Histoire du Japon racontée par une Hôtesse de bar (Nippon Sengoshi - Madamu onboro no Seikatsu) (1970) de Shohei Imamura
Voilà une œuvre du père Imamura qui ne manque point de causticité : la confrontation entre l'histoire de cette femme dans le Japon d'après-guerre et les images d'archives d'événements internationaux ou propres au Japon, n'est pas sans provoquer des commentaires pour le moins inattendus de la jeune femme. C'est vingt-cinq ans de la vie d'une nation vus par le tout petit bout de la lorgnette, et les paroles de cette Madame "Onboro" qui n'est pas du genre à mâcher ses mots ou à faire des mystères sur sa vie amoureuse certes peu commune peuvent paraître parfois surprenantes, vu le décalage avec la situation (la période d'après-guerre et la guerre de Corée furent pour elle et surtout ses parents des années fastes, grâce au marché noir - ils étaient bouchers), voire parfois totalement sciantes (alors qu'Imamura lui montre des photos des massacres perpétrés par les Ricains pendant la guerre du Vietnam, notre Madame n'hésite point à remettre en cause de telles atrocités tant les Américains sont à ses yeux de "parfaits gentlemen"... C'est d'autant plus hallucinant qu'elle a rencontré à l'époque dans l'hôpital proche de son bar (situé non loin de Tokyo, à Yokosuka, à côté d'une des plus importantes bases américaines) des soldats américains blessés ; vu le récit pour le moins étrange qu'elle raconte à ce propos (un type qui passait son temps à ouvrir les tiroirs pour tenter de retrouver... ses oreilles), elle devrait tout de même tilter un peu plus...).
On sent qu'Imamura a trouvé une "bonne cliente" pour apporter un éclairage particulier sur ces divers événements "traumatisants" et marquants pour la plupart des Nippons ; la Madame a certes eu une vie sentimentale pas piquée des hannetons (deux premiers compagnons japonais qui la battaient, l'un d'eux qui s'est mis à la colle avec... sa propre mère (c'est po commun, faut reconnaître) - on comprend qu'elle soit un peu dégoûtée du mâle nippon, son travail lui permettant qui plus est de rencontrer une foultitude de marins, de soldats, d'officiers américains avec lesquels elle eut des liaisons plus ou moins longues et parfois des enfants...), mais il est clair qu'on a souvent l'impression qu'elle n'a pas toujours vécu à la même époque que ses comparses nippons ; elle n'a jamais participé à un quelconque mouvement de protestation contre le gouvernement, semble plus émue par une chanson vintage où il est question du retour du roi que par l'assassinat d'un leader socialiste par un étudiant d’extrême droite (des images filmées en direct qui font froid dans le dos) et plus se soucier de sa petite réussite perso (son mariage va lui permettre de s'expatrier aux States) que du devenir et des problèmes de ses compatriotes (po vraiment la personne la plus patriotique du monde, c'est clair...). Non seulement intéressant "historiquement", par le montage que nous propose Imamura pour retracer les événements de cette période mais également assez troublant voire parfois édifiant, vu le décalage évident entre la petite histoire de cette hôtesse opportuniste et "brute de pomme" (dont la propre fille semble bien partie pour suivre les mêmes traces...) et les engagements politiques des personnes de sa génération en ces temps on ne peut plus troublés...
Profonds Désirs des Dieux (Kamigami no Fukaki Fokubo) (1968) de Shohei Imamura
Pour le petit occidental de base (pick me, pick me), les films d'Imamura demeurent jamais réellement faciles d'accès. A défaut d'en comprendre toutes les subtilités, on peut tout de même s'immerger totalement dans ces oeuvres pleines de sauvagerie humaine et surtout sublimement filmées (cet opus qui date de 68 est sûrement l'un des plus beaux films en couleurs que j'ai vus jusqu'alors - et j'en vois po mal, vous êtes témoin). On est donc cette fois sur une île - influence nipponne, forcément, mais également polynésienne - avec toujours ce même regard scrutateur d'Imamura sur ses personnages : on suit, en particulier, les aventures des membres d'une famille relativement starbée - les Futori - et l'arrivée sur l'île d'un petit ingénieur binoclard qui vient superviser la production de canne à sucre - il manque cruellement d'eau. Si la légende dit que l'île a été créée grâce à l'accouplement d'un frère et de sa soeur, les Futori semblent descendre en droite lignée de ces "lointains ancêtres" vu, qu'en terme d'inceste, ils n'en sont pas à leur galop d'essai... Leurs multiples écarts sexuels n'ont d'ailleurs pas tardé à les mettre au ban de la communauté, les Dieux en remettant une couche en leur balançant un roc énorme à proximité de leur maison. En attendant la fin de ce châtiment, chacun vaque à ses petites occupations...
