Mon Chemin (Így jöttem) (1965) de Miklós Jancsó
Troisième long métrage de Jancsó et déjà un style reconnaissable entre tous: de longs plans-séquences, une caméra aux mouvements fluides en diable, quelques vues aériennes d'une grande beauté et une façon de nous faire suivre tout cela à distance - très peu de gros plans - pour nous laisser spectateurs d'une trajectoire erratique. Une grande place est laissée à la nature, à l'immensité de ces paysages vallonnées, alors que sur le fond on ressent toujours parfaitement tous les aspects complètement aléatoires de la guerre, son absurdité, le héros hongrois Joseph ne cessant d'être ballotté d'un endroit un autre, obéissant à des ordres en russe dont il ne comprend pas le sens la plupart du temps.
Vers la fin de la seconde guerre mondiale -merci la jaquette-, Joseph tente de trouver son chemin pour rentrer chez lui. Quittant rapidement un petit groupe de personnes, il ne tarde pas à se faire d'abord menacer par un trio d'hommes armés puis à être dans la foulée capturé par les cosaques. Il se retrouve dans un camp, effectue la corvée d'eau, mais comme il y a dans leur groupe un homme en trop, l'un des gardes l'empresse de prendre la fuite. Fuite de peu de durée, car au petit matin, il se fait prendre à nouveau par des soldats russes. Il est cette fois-ci assigné en pleine campagne, sous les ordres d'un jeune soldat russe, à la surveillance d'un troupeau de vaches ainsi qu'à la traite des meuh-meuh. Il tente de s'enfuir, mais son compagnon le mitraille et le rejoint derechef pour le mettre en garde contre les mines omniprésentes. Sans
avoir pratiquement un seul mot en commun, une étrange amitié va se nouer entre les deux jeunes garçons... Il ne se passe pas trente mille trucs, bon, faut avouer qu'il y a po grand chose à faire, si ce n'est le ramassage du lait, tirer au pistolet sur des grenouilles ou traquer la gorette nue qui se baigne dans une proche étendue d'eau; ils croisent également parfois des réfugiés libérés des camps et lorsque Joseph a une nouvelle fois l'occasion de s'échapper, il préfère rester au chevet du soldat russe qui se ressent d'une ancienne blessure faite par les Allemands. Les deux personnages sont en fait totalement livrés à eux-mêmes, même le Russe semble parfois avoir été oublié par les siens, ce qui va forcément favoriser un certain rapprochement. Il y a une scène assez significative et finalement assez cynique pour les deux : les Russes abandonnent Joseph à ce soldat esseulé mais refuse de lui laisser comme compagnon un chien - Joseph ne vaut pas un chien, et l'autre ne mérite pas plus qu'un prisonnier hongrois. Très avare en gros plan, Jancsó (en dehors du sublime plan final) fixe un moment sa caméra sur le visage de Joseph lorsque ce dernier cherche désespérément un docteur pour sauver son ami; mais personne dans un convoi de voitures ne prend la peine de s'arrêter; on lit sur son visage, plus marqué que d'habitude, comme une prise de conscience : est-ce qu'il réalise que finalement tout un chacun est livré à son sort ou est-ce tout simplement comme si cette expérience finissait par lui apporter une certaine maturité ?
Le film est peut-être moins impressionnant formellement que Les Sans Espoirs ou Rouges et Blancs, mais on retrouve déjà une grande pureté dans ce style qui tente plus de nous "montrer", de nous "donner à voir" que de procéder à une analyse psychologique fouillée des personnages; Joseph est complètement perdu au milieu de ces revirements de l'histoire et échappe plusieurs fois à la mort par le plus grand des hasards. Jancsó est définitivement un des grands du cinéma hongrois et on se demande, mis à part la réédition de cinq de ses oeuvres datant des années 60 et du début des années 70, ce que peuvent bien valoir la trentaine d'oeuvres qu'il a tournées depuis - po facile d'apprendre le hongrois, uniquement pour avoir, éventuellement, l'opportunité d'y accéder...
Le Psaume Rouge (Még kér a nép) (1972) de Miklos Jancso
Campagne hongroise 1889: les paysans organisent une résistance pacifique, à base de chansons troubadouriennes engagées (sur la musique de la Marseillaise), de discours laguillieriens et de danses folkloriques. L'armée, le clergé, les propriétaires terriens tentent tour à tour de convaincre nos amis ruraux moustachus de reprendre le travail, rie
n n'y fait; ces derniers gagnent même certains partisans à leur cause (faut dire, c'est po juste, les jeunes donzelles se mettent seins nus ce qui marque automatiquement des points); mais bon, arrive un moment où il faut plus déconner et lors d'une fête, les tirailleurs les entourent et tirent dans le tas. La rivière se teinte d'un rouge inquiétant qui rappelle les pires heures de la pollution du Hangpu à Shanghai.
S'il faut reconnaître à Jancso un art dans le plan
séquence -toujours interminables -, qui parvient à traduire parfaitement cette chaine de solidarité populaire, ou les va-et-vient constants entre les dominants et les dominés, il y a tout de même ici un côté lénifiant - pour ne pas dire léninifiant - dans ces ritournelles à la guitare et on finit par serrer des fesses en craignant un retour i
nopiné de Francis Lalanne qui profiterait de l'occase. Ces jeunes filles nues avec des colombes c'est "très beau très pur", ces chants partisans -les fameux psaumes rouges qui remplacent la parole conservatrice de l'Eglise- sont bien troussés, mais le charme inégalable de la narration poétique de Rouges et Blancs opère ici beaucoup moins... On brûle bien une église ce qui fait toujours plaisir et ajoute au spectacle, mais qui ne laisse échapper un bâillement est capable de regarder l'intégrale de Bela Tarr sans pause. Charmant mais un poil lancinant.
