22 septembre 2009

La Vengeance d'un Acteur (Yukinojo henge) (1963) de Kon Ichikawa

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Film absolument magnifique que cette réalisation de Kon Ichikawa, et je pèse mes mots. Si pour Shakespeare la vie n'est qu'une scène de théâtre, Ichikawa opine et prouve que la vie peut être aussi une immense scène de Kabuki. Chaque décor est stylisé à mort mais toujours avec un art sidérant dans l'épuration, mettant ainsi parfaitement en lumière le jeu des acteurs et jouant avec la profondeur de champ de façon magistrale. Chaque plan est une petite merveille technique et on se régale tout du long à chaque nouveau "changement" de décor. Ichikawa se permet en plus de mêler petits airs de jazz d'ambiance, morceaux à la flute ou aux violons qui tireraient des larmes à un varan et musique traditionnelle de base, tout cela avec une légèreté admirable. Comme au niveau du jeu des acteurs (Kazuo Hasegawa qui endosse un double rôle est fascinant en acteur de Kabuki efféminé ou en Robin des Bois nippon - il s'agirait d'après le générique de son 300ème film, ça calme; Ayako Wakao, dans le rôle de Namiji, la fille de Lord Dobe, est d'une beauté nacrée; et j'en passe...) et de l'intrigue - forcément le suspense de la vengeance qui se met mécaniquement en place, l'idée toute hitchcockienne du héros qui drague une pauvre fille innocente pour accomplir sa revanche, et, en prime, un samouraï à la dérive et des voleurs qui s'en donnent à coeur joie - on est dans du lourd, on demeure fasciné par cette petite merveille de A à Z.

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Yukinojo est un acteur de Kabuki qui, à peine arrivé d'Osaka, triomphe à Edo. Alors même qu'on le découvre dans son petit numéro à ombrelle sur scène, on le voit repérer dans le public deux des personnes pour qui il voue une haine terrible, tin-tin-tin... On apprend au cours de l'histoire qu'il faut remonter à son enfance, à Nagasaki, à une époque où ces deux personnes (un Lord et son larbin) alliées à un puissant marchand ont ruiné les parents de Yukinojo : son père a fini par se pendre, sa mère par se couper la gorge. Le Lord a les faveurs du Shogun grâce à sa charmante fille : Yukinojo entreprend alors de draguer celle-ci, du suchi béni, pour mettre en place peu à peu un plan destructeur... Et il est bougrement malin. Malin, mais également, derrière ses petits airs féminins et son visage tout poudré de coquette, un manieur de sabre hors-pair : il a beau se couvrir la tête d'un petit foulard bleu, quand on le cherche, on ne tarde jamais à le trouver - un samouraï pourri par la haine et une petite voleuse chafouine en feront les frais.

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Tout cela ne serait finalement po grand chose si Ichikawa n'avait pas donné des proportions de folie à ces décors qui paraissent de véritables extensions de la scène; dès le départ il semble tirer au maximum son 2.35:1 en ajoutant des zones noires en haut et en bas de l'écran - si vous regardez ce film sur une télé toute pourrie (c'est votre droit), vous n'apercevrez souvent qu'un string d'image - c'est bêta. Par la suite, la première scène de nuit se passe dans un noir total que vient seulement relever la perspective d'un long mur blanc de 12 kilomètres. Le premier combat avec force gros plans sur les sabres qui fendent l'air ou avec des plans d'ensemble pour rendre compte de la chorégraphie du bazar vous coupe un bras... Et ce n'est qu'un début, vous aurez droit ensuite, entre autres, à des intérieurs avec des tapis rouges sang immenses qui donnent une majesté unique à la séquence, à des petits lacs et des embarquations tangentes au clair de lune, ou - avec le même oeil que notre ami Wong Kar-Wai quelques années plus tard - une utilisation à couper le souffle de la largeur de l'écran, permettant "d'isoler" un acteur ou une action. Tout est millimétré dans le plan de Yukinojo, et même lorsque cela déraille, le destin s'amuse à le remettre en piste... Tout était déjà écrit de toute façon. La fille du Lord, amoureuse à mourir de notre héros, était déjà blanche comme une morte au début et finira pareil mais sans "comme" - le plan sur son visage sans âme est en fait un arrêt sur image qui glace les sangs. Un sacrifice que regrette le Yukinojo mais qui lui a permis d'aller jusqu'au bout de son but; une dernière représentation de notre homme au sommet de son art et Yukinojo de se retirer dans un champ, passant lui-même hors-champ du monde... Et le spectateur, ravi, d'applaudir à deux mains : magistral, clair.

