Le Dernier de la Liste (The List of Adrian Messenger) (1963) de John Huston
John Huston se lance de la petite intrigue d'investigation avec tueur en série qui a établi une liste à la Kill Bill, ancien membre du contre-espionnage anglais associé à un français (Jacques Roux !) à sa poursuite, nobles anglais qui s'adonnent à la chasse à courre (symbole obligé de la poursuite) et caméos de luxe (saurez-vous découvrir qui se cache derrière ces visages honteusement maquillés : en vrac, Mitchum, Curtis, Sinatra, Douglas, Lancaster ?). Douglas, qui cherche dans un premier temps à cacher des traces d'un passé honteux, incarne un type on ne peut plus ambitieux lui-même à la poursuite d'un héritage : il est donc l'homme à abattre mais le gars est particulièrement futé étant un expert en "dissimulation". Il fait preuve également d'une certaine imagination pour maquiller ses meurtres en accidents (de la cage d'ascenseur qui s'emballe à l'explosion d'un avion en plein vol) mais les deux hommes qui sont à ses trousses, passionnés dans la résolution d'énigmes, ne vont pas tarder à remonter la piste...
Faux-semblants, jeu de masques, messages à déchiffrer, personnages torves, John Huston semble bien s'amuser dans cette affaire et même si le film ralentit méchamment dans son dernier tiers - c'est sympa la chasse à courre, mais c'est difficile de se montrer au niveau d'un Renoir... -, on prend un certain plaisir à suivre cette petite enquête pleine de mystères. Alors oui, au niveau du maquillage (pauvre Kirk qui doit s'affubler des pires faciès), c'est vrai que le cinéaste a un peu la main lourde... Il faut d'ailleurs attendre le générique de fin pour que chacun se dévoile, histoire de lever le voile (et les masques) sur les derniers petits secrets de la trame... Bon pourquoi pas. Comme le noir et blanc de Joseph MacDonald est relativement chiadé et que la musique de Jerry Goldsmith est assez entraînante, ce divertissement intriguant demeure d'un bon niveau général... On est tout de même de la "géniale moiteur" de, disons, La Nuit de l'Iguane qui sera, justement, le film suivant du grand John.
Quand la Ville dort (The Asphalt Jungle) de John Huston - 1950
Du bon gros vieux classique noir, c'est clair. The Asphalt Jungle fait partie de la mythologie du genre, réputation on ne peut plus méritée, puisqu’on a là la crème de la crème des motifs qui ont fait la gloire des film de casse : trahisons, codes du milieu, petites pépées, cogneurs, lieux interlopes et couilles en acier, on est bien dans le moule originel. C'est donc autour d'un cambriolage que tourne le scénario, vol organisé par un vieux de la vieille, qui réunit autour de lui une fine équipe : le perceur de coffres, le chauffeur, l'homme de main, le revendeur, et même le flic corrompu qui fera passer tout ça comme sur des roulettes. Bien sûr, rien ne se passera comme prévu, puisque l'homme est un loup pour l'homme et un portefeuille pour la femme.
Trame classique et racontée classiquement par un Huston très attentif à respecter les règles du jeu. La narration est impeccablement professionnelle, mais sans audace. Non, ce qui marque le plus, c'est cette profonde humanité que le cinéaste donne à chacun de ses personnages : on est dans les bas-fonds des relations humaines, certes, et pourtant chacun de ces gangsters a ses raisons d'agir ainsi. C'est une femme vénale qu'il faut bien entretenir (Marilyn Monroe, craquante), c'est une famille qu'il faut nourrir, c'est un rêve de liberté qu'il faut atteindre, c'est une soif de se sortir du marasme qu'il faut bien tenter d'assouvir. Les personnages du film, tous, ont leur personnalité, leur côté touchant, et la pléïade d'acteurs mythiques invités par Huston est idéale pour rendre compte de cette finesse d'écriture : Sterling Hayden en gueule patibulaire, et qui va sur la toute fin du film se montrer comme un petit enfant avide de retourner aux sources de sa vie ; Louis Calhern en avocat véreux fasciné par la légèreté de Marilyn, mari attentif mais mélancolique qui porte la looserie sur son visage ; Sam Jaffe, vieillard attiré par la beauté de la jeunesse, et qui ne fait ce casse, pourrait-on croire, que pour pouvoir admirer une dernière fois une jeune fille danser à côté d'un jukebox (la plus belle scène du film), etc etc. Les trognes hyper-dessinées par les gros plans de Huston cachent toutes des fêlures, des épaisseurs psychologiques que le film prend tout le temps de nous dévoiler, les faisant passer au premier plan, aux dépends de l'intrigue somme toute secondaire (le casse est expédié très vite, par exemple).