Les Sans-Espoir (Szegénylegények) (1966) de Miklós Jancsó
Fin des années 1860, une partie de la population, genre desperado ou robin-des-bois, crève la faim, et ces brigands, ce sont les sans-espoir. Seulement le gouvernement est prêt à tout pour y remettre de l'ordre, et en prison tous les moyens sont bons pour que, à force de chantage et de pièges super rusés (fourbe le hongrois), chacun finisse par dénoncer tout le monde.
Unité de lieu: une vaste prison où tous les gars du pays semblent avoir été rassemblés, et un fort où les fortes têtes cagoulées sont réunis et tournent en rond, faisant passer Midnight Express pour une troupe folklorique. Pas facile de reconnaître un meurtrier quand tout le monde est moustachu, mais les gardes ont les moyens de vous faire parler. Bon, mon gars, tu reconnais ce meurtre, c'est bien, maintenant si tu veux éviter la pendaison, trouve-moi un pote qui en a tué plus que toi et tu seras libre. Au pied du mur, chacun y va de sa vieille feinte pour sauver sa peau, même si au final, tout bandit y perdra la sienne (soit en étant fusillé dans le dos après deux trois pas sur le chemin de la liberté, soit en étant étranglé par les prisonniers qui n'aiment point les mouchar
ds). A cela, on peut aussi choisir le suicide, ce que font aisément trois types qui sautent du toit pour se fracasser la tête, plutôt que d'assister à la mise à mort de leur compagne fouettée sous leurs yeux plus drue qu'un yaourt bulgare. Un film noir -le transfert dvd n'étant point parfait au passage, certaines séquences étant plus en noir et noir qu'en noir et blanc, bref -, mais faut dire qu'avec le titre on s'attendait pas non plus à une danse de dragon (je parle pas du titre original qui marque quand même pas mal de points au scrabble, mais faut avoir le jeu). Moins stylisé que Rouges et Blancs, il y a malgré tout une froideur qui se dégage de l'ensemble aussi bien dans la forme (ces grands espaces infinis de campagne qui ne laisse aucune échappatoire même en courant super vite), que dans le fond (l'attitude très distante des responsables du camp qui arrivent toujours à leur fin - la fin est d'ailleurs d'un cynisme énorme) qui fera de Jancso un auteur internationalement reconnu.
Pour conclure, j'ai bien fait de lire la jaquette, ces quelques mots d'Emile Breton de L'humanité qui résume bien l'esprit du truc: "Une glaçante parabole sur les mécanismes du pouvoir et de la délation". Sarko devrait en faire son film de chevet, fidèle à ses origines (eheh).
Rouges et Blancs (Csillagosok, katonák) (1967) de Miklós Jancsó
Voilà le genre de film qui me laisse tout simplement sur le cul... Rarement on peut être témoin d'une telle maîtrise technique et ce film est à classer, comme ça à brûle-pourpoint aux côtés de ceux de Kalatozov ou de Sokurov... L'esprit slave a encore frappé.
Une trame d'une simplicité enfantine: en 1919, des troupes hongroises se rangent du côté des Bolcheviks pour combattre les Russes blancs. On assiste à un ballet permanent d'attaques et de contre-attaques, sans véritables héros, ni même progression narrative. Si les Rouges ont tendance à gracier généralement leurs prisonniers, les Blancs les mettent à mort sans véritable logique, avec une certaine cruauté, n'hésitant à les relâcher pour pouvoir organiser une chasse à l'homme. Les Rouges n'ont d'autres choix que de courir à travers la campagne torse-nus à la recherche d'un improbable abri, une rivière, une forêt, un centre de soins dans lequel ils se mêlent les uns aux autres, les infirmières se portant garantes de respecter le serment d'Hypocrate. Prisonniers froidement abattus contre un mur ou à bout portant, soldats russes exécutés par les leurs pour avoir tenté de profiter sexuellement des civils, suicide d'un Rouge en sautant d'un bâtiment ou d'une troupe entière se jetant dans la gueule du loup en chantant la Marseillaise (en hongrois po chose facile, pour les rimes surtout), Jancso laisse la caméra naviguer d'un camp à l'autre sans véritable prise de position idéologique. Car si sur le fond les mises à mort paraissent au bout du compte relativement absurdes, sur la forme on assiste à un festival de plan-séquences chorégraphiés au millimètre - de quoi mettre tout caméraman à genoux... Ayant un sens inné du format 16/9ème et une maîtrise totale de la profondeur de champ, tous les plans (oui, j'insiste) sont d'une poésie inouïe, culminant dans cette scène d'infirmières dansant la valse dans une forêt de bouleaux (hein?), sous les ordres des Russes blancs; travelling de ouf, plans aériens, caméra virevoltante autour de son axe, panoramiques poussés à l'excès, les gars, c'est une leçon pyrotechnique qui aurait dû faire passer l'envie à Lelouch de faire des films for ever - mais faut pas rêver. Je vois même pas ce que je peux rajouter tant ce film est un enchantement formel pendant 90 minutes et si votre curiosité n'est point piquée après ça que puis-je ajouter? Femmes nues se coulant dans la rivière, courses de chevaux effrénés sur 3000 km, plan de bataille napoléonienne, vous n'avez que l'embarras du choix pour vous y perdre...
Alors bon, est-ce qu'au final ce trop plein d'esthétisme ne finit pas par tuer l'esprit même du film ? Et ben moi je dis non - et si vous êtes po d'accord c'est pareil -, parce que devant une telle capacité à se servir de l'outil cinématographique, on ne peut que rester béat d'admiration. Comme quoi, en Pologne, y'a pas que des plombiers ou Roman Polanski, qu'on se le dise.