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01 juillet 2009

Le pauvre Coeur des Hommes (Kokoro) (1954) de Kon Ichikawa

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Film au tempo relativement lent et aussi triste que le titre français le laisse présumer mais, encore une fois, splendidement mis en scène par Kon Ichikawa. Chaque séquence est magnifiquement découpée, chaque changement d'angle semble aller de pair avec la phrase qui est échangée - s'attachant là à un visage, ou ici à un geste ou encore à un simple mouvement des individus dans la pièce - comme pour donner un maximum de poids, de sens, de profondeur à chaque mot. Relativement lent, disais-je, mais parler de regrets éternels, de suicide, de mort (l'action se situe, qui plus est, lors de la mort-même de l'Empereur et la fin de l'ère Meiji (en 1912, ouais), la fin d'un monde en soi) ce n'est pas forcément la fête du slip à tous les étages. Film claustrophobique presque, en un sens, comme si l'on se retrouvait dans la peau de Nobuchi, homme enfermé et taciturne s'il en est, un héros qui semble attendre le moment propice pour mettre doucement fin à ses supplices, comme si le passé l'avait rogné de l'intérieur.

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Nobuchi est un être plus paisible qu'un nuage de vapeur sur un thé au jasmin qui visite en solitaire la tombe de son ancien pote mort treize ans plus tôt. Sa femme le soupçonne de lui cacher tout un pan de sa vie, une histoire (une femme, son passé...?) et demande de l'aide à un jeune étudiant qui semble avoir sympathisé avec le Nobuchi. Quel mal-être se cache derrière son comportement de plus en plus larvaire? L'étudiant a fait la connaissance de Nobuchi alors que ce dernier, parti pour se baigner, semblait être prêt à se laisser engloutir par les flots - superbe séquence sous-marine muette au passage (les lèvres des deux hommes remuant sans que l'on perçoive un quelconque son): l'étudiant va t-il sauver Nobuchi de la noyade morale, en parvenant à faire remonter à la surface ce qui plonge celui-ci dans le désespoir? Nobuchi se tâte, semble prêt à vouloir s'ouvrir à ce nouvel ami, mais malheureusement l'étudiant est appelé auprès de son père mourant.

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Nobuchi, ne pouvant le faire de vive voix, va alors se livrer à une confession par écrit pour décrire les tourments qui l'obsèdent : il avait auparavant fait part, auprès de l'étudiant, du sentiment de trahison qu'il avait eu vis-à-vis d'un oncle qui l'avait blousé au moment de son héritage familial - lui expliquant ainsi son peu de confiance par rapport aux hommes en général -; cette fois-ci, on va revivre lors d'un long flash back la trahison dont il se sent lui-même responsable. Son pote d'enfance jouera un rôle central lors de ce long flash-back : on sera témoin de leur amitié, de leur complicité, mais aussi de leur différence de point de vue quant à la façon de bien mener sa vie - son pote semblant privilégier, pour sa part, son développement intellectuel et spirituel, quitte à fermer les yeux sur son entourage, se cloisonnant comme un lingot dans un coffre-fort suisse. Et puis, et puis, il y a une femme, la fille de leur propriétaire, qui ne laisse point le timide Nobuchi indifférent... ni son pote.