Dès les premiers plans qui font la part belle au monde animal aquatique, on sent qu'on entre de plain pied dans un conte où il sera plus question d'instincts primitifs que de relations zen et paisibles ; les Futori, déjà, c'est tout un programme : un grand-père qui règne en dictateur sur sa maisonnée sans que son passé soit forcément bien clair, une jeune fille attardée et nymphomane qui fait la joie des mâles du village, un individu enchaîné nuit et jour pour qu'il ne soit plus tenté de copuler avec sa soeur ou avec les femmes de ses potes - un personnage, au passage, qui s'attèle à une tache de titan en cherchant à faire disparaître cet énorme roc qui symbolise son trouble passé -, un jeune homme opportuniste qui cherche par tous les moyens à sortir de ce trou perdu... Une galerie haute en couleurs qui semble ne pas pouvoir s'empêcher de braver les tabous sexuels. Si les Dieux, eux, pouvaient se le permettre, cela finira par jouer un mauvais tour à ces petits êtres humains déviants ; même s'ils seront accusés à tort, certains membres de cette famille paieront un lourd tribut lors d'un final où s'exprimera de façon terriblement sanglante la vindicte populaire.
Une nature sauvage, des superstitions millénaires, des règles qui semblent n'exister que pour être brisées et, comme bien souvent chez Imamura, un désir sexuel incontrôlable qui semble guider les actions de ses personnages principaux. Si ces pulsions violentes ont du mal à être canalisées, la tension est loin de plomber complètement l'atmosphère : Imamura fait aussi la part belle aux séquences grotesques (les aventures de l'ingénieur qui finit par "craquer") voire loufoques (les séquences de danse villageoise dans l'eau), sans hésiter parfois à verser dans un certain surréalisme - les plans sur ce gigantesque caillou orange au milieu de nulle part. Une communauté qui paraît en tout cas "chaud-bouillante" - le règlement de compte final -, attachée à un nombre incroyable de croyances en tout genre mais finalement, peut-être, "plus humaine" (avec forcément ses excès) que ce qu'elle risque de devenir avec l'arrivée des touristes : l'épilogue du film se passe cinq ans plus tard et l'on a l'impression avec ce petit train qui va bien droit sur ces rails et ces touristes très policés, pour ne pas dire cocacolisés, que ce monde va rapidement perdre son cachet, son originalité. Même si l'on continue d'inventer des histoires, d'avoir des visions (la jeune fille qui s'est transformée en rocher, son image qui hante la voie ferrée...), on peut se demander combien de temps cela risque de vraiment durer... L'essentiel est peut-être ailleurs (je prends des gants) mais il n'en demeure pas moins que le film, au niveau esthétique (les couleurs, le soin porté à chaque cadre) ou des lumières, est un régal à tous les plans. Même si ces désirs profonds des Dieux ne sont pas toujours d'une clarté de lagon (un film à creuser et à revoir avec grand plaisir), c'est un tel festin cinématographique qu'on aurait tort, quoiqu'il en soit, de passer à côté de cette véritable perle du Pacifique.
Désir meurtrier (Akai satsui) (1964) de Shohei Imamura
Décidément pas lésé sur la marchandise avec ces trois oeuvres d'Imamura signées au début des années 60. On retrouve une nouvelle fois la trajectoire d'une femme, marquée par des antécédents peu favorables - une sorte de malédiction héritée de sa grand-mère -, qui va peu à peu éclore de son cocon. Même si Imamura se permet quelques flash-back (surtout au début) et une poignée de séquences oniriques d'une grande beauté (la femme qui disparaît dans une nuit sans fin, magique), le film demeure, narrativement, beaucoup plus simple dans sa construction et sa linéarité que La Femme Insecte. Il y gagne en clarté et même si la fin se fait un peu trop démonstrative - l'héroïne, dont on finit par reconnaître le statut d'épouse au sein de cette famille qui la conchie -, on est une nouvelle fois baba devant le parcours de cette femme de plus en plus combative, d'autant que la forme est remarquable : Imamura trouve des angles absolument impossibles pour s'approcher au plus près des corps - superbes variations sur les gros plans notamment - et distille quelques notes de musique toujours au bon moment pour faire monter la pression ou souligner l'incongruité d'une situation.