Tous ces êtres aspirent à une liberté, celle de quitter la jungle des villes du titre original pour trouver une idée de la beauté : celle de l'enfance, celle de l'amour, celle de la liberté. Ces soifs d'absolu échouent pourtant contre la corruption complète de la société, décrite avec une grande cruauté et un grand cynisme. En gros, tout est sale et vénal dans cette histoire, alors que tous les personnages sont beaux et purs. La mise en scène, relativement fixe, met pourtant très bien en valeur ces décors de bas-fonds, ces beaux visages taillés à la serpe (Hayden est impressionnant), ces paysages urbains torves et glauques. Du coup, dans les dernières séquences qui sortent de la ville, le mouvement subit éclate d'autant plus, et ce montage très tendu des derniers plans force le respect : on se croyait dans un académisme assumé (et sublime), on s'aperçoit qu'on était dans une épure qui en gardait sous le pied pour balancer toute l'émotion au moment venu. Difficile de dire quoi que ce soit d'autre : c'est juste du travail impeccable, pro comme c'est pas possible, un film d'école, génial et inégalable.
Les Désaxés (The Misfits) (1961) de John Huston

"Nothing can live unless something dies."
J'aurai toujours une immense tendresse pour ce film mythique, miraculeux, euh, drôle. Parce que même si ce film est hanté d'une certaine façon par la mort (pas seulement dans le destin du couple Gable/Monroe (a posteriori, trop facile) mais surtout au niveau des nombreux dialogues qui y font référence ("We're all dying, aren't we ? We're not teaching each other what we really know, are we ?")), il possède aussi quelques magnifiques instants de grâce teintés bien souvent d'humour. Nos trois vieux gamins réunis autour de la Monroe, en Miss compassion, n'ont de cesse de faire leur "intéressant" pour capter son attention : Montgomery Clift (qui a bien morflé durant ces dernières années) en cow-boy de rodéo alcoolo-pathétique dont l'intensité du regard oscille constamment entre la folie douce et le pur délire (gros fou rire lorsqu'il entame sa danse avec Marilyn, il a des allures de personnage lynchien totalement jeté, croisé avec le loup de Tex Avery), Clark Gable (vieux matou qui a encore sa moustache et son sourire légendaire) en éternel personnage à la poursuite de ses rêves - entre l'indépendance totale et la femme de sa vie, il faut parfois choisir... - et Elli Wallach en rital éternellement (hum) éploré jusqu'à ce que survienne cette blonde tombée du ciel...
Trois vieux gamins, disais-je, qui succombent au charme de cette femme naïve, fragile et belle à se damner. Monroe étincelle, franchement, et prouve une bonne fois pour toutes qu'elle est l'une des plus grandes actrices de sa génération (elle n'a jamais été nominée aux Oscar, c'est tout à sa gloire) : j'avoue être un poil partial (je viens de terminer la lecture du bouquin de Oates, je suis à donf...) mais elle me sidère de bout en bout dans ce film : qu'elle lance un simple "OK" (ouais je sais, c'est rien, mais j'ai les jambes qui flanchent parfois pour po grand-chose), qu'elle s'amuse à entrer et sortir de la maison douze fois de suite après que Gable a posé des parpaings pour faire office de marche, qu'elle "joue avec ses lèvres" pendant que ses interlocuteurs se lancent dans de longs discours (Monroe est la reine de la micro-mimique, constamment dans son personnage même quand elle n'a point de réplique) ou qu'elle se contente d'être, bon Dieu, tout simplement (la tête reposant sur le siège d'une bagnole, le regard perdu), elle est sublime et ne cherchez point à me contredire, je suis capable de mordre.