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C'est raconté grain par grain de riz et Ichikawa nous gratifie au passage de quelques plans d'une sobre beauté - Nobuchi, petit point sur la plage, ce petit train qui s'enfonce dans la campagne, le visage lumineux mais terriblement triste de la compagne de Nobuchi - jusqu'à faire d'un gros plan métaphorique (le pied de Nobuchi qui s'enfonce dans la boue lorsqu'il croise par hasard son pote avec la fille du proprio qui reviennent ensemble de la ville) le tournant de son histoire. Ce premier pas dans la fange va conduire Nobuchi à prendre une décision ultra lourde de conséquence... C'est certes pas le genre de film qui vous fait marrer toutes les quinze secondes, c'est clair, mais il est de ceux, par la "tristesse zen" qu'ils dégagent, qui font doucement leur chemin jusqu'à votre petit coeur. Le propre des grands.      

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20 mars 2009

Seul sur l'Océan Pacifique (Taiheiyo hitori-botchi) (1963) de Kon Ichikawa

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Belle leçon de courage et d'adversité que ce film du père Ichikawa. Bravant la loi japonaise qui interdisait, dans les années 60, à toute embarcation de quitter l'île, bravant les mises en garde de sa famille, un jeune Nippon, sans passeport et sans pratiquement plus un sou d'économie, décide de traverser le Pacifique jusqu'à San Francisco sur son yacht de 29 cm (je vous l'ai déjà dit, je suis pas un spécialiste). Bien décidé à laisser derrière lui les embouteillages, les usines qui commencent à polluer tout leur soûl et rompant avec l'état d'esprit moutonnier de son île, il entreprend en solitaire ce trip de folaille. Il se donne entre deux et quatre mois, ne semble guère savoir ce qui l'attend, vu son manque d'expérience sur sa frêle embarcation, et ce challenge à lui-même a toutes les allures au départ d'une bouteille jetée à la mer. Advienne que pourra, les voyages forment la jeunesse, va, mon fils, où le vent t'amène - vous en avez d'autres ?

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Justement de vent, au départ, il n'y a point et notre homme passe les trente premières heures de son périple à quelques encablures du rivage. Il souhaite de l'action, elle ne va pas tarder à advenir, les premiers coups de zeff se transformant en tempêtes, puis après la première accalmie, il va faire sa première expérience d'un cyclone en pleine mer... On se demande comment Ichikawa va tenir sur la longueur son fil narratif mais il y parvient haut-la-main en intercalant notamment quelques flashs-back. Ces derniers illustrent les divers préparatifs de notre gars ainsi que les nombreuses confrontations avec ses parents. Malgré tout notre gars tient, déjà sur terre, bien le cap, fait front pour aller jusqu'au bout de son obsession. Il est à noter qu'avant de retrouver notre héros seul en mer, petit point isolé au milieu de l'océan, Ichikawa utilise, lors des séquences sur terre, son format en cinémascope pour caler la plupart de ses personnages à un coin de l'écran. Comme si ces derniers souffraient d'exiguïté, dans tous les sens du terme, mais finissaient par accepter leur sort. Notre futur navigateur, qui semble n'avoir à terre qu'un véritable ami et encore - la seule personne, dont il est finalement le plus proche, c'est... son chien, enfermé du matin au soir derrière des grilles (cela crée des liens, forcément) - refuse d'accepter cette vie tracée d'avance et largue les amarres avec une immense bravoure.

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Il est clair que cela est loin d'être une partie de plaisir : les dialogues entre lui et lui-même (l'optimiste face au pessimiste) frôlent parfois la schizophrénie, les coups de tabac qui mettent en pièces son yacht risquent constamment d'être fatals, et entre les coups de soleil et les absences de vent, la bouffe limite et la solitude qui devient chaque jour plus difficile, on a souvent peur que notre homme "plonge" dans le délire (belle séquence fantasmée où il imagine que, s'il ne cesse de plonger dans la mer, cela fera avancer son bateau plus vite) mais il parvient tout le temps à s'en relever. Il fait preuve constamment d'une réelle pugnacité et même lorsqu'il croise un immense paquebot américain, il parvient à résister, par pure fierté, à demander quelque aide que ce soit. On découvre également que le Nippon n'hésite pas à exprimer ouvertement ses émotions loin du regard de la société - il se rend compte qu'une bonne crise de larmes, ça peut jamais faire de mal - mais aussi que la pudeur physique demeure souvent plus fort que tout : même en pleine mer, le Nippon n'ose jamais quitter son slip!