Ridiculisée par sa belle-mère, traitée comme un pot de confiture par son mari, la rotonde Sadako (impressionnante Masumi Harukawa, qui, c'est presque une habitude dans les films d'Imamura, campe remarquablement son personnage sur toute la longueur) pense parvenir au fond du trou lorsqu'un cambrioleur s'introduit chez elle alors qu'elle est toute seule : ce dernier ne se contente pas de la menacer de son couteau pour lui piquer sa thune, il ne tarde point à céder à l'appel de ses formes dénudées et abandonnées et la viole. Dans un décor qui fait étrangement penser à celui de La Bête Humaine de Renoir - une cahute proche d'une ligne de chemin de fer (les pulsions amoureuses des individus et les nombreuses séquences infernales dans le train renforçant, par la suite, cette impression) -, Sadako se retrouve comme une âme en peine et projette même de se suicider, en se jetant sous une locomotive. Au dernier moment, pensant à son gamin qu'elle laisserait derrière elle, elle interrompt ce geste fatal - le ralenti sur l'action étant au passage relativement impressionnant.
A la suite d'une sorte de déclic, elle va peu à peu s'efforcer de moins en moins subir sa destinée. Si auprès de son mari, personnage mollasson et affable qui entretient une liaison depuis dix ans avec une collègue bibliothécaire binoclarde et qui continue impunément d'assouvir en elle ses envies sexuelles sans vraiment lui demander son avis, Sadako semble se révéler peu à peu à elle-même au contact de ce cambrioleur; ce dernier est tombé passionnément amoureux de sa victime (les séquences où il se traîne littéralement à ses pieds) et Sadako éprouve envers lui un étrange sentiment, entre répulsion et attirance non avouée. Il y a entre autres cette sublime scène du train - double travelling latéral en plan séquence qui suit les deux individus montant dans le train avant de repartir dans l'autre sens au départ du train - où les deux personnes s'affrontent lors d'un étrange corps à corps pouvant aussi bien les faire basculer vers la mort que vers l'union : Imamura filme magistralement cette séquence d'une tension quasi hitchcockienne.
Sadako ne sait plus vraiment comment se défaire de ce personnage encombrant mais dont l'amour semble provoquer en elle quelques éclairs de lucidité quant à sa situation "maritale" (elle n'est d'ailleurs point mariée "officiellement"): prenant de plus en plus d'initiatives, elle se rend ainsi compte que son gamin n'est pas déclaré sous son nom et va se battre contre la famille de son mari pour retrouver ses droits. Imamura ouvre quasiment son film sur deux souris dans une cage (on pourrait forcément y voir une transposition de la situation de Sadoko) et le clôt sur cette image troublante, déjà montrée au cours du film, d'un ver à soie remontant sur le haut de la cuisse d'une Sadoko qui l'attire avec une feuille : cette dernière a-t-elle appris à "apprivoiser" les pulsions sexuelles masculines ou tout simplement à prendre en main son destin jusque là larvaire (des insectes et des métaphores... hum), n'empêche que son parcours chaotique lui a permis d'avancer sur la voie de l'émancipation, de distinguer en quelque sorte le bout d'un long tunnel de soumission. On pourrait finir par souligner une nouvelle fois l'originalité des prises de vue d'Imamura qui nous fait pénétrer - le mot est fort... disons alors simplement "percevoir" - l'intimité de ce corps féminin et de cette âme perturbée comme un entomologiste qui s'amuserait à varier les angles de prise de vue de sa découverte, sous un microscope. Du bel art cinématographique nippon. Hip hip Imamura! (Y'avait aussi c'est Shoheitte mais ça rend moins)
La Femme Insecte (Nippon konchuki) (1963) de Shohei Imamura
Portrait d'une femme qui traverse l'histoire du Japon, de sa naissance en 1918 en pleine campagne à son retour de Tokyo pour aller vivre chez sa fille, qui gère collectivement une ferme, au début des années 60. Comme l'insecte qui trace sa route en ouverture, Imamura montre à quel point cette femme (abusée au départ par les hommes, sans même parler de l'étrange liaison incestueuse avec son père) a dû faire preuve d'adversité pour faire son trou dans cette société japonaise entre guerres, période de reconstruction et d'ébullition : de femme de ménage à mère maquerelle, une trajectoire pleine d'opportunisme mais aussi, en conclusion, avec son lot de désillusions. Le cinéaste ponctue son film d'images d'archives à chaque grande époque et d'arrêts sur image pour donner à entendre des extraits du journal intime de Tome - une absolument extraordinaire Sachiko Hidari - imbriquant avec soin la petite et la grande h/Histoire.