Arthur Miller écrit son premier véritable scénario pour le cinéma et son écriture reste indéniablement très "théâtrale", faisant la part belle aux longues parties dialoguées entre deux personnages - cela peut sembler dans la première partie du film un peu systématique mais les dialogues valant tout de même leur pesant d'or, on ne s'en plaindra point (ce d'autant que la dernière partie du film, relativement muette, elle, laissant la place aux grands espaces (Huston "lâche les chevaux", c'est ça, littéralement) permet de contrebalancer ces passages très "littéraires"). Il est constamment question d'abandon, de perte, d'absence, de déception, chacun des trois mâles ayant la possibilité de s'épancher sur sa vie auprès de l'infirmière Monroe, toujours prête à concéder au passage une partie de son anatomie (sa joue, ses épaules, ses jambes, rien de graveleux, nan) pour qu'ils s'y reposent (en paix). Mais nos trois vieux garçons, comme des collégiens, ont également une méchante tendance à abuser de la bouteille et on arrive à ce climax du film, une séquence réellement irrésistible, où chacun part totalement en live : ronds comme des queues de pelle, notre quatuor parvient, en fin de soirée, tant bien que mal, à rallier ce refuge perdu au milieu de nulle part : Wallach se met à clouer des planches au beau milieu de la nuit (comme obsédé par l'idée de se "reconstruire"), Gable, éternellement fleur bleue, tente maladroitement de l'en empêcher (Wallach écrasant au passage les fleurs qu'il a plantées) et Clift, emmêlé dans ses bandes comme une momie ressuscitée, de partir dans un pur délire teinté de paranoïa (on a tout fait pour l'humilier, se plaint-il)... trois gamins qui se donnent en spectacle devant le regard de la pompière de service, Monroe, qui tente gentiment de calmer leur "retour de flamme" - rien que pour cette scène-là, The Misfits est éternel.
Place donc ensuite à ce combat des hommes contre la wild nature (contre leur nature sauvage, oui, aussi, of course) devant les yeux d'une Marilyn au bord de la crise de nerfs ("Murderers !"...). Huston prend tout son temps pour nous faire suivre cette aventure en territoire lunaire, une sorte de paradis perdu où les hommes tentent de dompter la nature et où la femme s'évertue, elle, en quelque sorte, à les dompter... La démonstration est sans doute un peu "simpliste" mais on est prêts à fermer les yeux devant cette facilité pour garder en tête la beauté indéniable des images concoctées par Huston. Je peux voir et revoir ce film à l'envi, je demeure, de toute façon, constamment et entièrement sous son charme - comme un baume cinématographique apaisant...
Plus Fort que le Diable (Beat the Devil) de John Huston - 1953
Un Huston boudé par la critique et le public, ce qui prouve que parfois la critique et le public sont sensés... On ne sait pas trop ce que le John a voulu réaliser avec Beat the Devil : à cheval entre film noir, comédie et polar, il valse sans cesse entre tous les styles sans en trouver aucun, livrant au bout du compte un film étrangement mort malgré le générique impressionnant. La fine fleur des acteurs mythiques (Boggart, Lolobrigida, Jennifer Jones, Peter Lorre), Capote à l'écriture, un noir et blanc purement hollywoodien réhaussé par les décors italiens, et Huston donc à la caméra, on pouvait espérer du lourd. Mais dès les premières minutes, on mesure l'état du plantage : la bande d'escrocs du dimanche se voudrait haute en couleurs, un peu comme le Capra de Arsenic and old Lace, mais n'est que poussive à cause du manque d'intérêt évident que Huston leur porte ; Lolobrigida, sous-exploitée, n'est que la potiche de service qu'elle a toujours été, même son potentiel érotique n'est pas perçu par Huston ; l'aspect film noir se perd dans une trame compliquée sans nécessité, et on ne retrouve pas la pureté directe des grands thrillers du maître ; l'aspect comédie est bien poussif, comme si à chaque fois qu'on voulait faire un gag, on s'en empêchait pour rester dans un aspect sombre et cynique plutôt que dans le délire; les
personnages sont mal creusés, notamment l'intéressante mythomane qu'est Jennifer Jones, qui aurait pu donner 11000 quiproquos drôles mais qui est à peine esquissée ; enfin, comble des combles, Boggart est éteint, très moche dans cette lumière qui le vieillit, jamais élégant ou "mythique" comme il a su l'être aux temps de sa gloire... Bref, on soupire souvent, malgré quelques scènes pas mal (un assassinat nocturne, quelques dialogues taquins), et on se lance à la recherche d'un peu de fantaisie au milieu de ce rythme poussif où même les acteurs semblent largués.