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Ichikawa varie avec un vrai sens du rythme ses angles de prise de vue, parvenant à traduire aussi bien les grands moments de panique avec une caméra qui filme pratiquement "en corps à corps", que les grands instants de calme et de sérénité avec une caméra qui laisse les cieux s'inviter dans le cadre. Naviguant de petits plaisirs (une bonne conserve bien chaude) en période de doutes, notre homme trace sa route sans ne rien devoir à personne en attendant de retrouver l'agitation en terre étrangère... Bien beau film ma foi, une nouvelle fois, d'Ichikawa, qui parvient, en creux, à faire le portrait d'une société nipponne qui ne laisse que peu de place à la liberté de l'individu et à la réalisation de ses rêves, tout en faisant le portrait plein d'humanité d'un homme, qui n'a à priori rien d'exceptionnel, mais qui a simplement osé suivre son instinct et réalisé ses désirs. Belle réussite.

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08 août 2008

Tokyo Olympiad (Tôkyô orimpikku) (1965) de Kon Ichikawa

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Histoire de faire plaisir à mon co-blogueur, grand fan de sport devant l'éternel, et en hommage au bazar qui commence dans mon sympathique pays d'accueil, cette petite friandise de Kon Ichikawa sur les J.O. de Tokyo en 1964. Ichikawa passe à la loupe la plupart des épreuves sportives, semblant moins intéressé par les vainqueurs que par l'effort sportif en lui-même. Dans la première partie, il s'attache aux épreuves d'athlétisme et de gymnastique, puis, après un petit intermède sur un sportif tchadien bien esseulé au sein du village olympique, c'est reparti pour un tour de stade complet : honneur aux volleyeuses, judokas et lutteurs nippons avant un défilé multisports qui privilégie plus les gros plans et certains détails amusants (les tics d'un lanceur de poids, une sauteuse en hauteur qui pose son chat en peluche avant de s'élancer, ou plus curieux, cette athlète qui pose un citron sur son plot de départ...?!) que les visions d'ensemble. Un peu la panade, il faut le dire, côté français, avec la valeureuse Dupureux au 800 mètres qui craque dans la dernière ligne droite, pareil pour le 4x100 hommes ou pour Caron au dos crawlé - po grave on va tout péter à Pékin... Hein? Ichikawa termine en beauté avec une demi-heure consacrée à l'épreuve reine, le Marathon, avec la souffrance des athlètes et le survol de la compète par l'éthiopien Abebe Bekile. La cérémonie de clôture avec le défilé des athlètes part elle complètement en quenouille, espérons que les Jeux qui viennent ne seront pas trop carrés - l'espoir fait vivre. Bel hommage au sport donc, avant tout, et qu'ajouter, sinon que le temps avait l'air, euh, plutôt humide. A Pékin, c'est po grave, les nuages, ils les explosent - sympa pour les régions voisines.

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24 avril 2007

Dora-heita (2000) de Kon Ichikawa

Ecrit en 69 par les "Katre mousquetaires" - Kon Ichikawa, Kurosawa, Kinoshita, Kobayashi -, on pouvait s'attendre à du lourd avec ce film finalement réalisé en 2000. Certes l'action est solide et un rien classique: un nouveau magistrat (surnommé Dora-heita, soit "playboy") connu pour ses méthodes irrespectueuses (s'embête point avec le protocole et aime bien accessoirement traquer la gorette) et expéditives (un as du sabre) débarque dans une ville pour mettre fin aux multiples trafics (prostitution, casino, alcools illégaux...) dans un quartier malfamé et à la corruption des gouvernants; en prenant le problème à bras le corps et à la racine (il vit plus la nuit que le jour), il va peu à peu confondre tous les responsables. Les trois big boss mafieux, après une ultime tentative d'intimidation (4367 type se jettent sur 4 mètres carré sur Dora qui les fout tous minables), finissent par se rendre respectueusement, quant aux gouvernants ils démissionnent en masse après les preuves de corruption produites (détruites mais reforgées par notre Dora). Il y a également une geisha d'Edo qui court aux basques de notre héros mais celui-ci ne lui revient qu'une fois sa tâche accomplie.