Tome est une gamine bâtarde, sa mère, aux moeurs plutôt légères dans cette campagne reculée, ayant accouché après seulement deux mois de mariage avec un type fruste et guère éveillé. Cette "malédiction" - le père inconnu - semblera non seulement se passer de génération en génération - ainsi que la vénalité des jeunes femmes... Tome, dont le père a du mal à se séparer (à vingt ans, elle couche encore avec lui et, après qu'elle a eu son premier bébé, il lui tète le sein pour la soulager - moeurs nipponnes définitivement douteuses), décide, après plusieurs expériences guère concluantes, de venir bosser en ville. Femme de ménage chez une Jap qui couche avec un Ricain, elle passe son temps à les écouter faire crac-crac derrière la porte, oubliant de jeter un oeil sur leur gamine qui meurt dans un accident domestique... Après ce drame, elle part se confesser dans une Eglise qui a toutes les allures d'une secte et y fera la rencontre - savourons l'ironie - de sa future employeuse : une tenancière de bordel qui ne va pas tarder à lui inculquer les ficelles du métier. Seulement Tome, n'est pas vraiment du genre à respecter sa mentor et n'hésite pas à la balancer à la police à la première occasion. Elle montera dans la foulée son propre business, se trouvera un vieux protecteur (belle séquence à la fois pudique et teintée d'érotisme lorsqu'ils semblent sceller leur partenariat dans les eaux d'une grotte - "je peux t'appeler "papa"?"... Oedipe se marre) et deviendra de plus en plus dure avec les filles qu'elle emploie... Celles-ci finiront d'ailleurs par la lâcher et l'accuser à leur tour... Un petit tour en prison pour se rendre compte, à sa sortie, que sa fille a repris le flambeau, tout du moins en ce qui concerne les relations vénales avec son protecteur à bout de souffle. Au niveau du taff, sa fille assume totalement son origine paysanne et tente de monter une ferme en grattant de la thune au vieux. Tome n'a guère d'autres choix au final que de venir s'installer avec elle...
Même si le film de Imamura semble parfois un peu décousu - chronologiquement (malgré le rappel précis de certaines dates) et narrativement -, il parvient à nous livrer de petites tranches de vie qui finissent toutes par prendre place dans cette immense peinture de ce demi-siècle. Des histoires sordides à la campagne - des viols d'individus sans principes aux agissements du père de Tome, personnage définitivement gratiné, mais pour lequel l'héroïne garde finalement un réel attachement (à sa mort et sous les yeux scandalisés de sa propre fille, elle lui donne une dernière fois le sein, burp) - aux marchandages de la chair en ville, il n'y a finalement qu'un pas que Tome franchit sans être vraiment tiraillée par une quelconque mauvaise conscience (sa confession sur ses problèmes moraux ayant permis, rappelons-le, de lui ouvrir la voie sur ce chemin... infernal). Chacun tente de tirer son épingle du jeu, et elle comprend rapidement que le business de la prostitution (en dehors du quartier rouge de Tokyo, c'est à dire avec des femmes qui sont "non-professionnelles" - ainsi, celle qui est mariée et dont le mari coréen complètement azymuté ne cesse de la suivre...) peut rapporter gros. Imamura se plaît à nous montrer comment ce caractère s'est forgé dans le temps, comment cette petite fille naïve de la campagne a fini par devenir une vraie dragonne avec ses propres employées... Ce qui finira malheureusement par lui retomber sur le coin de la figure, se retrouvant finalement dans la même situation que celle qui lui avait mis le pied à l'étrier. Heureusement sa fille n'a pas les deux pieds dans le même sabot... Un récit ambitieux, une trajectoire féminine minutieusement analysée, Imamura assoit, en ce début des années 60, tout son talent.
