Biutiful de Alejandro González Inárritu - 2010
On ne peut pas dire que Inarritu s'épargne pour nous faire partager sa digne conscience de souffrant mystique. Il nous offre là un mélodrame ++, qui, au niveau du litrage de larmes visé, ferait passer Gone with the Wind pour une pochade des Charlots. Je veux bien reconnaître que Inarritu n'a jamais été le cinéaste le plus léger de la terre (ceci dit pour satisfaire mes deux principaux détracteurs, Shang et B***ien, concernant ce bougre) ; mais là, en chaussant ses sabots sulpiciens et en coiffant sa couronne d'épines, il devient lourd comme une croix porté à dos d'homme. Chemin de croix dont il est justement question ici, puisque Inarritu interroge les relations entre souffrance personnelle et souffrance du monde, le bon Javier Bardem étant confronté aux deux, et devant réfléchir aux rapports entre elles. Pour nourrir sa famille, il exploite un groupe de sans-papiers chinois, traficote avec des dealers, jongle avec la légalité sur les chantiers alentours. Activités troubles qu'excuse son statut : sa femme est une furie almodovarienne bi-polaire, et il apprend au début du film qu'il n'a plus que quelques mois à vivre à cause d'un méchant cancer. Son sort va aller de mal en pis, la malchance s'accumulant sur ses épaules alors même qu'il cherche un certain apaisement moral et financier.
Difficile de vraiment savoir ce que Inarritu raconte au milieu de cet imbroglio scénaristique qui fait feu de tout bois : on aborde le mysticisme (Bardem est doué de pouvoirs médiumniques, et peut voir les morts), la chronique sociale, le mélodrame intime, le drame sentimental, le tout en changeant allègrement de style de scène en scène. Mal fagoté, mal tenu et dans la forme et dans le fond, le film laisse très vite apparaître ses failles, une sorte de moralisme discutable (la souffrance personnelle est plus forte que la souffrance du monde) et christique (Bardem en Jésus portant toute la misère du monde avant de mourir), réalisé à l'ère de mondialisation. Car, comme dans le bien meilleur Babel, le gars se pique ici de rassembler sous un même film des cultures et des pensées différentes (Asie, Afrique, Europe, Amérique du Sud) pour mieux nous asséner son discours simpliste : on souffre tous pareil, les gars.
Le film est bon sous deux côtés : quand il aborde frontalement le genre fantastique (les fantômes accrochés au plafond, la belle scène de rêve, le face-à-face avec le père momifié à la morgue), il convainc, et sort de la grossière chronique sociale pour trouver un style onirique et inquiétant assez réussi (renforcé par les jolies expérimentations de la musique). Et puis il y a Bardem, qui est vraiment impérial. Mais pour tout le reste, on a l'impression d'une bouillabaisse trop relevée, qui fournit à la fois la victime et le bâton. Un film-punition en quelque sorte.
Babel de Alejandro González Iñárritu - 2006
Critiques très partagées pour ce film qui, autant le dire tout de suite, est vraiment boursouflé... Relier quatre histoires ensemble sur 4 pays et trois continents, pourquoi pas, mais partir du fait qu'un chasseur japonais (bon je veux bien, on va dire que ça existe) a donné son fusil à un guide marocain (beau geste) qui l'a refilé pour 500 dirham et un bouc (j'invente rien) à un berger qui l'a donné à ses deux gamins pour qu'ils tuent trois chacals (bon) qui s'exercent en tirant sur un bus de touristes à 3 km et blessent la femme de Brad Pitt (pas de bol) pendant que les enfants de ce même couple sont gardés par une Mexicaine (illégale depuis 16 ans aux Etats-Unis) qui décide d'aller au mariage de son fils à Mexico (c'est bêta) et qui sur un malentendu à la frontière perd les deux gamins dans le désert (Même dans Troy Brad Pitt a eu de meilleures journées), Lelouch ferait la même chose qu'on le mettrait directement dans un asile - et je parle de Lelouch d'autant qu'il y a un nombre incroyable de scènes clipesques (pas de dialogue mais de la musique sur 5 minutes): certes visuellement beaucoup plus réussi que n'importe laquelle de notre maître à penser (je déconne) - le mariage aux Mexique, les déambulation d'une sourde et muette japonaise en boîte (oui j'ai simplifié dans le résumé, pas salaud), l'élevage du mouton au Maroc (eheh) - mais est-ce bien raisonnable????