Gens de Dublin (The Dead) (1987) de John Huston
C'est clair qu'avec Huston aux commandes, il est difficile d'être déçu par cette adaptation de la nouvelle de Joyce. Une immense fidélité au texte, souvent à la virgule près, et surtout un don pour mettre en image la fabuleuse fluidité du texte de l'Irlandais. Toute la partie dans la résidence des deux soeurs jouit d'une mise en scène millimétrée à tel point que les personnages défilent sur l'écran les uns après les autres sans qu'on n'ait jamais l'impression de sentir le moindre mouvement de caméra... (Et pourtant, elle est là, c'est clair...) C'est une vraie partition de musique au niveau du montage qui sert parfaitement la petite mélodie du texte de Joyce : en effet, sans avoir l'air de trop y toucher, tant les évocations sont parfois fugaces, de nombreux thèmes vont et viennent constamment sans qu'on y prenne parfois garde - que ce soit au détour d'un dialogue, d'une chanson, d'une poésie, d'un discours - avant d'être à nouveau convoqués, belle apothéose, lors du mouvement final.
Si la fin est d'une tristesse immense - on sent presque tout le poids des années de Huston qui s'écroule sur nos frêles épaules - tout avait contribué à nous y préparer, dans la première partie, malgré les gaietés d'usage. Qu'il soit question d'un amour passionné dans la poésie récitée par l'un des invités, du temps qui passe lorsque Gabriel - le neveu des deux soeurs - s'adresse à la chtite Lily et se souvient du temps où elle jouait encore à la poupée, d'un passé glorieux enfoui lors de l'évocation de chanteurs d'opéra qui, auparavant, venaient se donner en spectacle à
Dublin, de la mort, of course, avec notamment l'histoire de ces moines qui dorment dans leur futur cercueil, du sol natal de Gretta (Anjelica Huston, la femme de Gabriel) dont parle Molly Ivors en invitant Gabriel à s'y rendre en vacances, de la fragilité de la vie que l'on perçoit dans le mince filet de voix de l'une des soeurs, la tante Julia, lorsqu'elle entonne sa chanson (...), toutes ces pistes semblent finalement fusionner dans la seconde partie avec le récit de Gretta, cette histoire d'un amour de jeunesse, de ce jeune homme "mort pour elle", de cette passion jamais avouée qui va s'abattre sur le crâne de Gabriel comme un coup de massue. Huston n'a d'autre choix que d'achever son récit en voix off pour laisser toute la place au magnifique texte de Joyce sur cette neige qui n'en finit plus de tomber et finit par tout recouvrir, morts et vivants. Difficile de transcrire en image la véritable "bouffée d'émotion" que ressentait Gabriel pour sa femme avant cette confession, une confession qui le flingue littéralement; heureusement, le récit vibrant d'Anjelica Huston et l'absolue détresse qui se dégage des dernières images compensent cette petite omission dans la narration de Huston.