Filles et Gangsters (Buta to gunkan) (1961) de Shohei Imamura
Le titre français, plutôt fade, est loin de la signification du titre original qui signifie : Cochons et cuirassés; de cochons, il sera tout du long question, des cochonneries dans les bordels nippons avec les gorettes au trafic de porcs en passant, bien entendu, par les hommes eux-mêmes, japonais et américains dont toutes les amies sont des ports dans celui de Yokosuka - d'où le terme de cuirassés, cqfd. Imamura taille dans le gras quand il s'agit de montrer le niveau de corruption et de bassesse dans ce Japon d'après-guerre : prostitution, petits trafics en tout genre quand ce n'est crime crapuleux, tout cela sous la houlette de malfrats à peine sortis du cocon ou de profiteurs joliment costumés. Rien de bien nouveau sous le soleil levant me direz-vous, si ce n'est tout de même qu'il s'agit d'Imamura à la baguette : superbes images en noir et blanc et en scope, une pression qui monte petit à petit sur les épaules de ces deux jeunes héros et un final cochonnement grotesque qui rend presque difficile de faire la part des choses entre les porcs et les porc-fiteurs...
La caméra d'Imamura suit en particulier un jeune couple : Kinta veut faire son trou, en trempant dans le trafic des porcs et en écoulant au passage les déchets des troupes américaines, et est prêt, le cas échéant, à porter le chapeau pour protéger son boss d'un crime que ce dernier a commis - avec forcément un "avenir assuré" à la clé; son amie Haruko est une jeune femme pugnace et fidèle qui, contrairement à la majorité des autres filles, ne veut pas se vendre dans les bordels locaux ou sur les bases américaines aux G.I. Cette
dernière passe sa vie à supplier Kinta de tout laisser tomber pour se casser avec elle, mais ce dernier, vrai petit mariole de supérette, veut croire en sa chance et saisir toute bonne opportunité. Malgré les coups de gueule, ils finissent bien souvent par se rabibocher - comme si Haruko avait, malheureusement pour elle, cette petite frappe de Kinta dans la peau - jusqu'au jour on assiste à une véritable prise de bec - beaux plans, plein cadre, où ils donnent l'impression qu'il vont littéralement finir par se bouffer le nez. Haruko craque et part se saouler la tête dans un troquet ricain; elle danse sur les tables comme une femme créée par un Dieu mais va vite déchanter : elle est balancée dans une chambre avec trois G.I. saouls comme des cochons qui vont la violer en toute connaissance de cause. Imamura fixe sa caméra au plafond et la pauvre femme-insecte Haruko semble être prise dans les rêts des draps de ces occupants sans foi ni loi. Elle revient vers Kinta et planifie de repartir à zéro avec lui dans un autre bled. Le Kinta, tout à sa joie de retrouver sa dulcinée, accepte mais veut tenter un dernier coup avant de se retirer en vendant les fameux porcs. Son projet tourne au fiasco total et celui-ci finit par péter grave un câble en organisant un lâcher de cochons dans la rue principale des bordels. C'est tellement du grand n'importe quoi que cet enfer porcin en deviendrait presque biblique... Truands et cochons finissent par se retrouver cul par dessus tête dans les petites ruelles attenantes et on savoure cette bestialité allégorique... Kinta n'aura malheureusement guère le temps de savourer ce grand défoulement et Haruko, la tête bien plantée sur les épaules, finira par apparaître comme la seule personne suffisamment lucide pour se sortir de ce panier de crabes.
Si Imamura, notamment dans la première partie du film, nous perd un peu dans les dédales de la hiérarchie des truands - po toujours facile de savoir qui est le boss du boss du boss de Kinta -, il parvient à bien recentrer son récit dès lors qu'il suit au plus près la trajectoire de ce couple phare sans le sou. Après un départ tonitruant dans les petits bouges glauques de la ville, Imamura demeure ensuite assez pudique et montre sous tous les angles les trafics à la petite semaine (il y a juste un crime mais qui finit presque par tourner au grotesque vu la difficulté à se débarrasser du corps - heureusement le porc veille) de cette petite bande de bras cassés : ceux-ci dépouillent tous les "commerçants" (rarement vraiment honnêtes) du coin et leur rire sardonique cache souvent le vide sidéral de leur conscience. Seule Haruko, bien que tentée ponctuellement par la vie facile, trouve assez de force en elle pour résister à la tentation et se délivrer des mâles. Beau portrait de femme et d'une époque rongée de l'intérieur par le ténia de la pauvreté et de l'argent facile.