Certes, on voudrait nous faire croire qu'Iñárritu parle du manque de communication, ou en tout cas de la difficulté à communiquer (entre une fille et son père (elle est muette aussi, c'est pas évident), au sein d'un couple (parfois, même quand on est marié avec le Brad, c'est po facile) entre les bergers et les moutons)) à l'ère de la globalisation mais c'est justement là que le bât blesse: on nous présente chacun des pays concernés sous une tonne de clichés (pas facile d'avoir une ambulance au Maroc, mais les gens sont gentils et refusent la thune de Brad Pitt; au Mexique c'est le bordel mais alors qu'est-ce qu'on sait bien faire la teuff!!!; au Japon les jeunes filles ont des jupes très courtes mais c'est pas toujours facile de trouver l'âme soeur...). Je voudrais pas être mauvaise langue (Prix de la mise en scène à Cannes attention, des mains du Wong Kar Wei tout de même), d'autant que l'on suit gentiment ce film de 2h20 d'un oeil morne mais vaillant, mais n'aurait-il point cherché à en faire un peu trop des tonnes dans le pathos et la complexité scénaristique l'Iñárritu?!?!?! A côté Traffic ou Crash semblent aussi linéaires que le petit Chaperon Rouge. Le pire, et je dis cela pour lequel le sujet tarauderait, mais pourquoi donc Brad Pitt et sa femme étaient-ils vraiment fachés au début de l'histoire, pourquoi la jeune Japonaise a menti au sujet de la mort de sa mère? Laisser ces pans de l'histoire aussi ouverts quand on a été aussi démonstratif pendant plus de deux heures, c'est à la limite de l'honnêteté.
Vous pourrez lire aussi plein de critiques gentilles et complaisantes ailleurs et pas de doute que ce film sera présent dans de nombreux top 10 à la fin de l'année. Devrais peut-être faire un blog sur la cuisine... (Shang - 03/12/06)
"Vous pourrez lire aussi plein de critiques gentilles et complaisantes ailleurs", disait mon confrère sur ce blog à sa vision de Babel. Pourquoi chercher "ailleurs" quand on peut trouver à la maison ? Je sors absolument emballé et bouleversé de ce film, et m'inscris en faux contre à peu près toutes les allégations du confrère cité.
Bien sûr que le scénario est improbable, et bien sûr qu'on y croit pas une seconde. C'est juste qu'Iñárritu, dans ce film comme dans ses précédents, travaille sur l'allégorie, sur la fable. Ces histoires qui s'entremêlent à travers le monde sont une image inspirée de la globalisation, de ce qui fait l'universalité de la violence à travers les cultures (violences physiques et psychologiques). Il n'y avait pas plus de cohérences dans La Ronde d'Ophüls, qui travaille un peu sur le même principe. Iñárritu crée un brillant plaidoyer sur la responsabilité des hommes face à leurs actes, face à leurs vies. Babel, toujours fascinant, toujours tendu, d'une tristesse terrible, est aussi, donc, un manifeste
politique : à travers ce fusil qui entraîne la mort, la solitude, la perte d'amour, l'exil, c'est l'histoire d'un monde terriblement dur qui est traitée. Enfin un cinéaste qui ose tresser des liens entre les hommes, quels qu'ils soient, et ce en évitant pratiquement tous les pièges d'une mondialisation des images, d'une subjectivité pleine d'à-priori qui aurait pu plomber le film.
Non, Babel ne déploie pas d'images de cartes postales, et on pourrait répondre aux soit-disants clichés énoncés par mon collègue par autant de plans surprenants, décalés par rapport à notre attente. Le Japon (la partie la moins réussie) était autrement plus clicheteux dans Lost in Translation (à juste titre, je dis pas) ; le Maroc est magnifiquement compris, d'abord dans son étrangeté (le regard des touristes dans le village au début), puis dans sa rudesse, et c'est
une grande idée d'y avoir placé nos deux starlettes (Pitt et Blanchett) qui n'arrivent pas à obtenir un Coca Light, clichés à eux tout seuls ; le Mexique est filmé dans ses déserts, dans sa mocheté. Quant au mariage mexicain et à la boîte de nuit japonaise, ce sont effectivement deux des sommets du film, tant Iñárritu arrive à nous prendre dans cet univers, à nous y faire pénétrer intimement.