Après les couleurs joliment orangées de la première partie, les séquences pleines de vitalité, d'esbroufe, de mouvement, de chaleur humaine (les douces larmes des soeurs lors du discours de Gabriel), le final est d'une froideur terrible - la nudité de cette chambre, brrrrr - et on ressent un véritable frisson dans le dos quand le générique tombe comme un immense voile noir. L'évocation de la future mort de sa tante renforce encore le désespoir de Gabriel qui n'a lui jamais ressenti ce même élan d'amour passionné dont le récit de sa femme est empli : ce qui lui semblait son bien le plus précieux lui semble, à cette heure, en comparaison, bien vain, bien vide. Sa femme dort, déjà retournée à ses songes, et le voilà pathétiquement planté devant sa petite fenêtre à se rappeler son pathétique petit discours de la soirée... Huston nous a lui-même étourdi des petites lumières de la vie avant de nous plonger, à notre tour, dans cette froide nuit enneigée, nous laissant comme groggy... Il peut s'éteindre tranquillement, lui, le bougre, il a réussi son "oeuvre ultime".
Le Malin (Wise Blood) (1979) de John Huston
J'avoue avoir eu un peu de mal à rentrer dans le périple de cet ancien vétéran de la guerre qui après avoir en quelque sorte "joué au vrai-faux (ou faux-vrai?) prêcheur" (son église, celle de l'Eglise sans Jésus (hum) ne reconnaît point le sens du péché) semble finir par se prendre à son propre jeu en se mutilant, comme pour expier ses péchés... Brad Dourif campe avec un certain brio ce type complètement azimuté qui va croiser la route d'une petite poignée de personnages plus starbés les uns que les autres : un jeune gars tout foufou qui est prêt à devenir son premier adepte et à le suivre partout, un inquiétant Harry Dean Stanton (mais fut-il jamais autre qu'inquiétant ?) en charlatan prêcheur faussement aveugle, la fille de ce dernier qui a indubitablement le diable au corps et qui drague notre Brad (belle séquence où celle-ci se tortille sur un lit de feuilles mortes pour le charmer, comme une sorte de serpent tentateur), ou encore et toujours un autre prêcheur profiteur qui ne tente que de soutirer de la thune. Parcours totalement erratique de Brad dans cette petite ville du Sud des Etats-Unis au volant d'une caisse toute pourrie, comme s'il tentait finalement d'emboîter le pas malgré lui à son grand-père (courte apparition de John Huston himself) lui-même prêcheur, qui l'a, semble-t-il, traumatisé dans son enfance.
Le ton du film oscille entre causticité et grotesque, une sorte d'humour à froid pince sans rire sans que l'on sache toujours vraiment où l'histoire veut nous mener; Brad, pupilles constamment écarquillés, a définitivement la bougeotte et finit par faire penser à une mouche, emprisonnée dans un verre, qui se cogne la tête dans tous les recoins; le jeune type, son adepte, qui se déguise en gorille pour errer en ville, apparaît finalement presque comme une sorte de double : bien qu'il ne cherche qu'à s'attirer la sympathie des gens, il ne provoque que l'effroi de ses congénères. Brad, qui va se sentir comme poussé au crime lorsqu'il croise le chemin d'un de ces précheurs qui embobine la foule, arrive en quelque sorte au bout de son chemin spirituel et finit par se brûler lui-même les yeux et se mutiler : ultime tentative de rédemption ou aveu définitif d'échec, difficile de trancher...; on pense inexorablement à Au Dessous du Volcan dans ce cheminement sur la corde raide entre références religieuses et ironie mordante. Mais malgré une mise en scène et une direction d'acteurs remarquables et parfaitement maîtrisées par le grand John, je reconnais ne pas avoir, là encore, totalement mordu à l'hameçon hustonien. Cela viendra peut-être avec le temps...
Dieu seul le sait (Heaven Knows, Mr Allison) de John Huston - 1957
Au milieu des 16337 films de Huston, il y a forcément des choses plus oubliables (mais peu quand même) : Heaven Knows, Mr Allison est assez mollasson, copie paresseuse de ce que le gars sait déjà faire. C'est vrai qu'à partir de la fin des années 50, on a l'impression que Huston n'a plus grand-chose à prouver et qu'il ne se prive pas pour lever souvent le pied. On n'aura plus droit qu'à une petite dizaine de chefs-d'oeuvre, et celui-là n'en fait pas partie.