Kanzo sensei (1998) de Shohei Imamura
Imamura prouve une nouvelle fois tout son talent dans cette histoire située vers la fin de la Seconde Guerre alors que la folie douce semble s'être emparée peu à peu de nos amis Nippons. On retrouve tous les excès de son style particulier, un réalisme fortement teinté de violence et d'érotisme, mais la forte présence d'éléments fantasmagoriques donne un ton encore plus délirant et enjoué que dans la plupart de ses dernières oeuvres.
Le Docteur Akagi est obsédé par la maladie du foie (le parallèle avec la perte de foi de ses contemporains s'impose presque automatiquement, comme si Imamura parlait français...) : c'est d'ailleurs son diagnostic dans 95% des cas, auprès des derniers patients qui continuent à le consulter. Médecin de famille, il passe son temps à battre la campagne, à courir dans tous les sens, quand ce n'est pas à naviguer pour rejoindre
les îles environnantes. Bien souvent peu d'hésitation avant que la décision ne tombe à la volée devant ces corps jaunis, ouais, c'est bien le foie, des analyses supplémentaires devraient le confirmer... Son obsession tourne rapidement à la déraison notamment après avoir reçu un triomphe auprès de ses pairs lors d'une réunion d'anciens élèves : il ne tarde pas, microscope et projecteur de cinéma en poche, à passer des heures et des heures devant l'étude de bactéries, allant jusqu'à déterrer des cadavres pour étudier leur foie; il finit même par négliger son travail quotidien, reportant de plus en plus les visites d'urgence au lendemain - au grand désespoir de son assistante qui le voit se déliter, une fille de pêcheur qui se prostituait avant d'entrer à son service et de tomber follement amoureuse de son mentor. Il faut reconnaître qu'au niveau de la mise en scène, c'est un vrai feu d'artifice, à l'image des courses effrénées d'Akagi; à tel point qu'au départ, on a presque un peu de mal à suivre tous les chassés-croisés dans cette intrigue qui fourmille de personnages. En revanche, derrière une constante drôlerie des situations ou des répliques (le japonais a eu fâcheuse tendance à me plier en quatre, notamment lorsque dans un simple dialogue les protagonistes se mettent à hurler -en colère ou non d'ailleurs), on ne tarde pas à voir apparaître en filigrane à quel point cette société jap a fini par perdre la boule : si le docteur Akagi se distingue par sa petite fixette, autour de lui on semble rivaliser de perversions : moine bouddhiste qui exténue de par son harcèlement sexuel sa quatrième femme, docteur qui au cours même d'une opération ne peut se passer de sa dose quotidienne de morphine, responsable militaire prenant des photos de jeunes filles en fleurs dans des positions très délurées (vous connaissez le coup de l'oeuf ?), soldat ultra-violent qui tombe dans la démence ("Dieu et Bouddha pouvez-vous pardonner les conneries de nos soldats ?")... Imamura n'y va pas de main morte pour régler ses comptes avec cette société japonaise qu'il a côtoyée adolescent.
Derrière un esthétisme faisant ressortir la chaleur des couleurs et des teintes, certaines séquences ont des fulgurances glaçantes (cette boucherie issue du cerveau d'Akagi dans cette salle désaffectée digne d'un Lars Von Trier) sans parler de la sublime séquence de la fin, entre quête éternelle avec cette baleine mobydickienne (dont les jets d'eau sont une marque bien féminine dans l'univers de l'Imamura... Toute la séquence baigne d'ailleurs dans un érotisme absolu) et explosion monstrueuse avec cette bombe atomique qui met un terme à cette guerre "stupide"... Un grand sens du rythme, un humour et des personnages foisonnants, une imagination sans cesse renouvelée, un discours de fond qui taille dans le gras à grands coups de baguettes, Imamura montrait en tout cas avec ce Kenzo Sensei qu'il faisait bel et bien partie des très grands, dans le cinéma japonais de cette fin de siècle.
