà de ça, c'est que le film est une petite merveille cinématographique d'une noirceur confondante. Soo-il Jeon nous convie dans ce paysage minier qui n'est pas sans rappeler l'atmosphère plombante du récent et magnifique Train de nuit de son cousin chinois Yinan Diao; à travers le personnage de cette petite fille dans son pull rouge, il atteint un formidable degré d'émotion sans jamais tomber dans une quelconque facilité et autres mièvreries du genre. Le film, à l'image constamment légèrement vacillante - comme si le caméraman était victime de ses propres battements de coeur - tire de plus en plus à l'épure et la dernière demi-heure quasiment muette arracherait des larmes à un crocodile empaillé. J'ai tenu pour rester brave ensuite devant mon clavier shangolien mais j'avoue que certaines images m'ont proprement foutu une baffe comme rarement.
Ah ben l'histoire, rassurez-vous, je peux la faire courte. Un pater en charge de ses deux gosses se flingue les poumons à force de travailler à la mine. Avec le petit pécule qui lui reste, il tente de monter un petit commerce de vente de poissons dans la rue avant que l'aventure se scratche bêtement : il laisse dans son camion loué - et po assuré, entourloupé qu'il fut, dans la transaction, sans le savoir - son fils aîné qui, comme on dit gentiment, a un petit vélo dans la tête. Le gamin déserre le frein à main et le camion de s'écraser contre une bagnole en stationnement. Si le gamin s'en sort indemne, le pater se retrouve totalement sur la paille et plonge peu à peu dans un alcoolisme de brutasse. Heureusement, la chtite a la tête solidement sur les épaules et s'occupe non seulement de son frère mais bientôt de son père... jusqu'à ce qu'elle se sente totalement impuissante.
Le film est lent, je veux bien l'avouer auprès des fans de Luc Besson, mais est traversé de séquences totalement fulgurantes, le plus souvent sans même avoir l'air d'y toucher - et là est bien le miracle. Comme ça, à chaud, au moins quatre ou cinq plans restent gravés dans mon cerveau pourtant peu mémorisant : le gamin, bas de plafond, disparaît soudainement; lorsque le père et la chtite remettent enfin la main dessus, le père ne peut s'empêcher d'infliger d'innombrables claquettes sur la tête et les fesses du gamin. La chtite s'interpose en écartant simplement les bras entre les deux, laissant son père complètement interdit, soudainement immobilisé comme une statue de sel - on s'est regardé avec le chat, tout con; il y a aussi cette séquence simplissime où le père, en haut d'une montagne de cailloux extraits des mines, se laisse soudainement glisser sur le cul jusqu'en bas. Son absence totale de réactions est pathétique en diable et résume à elle seule cette inéluctable chute en enfer à venir; un plan d'une poésie rare survient également alors qu'on vient de suivre la chtite marchant dans la neige. Le plan s'élargit et on découvre alors que ses pas ont dessiné une fleur toute simple, comme poussant sur un tas de cailloux noirs. On pourrait enfin évoquer ce plan où la gamine prend la main de son frère dans le bus et si la chtite semble au bord des larmes sans qu'une larme jamais ne la trahisse, c'est tout simplement parce qu'elle a décidé de son propre chef de s'en séparer en le confiant à un institut social. C'est déchirant sans même que Soo-il Jeon n'ait à se donner la peine d'en rajouter dans le jeu de la gamine... On pourrait tout autant parler de la scène avec la poule, du vol de la chtite dans le supermarché ou encore du plan final qui fout définitivement la tête sous l'eau mais j'aimerais po non plus vous ruiner le film - sachant que pour le moral vous devez déjà faire une croix dessus... Une mine rare taillée dans une sublime veine noire. (Shang - 04/06/09)
Emballé par la critique éplorée de mon pourtant solide camarade Shang, je me suis jeté sur ce petit film... et j'ai à peu près la même réaction. Bon, moi je suis plutôt du genre viril, et du coup j'ai tenu jusqu'à la 86ème minute. Mais ce plan final m'a fait beugler comme un veau, et si j'avais eu un chat on se serait regardés pareil que mon compère avec le sien.
La petite Fille de la Terre noire, c'est un film de Miyazaki, mais avec des acteurs. Et il faut reconnaître à Jeon un talent particulier pour avoir déniché cette fillette absolument craquante, qui sait aussi bien être mignonette comme tout et changer son visage en masque adulte et profond. Le film ne lui épargne rien dans son dur apprentissage de la responsabilité, depuis la garde ardue de son doux-rêveur de frère jusqu'aux accès de beuverie de son pôpa pourtant gentil, jusqu'à ces décors absolument affreux que Jeon filme avec un sens imparable. On dirait Super-Besse, mais sans les crêperies : rues bordées de cabanes branlantes, neige cradingue, montagnes de minerai poussiéreuses, petits intérieurs tristes,... C'est d'abord dans sa façon de regarder cet univers que Jeon est bon : il a une très intéressante manière de commencer ses scènes par un cadre assez serré, puis d'élargir doucement pour mieux situer les personnages dans cet univers austère et abandonné de tous. C'est par exemple un très beau plan-séquence dans une auberge : on commence par la plainte de deux mineurs à une table, puis on glisse subtilement sur toute la pièce, pour montrer les autres ouvriers tout aussi malheureux qui entonnent une chanson plaintive, et on finit à l'extérieur sur un dernier mineur esseulé qui part au taff. C'est d'une délicatesse et d'une sobriété qui forcent le respect, et comme le fait remarquer le gars Shang, Jeon arrive toujours à ne montrer que le strict nécessaire, sans rien souligner, sans rien surexpliquer. Ses cadres, très rigoureux, n'utilisent souvent qu'une moitié de l'écran pour montrer l'action, laissant l'autre moitié envahie par du vide ou du gris.
Ca reste certes un film pour enfants, qui manipule des sentiments simples et raconte une minuscule histoire. Mais c'est magnifiquement tenu, émouvant à mort et d'une simplicité de trait presque ozuesque. Un grand moment sponsorisé par Kleenex. (Gols - 14/06/09)






