All White in Barking / Men of the City (2007/2009) de Marc Isaacs
Men of the City (2009)
On retrouve notre gars Marc Isaacs (pour ses trois premiers docus, c'est ici) caméra à l'épaule à la poursuite de petites gens qu'il semble avoir piochées au hasard... Londres, ses traders, ses collecteurs de dettes, ses balayeurs, ses Indiens qui font des boulots de merde : il tente de capter en particulier la vie de quatre personnages dans le flux incessant de cette ville... en pleine crise financière. Le balayeur, qui m'a tout l'air d'être Richard Brautigan réincarné, est le plus philosophe de la bande : content de bosser pour la communauté, il passe son temps libre à lire des bouquins plutôt pointus ; on aurait tendance à plus l'imaginer vivre en Lozère (et lui aussi m'est avis) qu'à battre le pavé londonien, mais voilà, chacun sa croix et son balai. Isaacs nous laisse entrevoir également ce à quoi ressemble la vie d'un trader de base : un type scotché sur son ordi du matin au soir - même quand il est chez lui - qui, forcément, en 2009, ne vit pas ses meilleures heures (nan, je vais po pleurer); sa seule autre véritable passion est de prendre ses deux gamins en photo - à défaut de s'en occuper un max, il se rassure en étant entouré par leurs images - mais on se fait quand même un poil de souci pour eux vu sa façon de vouloir mettre en scène chaque photo - pauvres gamins qui auront plus tard un méga "book" mais qui garderont plus le souvenir d'un gros objectif constamment pointé sur eux que celui d'un pater, euh, humain... On éprouve forcément un peu de pitié pour ce pauvre Indien, qui s'occupe de sa fille, prêt à tout pour gagner trois sous, et pour ce gros English qui perd son taff mais, franchement on ne peut pas dire non plus qu'on en apprend beaucoup sur eux (les images de l'Inde montées en parallèle avec celles de notre Indien, songeur, sont, en plus, si je peux me permettre, méchamment "téléphonées"). Isaacs tente de nous faire croire qu'il nous amène au coeur du maelström londonien en gonflant au maximum sa musique (fort jolie mais terriblement envahissante), malheureusement le procédé est là aussi un peu facile... Des portraits croisés un peu superficiels avec un Isaacs (plus sobre et efficace par le passé), qui tend à l'esbroufe avec cet habillage sonore presque continu.
All White in Barking (2007)
Barking est donc l'une des villes d'Angleterre où l'immigration est la plus forte et où forcément les partis nationalistes cartonnent. Isaacs plante sa caméra chez toutes sortes de gens : un vieux type pur et dur - qui milite pour ce Front National local (BNP) ("Je préfère être avec les gens comme moi" - autrement dit les Blancs - et ma main dans ta gueule peut-être ?), un couple mixte plutôt inattendu (un Juif polonais rescapé des camps avec une Mama Nigérienne qu'il présente à la cantonade comme sa "nurse" - sans que qui que ce soit soit vraiment dupe), des bouchers - du vrai Rosbeef de chez Mr Rosbeef - qui mettent la clé sous la porte, ayant beaucoup de mal, apparemment, à faire face à la concurrence étrangère, et un couple de bons vieux Anglais qui tentent bon an mal an de sympathiser avec leurs voisins africains ou albanais - ce sont au final sûrement les plus "savoureux", nos deux bons gros Anglais moyens gardant constamment la face - ils ont le sourire facile - même si, par derrière, les petites réflexions douteuses fusent - au moins, ils font l'effort, eux, d'aller chez leurs voisins et de les recevoir. Isaacs (on le sent bien avec sa façon de poser toujours les mêmes questions : et les Noirs, vous gène po, hein ?), cherche un peu trop parfois la réaction "limite" sachant qu'il n'a pas toujours en face de lui des interlocuteurs qui font partie de la crème de la tolérance - ce n'est pas forcément la peine d'enfoncer le clou quand certaines personnes interviewées ont des réflexions de base qui ne volent déjà pas bien haut... Ce doc "haut en couleurs" est tout même assez bien mené et on aimerait voir son équivalent en terre française... Juste pour voir si on a évolué.
Lift / Travellers / Calais : La dernière Frontière (Calais : The last Border) (2001-3) de Marc Isaacs
S'appuyant au départ sur des concept relativement originaux (de la vie dans un ascenseur (bien vu) aux trajectoires de personnes en "transit" dans une gare ou à Calais), Marc Isaacs semble ne pas suivre de plans, de scénarios franchement établis, suivant au feeling les personnes qu'il rencontre avec sa petite caméra à la main. Relativement discret, notre homme ne semble guère avoir de peine pour s'attirer la sympathie et la confiance de ces quidams qui se confient avec une immense franchise sur les drames ou les petits bonheurs de leur vie. Plein d'empathie pour ces communs des mortels, Marc Isaacs a réalisé trois docs où il se montre définitivement plein d'attention envers ses personnages souvent fébriles, parfois même en pleine détresse, mais toujours sincères devant cette caméra à hauteur d'homme.