Le Pornographe (Jinruigaku nyumon: Erogotshi yori) (1966) de Shohei Imamura
En terme de sexualité, on ne peut pas dire qu'Imamura s'embarrasse vraiment de quelconques tabous : il y a dans Le Pornographe au moins 342 idées qui seraient censurées dans un film américain de nos jours ; bon certes il pousse le bouchon un peu loin et il y a de quoi faire perdre le sommeil à tout bon vieux puritain.
Subu vit chez une veuve que surveille d’un œil hagard une carpe qui serait la réincarnation de son feu-mari (rien que ça déjà, c’est bon, d’autant que plusieurs scènes sont filmés de son point de vue – quand la carpe s’oppose à un truc, elle saute de son bocal) ; son beau-fils Koichi souffre d’un petit problème Oedipien, venant de temps en temps rejoindre sa mère au lit - à 20 ans ça déconne ; sa belle-fille, elle, n’a que 15 ans mais c’est justement là où le bât blesse parce que notre ami pornographe se laisse entraîner avec elle sur une pente très savonneuse. Bon. Et pourtant Dieu sait que Subu ne pense pas à mal : il considère ces différents petits trafics pornographiques (il est dans tout : des films sur commande, des aphrodisiaques, des enregistrements, des photos, la totale) comme des bouées de sauvetage pour tous les pauvres quadra et quinqua en manque ; c’est vrai que le fait de tourner un film porno avec une jeune fille de 15 ans, mentalement retardée, avec dans le rôle du héros-violeur son vrai père, je comprends que cela fasse grincer des dents – mais Imamura traite son sujet avec un tel humour ultra-caustique qu’il parvient à faire passer la pilule (oui je sais c’est po moral, bonnes âmes). Tout comme cet homme qui lui commande une vierge car il en a marre depuis 40 ans d’être toujours le second – j’imagine bien un remake avec Poulidor.
Le fait que le film soit en fait, dès le départ, la projection d’un film rend le spectateur à la fois complice du voyeurisme du pornographe mais aussi doublement spectateur-voyeur de ce « spectacle ». Chez Subu la perversion n’a que de peu de limite : son projet final, qu’il décide dans un éclat, est de fabriquer une femme robot, un projet qui va l’emmener aux confins du délire… Si le film a tendance à perdre beaucoup de son rythme dans la dernière demi-heure, on assiste malgré tout avant cela (en 66 qui plus est), à un véritable pavé dans la mare japonaise.
Eijanaika de Shohei Imamura - 1980
J’avoue que ce film me laisse un peu rêveur : je n’ai absolument rien compris à sa trame. Mais quand je dis rien, c’est rien. Défaut de concentration ou pas, en tout cas, je me suis laissé complètement égarer par la foule de personnages, par les millions d’actions parallèles qui sont censées (d’après le peu qui me reste) éclairer le parcours chaotique de Genji, taulard, voleur, et fuyard qui rêve d’Amérique. Imamura filme toutes les scènes en plan large, et le regard se disperse dans ces tableaux certes magnifiquement mis en place, mais aussi très complexes, trop vastes, trop ambitieux. Bien entendu, l’esthétisme du gars Shohei est impeccable : des paysages enneigés magnifiques, des scènes de foire felliniennes, des plans pris dans des champs de hautes herbes où la palette des couleurs est impressionnante, des cadres immenses sur une baie ou sur une armée à l’entraînement… Bref, pour les yeux, pas de doute, c’est du bonheur. Pour les oreilles aussi, car Imamura sait monter sur ses images une musique jazzy très contemporaine, qu’on s’attendrait plus à trouver chez Scorsese que chez un Japonais. La direction d’acteurs (en tout cas des principaux, car les petits rôles sont pour le coup un peu trop hystériques) est parfaite également, moderne et hyper-asiatique en même temps…
Mais, bon, je vous l’ai dit, je n’ai rien compris. Peut-être que cette fois-ci, l’ambition légendaire d’Imamura est poussée trop loin, et que ses envies picaresques emmènent le spectateur vers des aventures trop multiples et trop « ramifiées » (le film dure 2h30 et comporte au moins 30 actions secondaires) pour qu’on puisse s’y retrouver. Ou peut-être c’est moi, aussi. Pendant que mon éminent camarade de jeu est déçu par Kurosawa, je suis déçu par Imamura... baisse de rythme, les beaux jours arrivent.