Un Marine (Mitchum), suite à une attaque des Japs, se retrouve sur une île du Pacifique uniquement habitée par une nonne (Deborah Kerr). Ce couple improbable va devoir s'armer contre l'adversité (ça va d'une chasse à la tortue sauvage à l'invasion d'une armée de Japs), et va développer de mignons petits sentiments. Entre respect de la robe et amour naissant, lui va découvrir en lui sa part de douceur ; entre admiration et respect, elle va découvrir en elle le doute. Bien. On pense immédiatement au fameux couple d'African Queen, dans cette façon étonnante de filmer un duo sans crise : le soldat et la nonne filent la parfaite histoire, sans dispute, en s'aimant sans nuage. C'est
d'ailleurs un peu le même rapport que dans le film de 1951 : la virilité qui se fait tendresse face à la fragilité. Autre motif identique : le rapport à la nature, et la tentation d'un eden naturel loin du chaos du monde. Adam et Eve sont cités dans le film, et on sent quelques tentations de faire de cette historiette une allégorie sur la naissance de l'amour en milieu sauvage.
Mais la comparaison entre les deux oeuvres n'est pas à l'avantage de ce (faux) remake : ici, on s'ennuie un peu devant l'absence d'évènements vraiment intéressants. Filmer l'entente parfaite entre homme et femme ne donne décidément pas un bon film. Mitchum a beau multiplier les séances de rampage au milieu du camp japonais ou boire la tasse toutes les 2 minutes, ça ne décolle pas, ça manque d'aventure. Même côté sentiment, c'est assez fade : la déclaration d'amour du soldat arrive comme un cheveu sur la soupe, sans que Huston n'ait pris le temps de faire monter la sauce, de filmer les étapes de ce sentiment. On
a l'impression que le cinéaste se fiche un peu de ce qu'il montre, se contentant de filmer honnêtement et sans bravoure ce scénario attendu. D'ailleurs le couple ne fonctionne pas, malgré la tournure très mignonne que la scénario lui fait prendre : les comédiens ne semblent pas sur la même longueur d'onde, on ne croit pas à cette complicité. La nature est, pour la seule fois chez lui, reléguée au rang de payasge de carte postale, idyllique certes mais sans caractère (où sont les animaux de African Queen ou de Roots of Heaven ?). Huston s'est endormi sous les palmiers, il en a bien le droit, le bougre, mais il nous endort avec.
Le Vent de la Plaine (The Unforgiven) de John Huston - 1950
En voyant l'autre jour Bigard bavouiller devant le pape aux côtés d'un Sarko hilare, je me demandais s'il avait jamais existé un bon artiste de droite, sans arriver à trouver un seul nom. Eh bien, ça y est, j'ai trouvé, il en existe un : John Huston.
The Unforgiven est un western solide, plein de romances, de sacrifices et de jolis paysages. C'est donc l'œuvre d'un vrai artiste, ça va sans dire. Il y a là-dedans quelques travellings fabuleux (notamment le tout premier plan du film, qui donne au décor une grandeur pleine de noblesse), et certaines scènes sont assez fabuleusement filmées : un Lancaster à bout de souffle qui se perd dans la poussière, une séquence de lynchage très brutale, des cadres saturés de chevaux sauvages, et toute la fin, violente, classique en même temps que déjà tournée vers le cinéma moderne, celui de Siegel ou d'Eastwood. C'est le passage obligé des gentils cow-boys encerclés dans leur bicoque et qui manquent de munitions, mais Huston le charge d'un dilemme fort en émotion reposant sur les épaules de la petite Audrey Hepburn, jusqu'à un face-à-face assez clouant avec un indien.