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Bon c'est carré, l'image couleur et la musique ne sont pas d'une grande virtuosité, peu de plans forcent vraiment le respect (un tête à tête entre le chef de la police et Dora avec les deux visages en gros plans qui se lancent dans un joli ballet; le combat final est filmé également en plan serré et si l'on est au plus près de l'action et du mouvement, aucune vue d'ensemble n'est jamais donnée et tourne vite court), l'interprétation de Kôji Yakusho est excellente certes mais tout cela manque un peu de brio et de véritables audaces - on se croirait presque retourné dans l'esthétique des années 70 ce qui n'est pas forcément une qualité. Pas au niveau de la réputation des quatres maîtres, ni définitivement des excellents Harpe birmane et Fires in the Plain ressortis récemment en dvd.

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12 mars 2007

Les Feux dans la Plaine (Nobi) (1959) de Kon Ichikawa

cov_20fires_20on_20the_20plain_1_Si jamais vous cherchez un film sur l'horreur et la déshumanisation en temps de guerre, je crois que ces Feux dans la Plaine peuvent remporter le ponpon. Ichikawa livre une oeuvre d'une cruauté sans être totalement dépourvue de poésie (ben ouais) et même si j'ai pas fait la guerre en 45 aux Philippines au côté des Japonais, j'imagine que cela devait être guère plus agréable...

Le première classe Tamura se fait traiter comme du poisson pourri dès la séquence d'ouverture par son chef qui l'envoit paître grave: il lui conseille de retourner illico à l'hôpital, on a que faire sur le front de branle-manette dans son genre incapable d'aider à la tâche (il a la tuberculose le pauvre et est déjà tout tremblant); il n'est qu'une bouche supplémentaire à nourir, c'est déjà la croix pour trouver un bout de patate, alors rompez. Tamura, véritable âme errante, va alors partir en quête d'un quelconque abri, balloté entre les divers bombardements mais également véritable miraculé (tout le monde crêve sauf lui) faisant penser jusqu'au bout qu'il s'agit plus d'un fantôme que d'un homme. Ah oui, des carnages, il y en a à la pelle, des charniers en tout genre, avec corps en tas à la sortie d'une église ou éparpillés à flanc de colline. Tamura, simple d'esprit, passe à travers les balles, et se nourrit de tout ce qu'il peut trouver, sauf la viande car alors ses dents se barrent direct.

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Certaines séquences arrachent tout de même des sourires comme celle où un homme trébuche sur un corps, les hommes qui le suivent se jetant à terre croyant à une attaque; coup de bol justement ils se font pilonner, et certains ne se relèveront plus jamais... Il y a aussi une séquence très beckettienne où, à la file, plusieurs soldats changent leur paire de chaussures, le premier prenant des chaussures en bon état échouées au bord de la route, le suivant prend les chaussures qu'il a laissées, le dernier se retrouvant avec des godasses sans une once de semelle qu'il décide tout de même de prendre, l'absurdité de la situation ayant un aspect comique assez déchirant. D'autres séquences, lorsque Tamura retrouve des soldats de plusieurs compagnies, semblent sorties tout droit d'un film de mort-vivants, tant ces bandes de soldats déchiquetés avancent avec une énergie du désespoir inhumaine, tout branlant de fatigue. Lorsqu'ils tombent sous les balles, souvent leur corps s'écroulent d'un bloc, face dans la boue, comme des mécaniques qu'on aurait soudainement débranchées - un cadavre, allongé sur le dos, les doigts croisés, semble même beaucoup plus tranquille mort, ses camarades finissant presque par l'envier. Tamura erre, s'approche de la folie douce, mais refuse de tomber dans le cannibalisme comme certains de ses compagnons, gardant encore 1 millième de dignité - il finira par se diriger vers une colonne de fumée autour de laquelle doivent se trouver des paysans philipins faisant brûler des écorces de  maïs dans l'espoir de "retrouver enfin des gens normaux". Une dernière rafale l'interrompra dans cet ultime souhait.