La Vengeance est à Moi (Fukushû suruwa wareniari) de Shohei Imamura - 1979
Basé sur l'histoire vr
aie d'un tueur japonais, le film retrace brillamment avec de multiples flash back, à la fois les meurtres, l'enfance et le passé récent du tueur, mais aussi l'enquête et surtout sa période de cavale de 78 jours... Traitant des rapports père-fils, des rapports chaotiques que le tueur entretint avec les femmes en général et la sienne en particulier, des relations plus que troubles entre sa propre femme et son père, Imamura nous plonge de façon passionnante dans le destin de cet homme et de la société japonaise (la société a les criminels qu'elle mérite disait l'autre sauf que là c'est un grand film...). 5 ans de tournage, un montage assez complexe mais relativement facile à suivre, des scènes torrides où l'on retrouve la fascination d'Imamura pour l'élément liquide (la scène de la source chaude sous la pluie entre la femme du tueur et son père et le massage qui s'en suit: plus qu'érotique... - où celle dans une couleur jaune surréaliste devant un bassin de reproduction d'anguilles (hehe) dans lesquelles le tueur, fataliste, voit déjà la corde qu'on lui passera au cou), aucune facilité, chaque
plan semble avoir été pensé au millimètre et un acteur principal au diapason (Ken Ogata tour à tour sauvage, brutal et effrayant ou en Monsieur tout le monde jouant avec brio au Professeur ou à l'avocat). Peut-être une dernière partie légèrement longuette dans la dernière auberge (où le tueur aura une ultime relation amoureuse avec la patronne et une amitié étrange avec la mère de celle-ci) mais un film d'un maîtrise totale par le doublement palmé Imamura, qui ne se fait jamais donneur de leçon mais tout simplement cinéaste. (Shang - 06/03/06)
Il y a comme ça des films qu'on est bien obligé d'admirer pour leur maîtrise totale de tout ce qui fait le grand cinéma, maisn qui ne vous touchent pas du tout. J'ai regardé La Vengeance est à Moi d'un oeil bienveillant mais sec. Vous me direz, c'est peut-être le but du Shohei, puisque son film retrace la vie d'un tueur en série/escroc froid comme la glace, jamais sympathique, jamais clair dans ses intentions, un type opaque quoi. C'est effectivement un des talents de l'acteur principal de parvenir à jouer cette façade sans faille. Il est parfait dans les différents états et visages qu'il revêt, inquiétant et fragile, aussi convaincant dans le costume-cravate du faux professeur d'université que dans le survet-casquette du livreur. Autre talent indéniable du film : sa construction, complètement éclatée, la vie de l'homme étant racontée par bribes sans chronologie, et par différents points de vue (le sien propre, celui des flics, celui de son père, etc.). C'est assez bluffant de constater que le film, presque pop-art, tient aussi bien, que Shohei arrive toujours à rattrapper son spectateur après lui avoir donné l'illusion de la perdre.
Le scénario aussi tient bien la route, la psychologie du meurtrier naissant subtilement des différentes "aventures" sexuelles qui jalonnent sa vie. Entre la perte de respect de la figure paternelle et les pulsions sexuelles qui l'animent, on sent que les scénaristes ont potassé leur Freud et ont réussi à en transposer les archétypes. Quelques scènes (de sexe ou de meurtre) sont très brutales, filmées frontalement et dans la durée, durement (le meurtre au marteau du début), sensuellement (la fameuse scène du massage dans le bassin) ou trivialement (le viol). Cette audace formelle ajoute une touche moderne au film, en montrant que Imamura n'est pas seulement le cinéaste de Narayama, c'est bienvenu. Le gars louche d'ailleurs assez souvent du côté du cinéma italien de ces années-là, disons entre Rosi pour la critique sociale et Pasolini pour les fulgurances sexuelles.
Mais voilà, je suis resté de marbre, voire un peu ennuyé par la longueur du film, jamais touché ou fasciné. Certes, le talent d'Imamura est total, on ne peut qu'admirer, mais il m'a manqué une part de sensibilité, qu'on est en droit d'attendre de l'auteur de L'Anguille. Rien à reprocher à ce film, donc, mais je me permettrai de ne pas hurler au génie cette fois-ci. (Gols - 04/01/07)





