Le prix de la mise en scène cannois est on ne peut plus justifié : l'immense dispositif mis en place ne cède jamais devant l'intimité d'un visage, devant les rythmes en rupture de l'ensemble, devant l'émotion qui se dégage d'un pays, d'une voix. C'est un voeu pieux, mais Babel fait partie de ces films dont on souhaite qu'ils ne sortent jamais en DVD, tant Iñárritu utilise son écran avec génie. Le film est splendide, remarque assez plate, mais que dire de plus devant cet enchaînement de paysages parfaitement
cadrés (les rues japonaises, les montagnes marocaines, les no man's lands mexicains) et de gros plans où le grain de la peau des acteurs s'incruste dans le regard. Le gars Alejandro a fait un film énorme en restant à 3 cm de ses comédiens, qui dit mieux ? Ah oui, pour ce qui est des questions sans réponse énoncées par mon collègue : "Pourquoi donc Brad Pitt et sa femme étaient-ils vraiment fachés au début de l'histoire ?" : parce qu'il a fui devant ses responsabilités à la mort de leur fils. " Pourquoi la jeune Japonaise a menti au sujet de la mort de sa mère?" : pour attirer l'attention de son père sur sa volonté de se suicider (bon, là, faut l'avoir vu).
Bref, ce film est franchement bouleversant. Bien vu, Wong Kar-Wai : Iñárritu sera bientôt un très grand. (Gols - 11/03/07)
Amours Chiennes (Amores perros) de Alejandro González Inárritu - 2000
Voilà un film que je déconseillerais fortement à mon pote Shang : tout au long des 2h40 de Amours Chiennes, on torture des chiens. Combats dans des caves insalubres, coinçage de gente canine dans des parquets bourgeois (le clebs ressemble au Proutouie de Shang, ça lui arracherait le coeur), égorgements de cabots, traînage de carcasse chiennesques, etc... Bref, c'est la saint Pluto. En tout cas, Inárritu a dû avoir un budget animalier colossal, vu le nombre de cadavres de clébards, ou au moins aller faire une razzia dans les laboratoires de L'Oréal.
Ceci dit, c'est un bon film, du moins dans ses deux premiers tiers. Le scénario tient bien la route, on reconnaît la papatte du réalisateur de 21 Grams : destins qui se croisent alléatoirement autour d'un évènement, épaisseur des
personnages, souci du détail biographique, et ce talent pour sortir brusquement de la trame un personnage secondaire pour en faire un enjeu capital de l'histoire (ici, une blondasse mannequin qu'on n'attendait pas au tournant). Le rythme, nerveux, tenu, tendu, est très bien maitrisé, surtout au début du film, malgré quelques tics un peu voyants (le cameraman a l'air largué par l'action, un poil en retard et essoufflé par Gael Garcia Bernal, qui joue à une vitesse dingue). Le scénar est donc assez intelligent, avec un point culminant : un chienchien à sa mémère coincé, donc, dans un parquet, qui donne lieu à des séqueces hilarantes... Je me rends compte en lisant ce que je viens d'écrire que ce n'était sûrement pas de le but d'Inárritu de nous faire rire, mais je vous promets, c'est poilant. On regarde tout ça bouche bée, et on attend que le gars continue à nous éblouir.
Malheureusement, la troisième partie est moins inspirée, une histoire de clochard tueur à gages, mais sensible quand même, qui veut retrouver sa fille. Là, le relâchement dans la direction d'acteurs (le type est vraiment cabot, eheh), le mauvais dosage de l'émotion, et la trop grande ambition de l'écriture, gâchent un film qui était jusqu'alors convaincant dans sa brutalité et sa linéarité. Des longueurs, une sorte d'oubli de ce qu'on est en train de filmer assez troublante : ça s'écroule un peu. Reste un film agréable et original.
A regarder bien accompagné, surtout.