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Dur, violent, absurde, cruel et désespéré - un vrai film de guerre... 

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11 mars 2007

La Harpe de Birmanie (Biruma no tategoto) (1956) de Kon Ichikawa

cov_20the_20burmese_20harp_1_Le Japon n'en finit pas de penser et de panser ses plaies et avec ce film Ichikawa livre une oeuvre d'une sobriété qui marque indubitablement des points: il y a les soldats qui malgré la fin de la guerre voudront continuer à se battre et seront massacrés, ceux qui rêveront de rentrer chez eux pour tenter de reconstruire et celui qui se refusera d'abandonner ces corps sur ces rives birmanes; car si tant de sacrifices sont au final bien futiles (comme le dit un Birman, Anglais et Japonais se sont violemment affrontés mais la Birmanie restera la Birmanie), il n'en faut point pour autant oublier ceux qui sont tombés en route - comme si le souvenir était le seul message de paix qui reste.

Mizushima, le joueur de harpe de sa compagnie, toujours là pour donner du baume au coeur à ses compagnons, se retrouve investi d'une ultime mission: persuader la dernière compagnie restée en arrière de capituler. Ceux-ci se la jouent kamikazes et finiront sous les gravats. Mizushima est miraculeusement épargné et commencera une véritable seconde vie; après avoir été sauvé par un moine, il lui prendra ses oripeaux pour partir à la recherche de sa compagnie dans le Sud de la Birmanie; en route il n'aura de cesse de croiser des charniers de ses compatriotes et sera tenté de s'enfuir devant un tel "spectacle": sublime scène au bord du fleuve, entre ciel et terre, où il se met à courir en se couvrant les yeux; il semble vouloir échapper à cet enfer avant de retrouver les siens. Néanmoins,  en assistant à l'enterrement d'un soldat japonais inconnu, il prend conscience que sa mission est peut-être justement de cesser de porter des oeillères et d'aller un à un enterrer ces corps; il trouvera en creusant un énorme rubis birman qui symbolise d'après un autochtone l'âme des morts et n'aura de cesse de parcourir le pays pour rendre un ultime hommage à tous ses corps laissés en pature aux corbeaux; ses amis parqués dans un camp tenteront bien de lui faire entendre raison (iront jusqu'à dresser un perroquet qui a appris par coeur "Mizushima, reviens avec nous" - putain malin le Jap) mais dans une ultime lettre, alors que tout le monde rentre à la maison, il tentera de leur expliquer son geste; il faut bien que certains prennent la responsabilité de ceux qu'on a laissés derrière, il ne faut surtout pas oublier ses massacres, c'est peut-être encore le meilleur garant pour la Paix (il dit des trucs super plus profonds, mais bon je résume hein...).

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Porté par une musique originale qui fait frissonner (je suis moins fan de la harpe ou des chants japonais mais il faut leur reconnaître une certaine puissance...), le film est d'une grande sobriété qui convient parfaitement dans les séquences montrant ce moine muet qui erre parmi les temples birmans et les statues de bouddhas. Comme un grand parfum de sagesse qui plane sur l'ensemble et, dans un Japon encore meurtri et sûrement désireux d'aller de l'avant, Ichikawa réussit un film immense sur le souvenir; avant de construire, il ne faut point faire table rase du passé, il est plus important de penser ses plaies quitte à ce que certaines cicatrices ne s'effacent jamais - c'est peut-être même-là la gageure pour que cela ne se reproduise jamais. Respect Kon.

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