Mais malgré ces indéniables qualités formelles (ça serait bien le comble, chez Huston), The Unforgiven est aussi très pénible au niveau du fond. Ça commence pourtant plutôt bien, avec cette métaphore finaude sur le maccarthysme venue de nulle part : en gros, un famille unie découvre que la benjamine du clan est une
indienne d'origine ; les gens qui l'aimaient le plus (frère, voisin) se mettent à la détester. Il faut surtout voir la tronche des gentils blancs quand ils apprennent la vérité, hilarant. Huston, et on s'en réjouit, file donc la métaphore sur la présence de "l'étranger" au sein de la communauté tranquille, et la réaction épidermique du bon citoyen yankee par rapport à cette présence, rien à dire. Mais ensuite, le film s'enfonce dans ce qu'il faut bien appeler un racisme crasse, en opposant la sauvagerie présumée des indiens à la noblesse de cœur des blancs. C'est certes le lot de nombreux westerns, mais le gars pousse ici le bouchon très loin. Si un indien endosse un rôle important, c'est pour en faire un voleur de chevaux ; si Lancaster est plutôt modéré dans sa vision de la tribu indienne, c'est pour mieux prononcer des phrases limite pour encourager sa sœurette à décaniller du rouge, genre : "T'inquiète, c'est pas toi qui tues, c'est ton fusil", ou "Quand il sera assez près pour que tu aies envie de crier, ne crie pas, tire". Amen. L'écœurement est définitivement atteint lors d'une séquence que n'aurait pas osée De Villiers : une opposition entre la musique des indiens (forcément primitive et "magique") et celle, raffinée et civilisée, des blancs (Mozart), qui se termine bien sûr par une victoire par KO de cette dernière. Tout le film repose d'ailleurs sur un seul suspense : empêcher l'indienne de rejoindre ses frères, pour la retenir dans le confort douillet de la civilisation chrétienne et éduquée des blancs. Berk. The Unforgiven apparaît donc comme le double inversé de The Searchers de Ford, l'enjeu consistant à briser les liens du sang pour leur préférer ceux de l'éducation.
Ajoutons que Hepburn est quand même une actrice très fade, ce que vient confirmer son jeu hystérique dans ce film ; c'est une gravure de mode, alors qu'on lui aurait demandé un chouille plus que son joli minois. Même Lancaster a l'air un peu hésitant sur son personnage, effectivement incompréhensible. Je préfère oublier ce film, disons, nauséabond dans la carrière du grand John, en misant sur le fait qu'il n'a pas lu le scénario avant de signer. Comme dit Shang : au royaume des aveugles...
La Bible (The Bible - In the beginning) de John Huston - 1966
Pointu, non ? Nécessaire, je reconnais que c'est pas sûr. Bon, ma foi, La Bible du gars John permet de se refaire un peu de culture, et de réviser un peu les personnages du roman. C'est pas un mal, même si Huston ne va pas chercher dans les alinéas, et se contente d'aligner les immenses mythes (Adam et sa donzelle, Noé, Abraham, etc.), dont même le plus athée des païens connaît les grandes lignes de vie. Au rang des qualités de ce long film empesé : le fait qu'il aborde les choses, en tout cas dans ces deux premières heures, par un biais qu'on n'attendait pas. Sur la papier, on s'attend à un peplum kitsch avec force figurants, et ce n'est pas le cas. Il y a de vraies tentatives audacieuses, notamment dans le tout début : la création du monde est vue comme la création du cinéma ; on a donc droit à 10 minutes assez géniales, très abstraites, sans acteurs, où la lumière et la couleur émergent lentement de la pellicule, où des images documentaires et simplement contemplatives viennent nous faire prendre un biais inattendu. C'est bluffant, certes emphatique mais courageux et subtil, un peu comme si Dieu, au premier jour, avait créé non le monde mais La Bible de Huston. Pas mal. Ca met d'ailleurs du temps à se gâter, le passage sur Adam et Eve creusant encore cette veine expérimentale, en trouvant des rythmes étranges, des obscurités et des ambiances bien loin de l'imagerie paradisiaque attendue.