Lift (2001)
Bien belle idée que celle de squatter dix heures par jour la même cage d'ascenseur. Il est clair dès le départ qu'on ne parviendra qu'à capter des bribes de vie de ces mini voyageurs ascensionnels mais Isaacs semble toujours profiter de ce lieu clos s'il en est pour tirer quelques confessions; d'une petite séquence de racisme ordinaire (cette vieille grand-mère qui semble sortir d'un tout droit d'un dessin animé de Miyazaki, qui profite de la présence de la caméra pour annoncer à un Indien qu'il n'y a pas assez de place pour lui dans l'ascenseur) à des saynètes où les gens finissent par se lier avec cet observateur observé (ce même Indien toujours prompt à proposer un ptit truc à bouffer à notre caméraman du plus petit studio du monde): l'ensemble est forcément un peu "haché" mais on finirait presque par se familiariser avec ce petit groupe d'individus rencontrés le temps d'une poignée d'étages. Isaacs n'hésite point à appâter le chaland en posant quelques questions intimes (de quoi avez-vous rêvé cette nuit ?, A quoi pensez-vous aujourd'hui ?) et la spontanéité des gens de faire le reste (de cette vielle dame, décidément intenable, qui conte un "rêve" plutôt scabreux avec notre Marc himself à cette dame entre deux âges toute surprise de se rendre compte que c'est le première fois qu'on s'intéresse à ce qu'elle a en tête). Certains confient tout un pan de leur vie - par épisodes ou d'un trait, comme si parfois la cage d'ascenseur restait suspendue non seulement dans le vide mais aussi dans le temps (...) - et le projet tient parfaitement la route sur ces vingt-cinq petites minutes. Plus passionnant que la musique habituelle des lieux.
Travellers (2002)
Isaacs aborde des voyageurs dans la gare de Sheffield - me semble-t-il - et décide de suivre certains d'entre eux le temps d'un voyage, voire plus si affinité. Semblant s'intéresser en particulier aux personnes en transit sentimental (mais finalement qui ne l'est point ?), on suit les pas, entre autres, d'une femme qui a divorcé par amour laissant derrière elle un gamin auquel elle rend visite dès qu'elle le peut, d'une jeune fille ayant eu une enfance relativement difficile - c'est le mot -, d'un vieil homme qui rend visite à son aimée à l'hôpital, d'un homme séparé de son jeune gosse, gardé par la môman, qui peine méchamment à le reconnaître... Comme le martèle tout au long du moyen-métrage un black croisé sur le quai de la gare, love is everything, et on ne peut guère lui donner tort. On surfe un peu sur ces petites vies, mais l'émotion surgit parfois soudainement au détour d'une image (le vieil homme et sa femme alitée dialoguant en se prenant simplement les mains). Pudique et honnête, la meilleure pub pour les chemins de fer à ce jour.
Calais : La dernière Frontière (2003)
Bien avant Lioret, Isaacs pose sa caméra aux abords de ce "no man's land" : s'il suit le parcours d'un Afghan et d'un Jamaïquain bloqués sans visa dans cette magnifique contrée qu'est la France, il n'hésite point également à nous conter l'histoire qui sent diablement la lose de ce petit café (le seul du coin dans son genre) tenu par un Anglais. On pense que notre Marc s'écarte un peu de son sujet en s'intéressant subitement à l'histoire du sosie de la Castafiore et de son mari de 85 balais, toujours à la recherche de petits business entre l'Angleterre et la France... On pense que notre homme fait un peu fausse route, avant que l'on réalise que la Castafiore a connu elle aussi au cours de sa vie son lot d'aventures, transbahutée constamment ici ou là, d'un côté ou de l'autre d'une frontière (entre l'Espagne et la France avant de devenir une habituée du "Channel" pour ne pas dire de la manche vu la panade dans laquelle elle se trouve...). Endettée jusqu'au cou avec son mari, elle n'hésite point à faire part de leur ultime "coup de poker" : le suicide... Le Isaacs tente tant bien que mal de la ramener à la raison, tout attendri par ce couple "sur les quais"... Des trajectoires qui ressemblent le plus souvent à des cul-de-sac (sauf peut-être pour cette jeune Lettone qui finit par repartir chez elle grâce à la petite aide financière d'une dame qui a le coeur sur la main; l'Anglais finit également par se barrer dans sa caravane (tout ce qui lui reste apparemment) avec sa petite famille pour aller "faire fortune ailleurs") qu'Isaacs nous conte toujours avec un immense tact. Belle(s) rencontre(s).