Après un épisode Abel-Caïn (1-0 pour Caïn) presque pasolinien dans son abord solaire et amateur, mais oubliable quand même, voilà le gars Noé qui débarque avec ses éléphants et ses girafes, donnant la meilleure partie du film. On comprend ce que Huston a tenté (et en partie raté) : faire de la Bible une longue histoire intime, loin de l'esbrouffe. Les plans sur Noé et sa famille, enfermés avec des animaux improbables, sont très jolis. Huston reste au plus près de son acteur (ah ben non, c'est lui-même qui joue le rôle), dans une belle entente avec un univers de huis-clos inespéré, entouré de cris d'animaux. Il faut voir ces scènes tout en amour de l'univers (il faudra un jour écrire une thèse sur les rapports de Huston avec les animaux, ils n'ont jamais chez un autre été autant aimés et filmés aussi simplement), où les gusses nourrissent un hippopotame au lait de chamelle (le pépère a l'air d'apprécier), et où le héros dort en entourant un flamant rose de ses bras rugueux. Toute cette séquence mérite à elle seule la vision de ce film, non point tant pour le spectacle que pour cette tendresse finalement païenne qui se déploie dans son traitement.
Le reste est moins bon, Huston ne tient pas son rythme sur la distance. Le plus long épisode, celui d'Abraham et Sarah (George C.Scott et Ava Gardner, il fallait oser), est longuet, mal foutu, emmerdant au possible. Malgré une courte parenthèse réjouissante sur la déchéance de Sodome, filmée comme Roma de Fellini mais sans son souffle, on s'ennuie sévère devant les affres tout en emphase du gars, et on trompe son ennui en comptant les invraisemblances du récit, ou en cherchant quelques signes du grand metteur en scène (qu'on trouve dans la fuite de Hagar dans le désert ou dans l'arrivée de Peter O'Toole en Dieu). Au bout des 3 heures, La Bible apparaît comme un film bancal et lourd, mais qui aura au moins eu le mérite de tenter des trucs, et d'éviter la kitscherie pure.
La Charge victorieuse (The red Badge of Courage) (1951) de John Huston
Malgré sa courte durée (un peu plus d'une heure - le film aurait été amputé de 20 minutes), un souffle épique et une certaine finesse psychologique dominent cette reconstitution de la guerre de sécession.
Le jeune soldat nordiste Audie livre sa première bataille; par pure bravache, alors qu'il multiplie les exercices avec ses compagnons d'armes, il a hâte d'aller au front. L'action ne tarde pas à venir et lors du second assaut sudiste notre courageux Audie court comme un fou... dans le sens de la retraite - la caméra de Huston vole littéralement sur les pas de notre homme et alors que celui-ci s'embu
sque dans les fourrés, elle continue sa course folle en arrière: un plan d'une rare intensité et d'une beauté folle. Ce dernier tarde un peu à reprendre ses esprits, croise les blessés qu'il se met à envier et rejoint tout penaud le reste de son régiment en racontant une mensonge bien lourdaud; alors que les soldats s'endorment, la caméra survole légèrement en hauteur ces corps harassés et finit sa course sur notre Audie, les yeux grands ouverts, qui se rêve en héros. Le lendemain il continue de raconter des bobards sur sa participation aux combats de la veille, mais dès la première attaque de
la journée, voilà notre gars complètement survolté, qui, emporté dans son délire, se positionne en avant de ses propres troupes; lors de l'assaut final, il se fait une gloire de reprendre le flambeau du porte-drapeau et de mener les troupes à la bataille: véritable trompe-la-mort, héroïque malgré lui, après être tombé dans des profondeurs morales terriblement humaines. Lâcheté et héroïsme se côtoient dans un seul homme qui a fini par perdre le sens des réalités: le plan où il rejoint le porte-drapeau ennemi qui tombe à ses pieds, saisit le drapeau sudiste qu'il fait flotter au dessus de l'homme gisant mort est d'une force incroyable tant notre homme semble alors prendre conscience qu'il pourrait être exactement à la place de l'autre.
Huston, en adaptant l'oeuvre de Stephen Crane, signe un film une fois de plus superbe où les prouesses cinématographiques sont légions: chaque gros plan sur les visages de soldats où transpire la peur -les larmes qui coulent parfois de leurs yeux avant la bataille- est compensé par ces grands mouvements de foules, où le courage n'est souvent qu'une douce folie. To be heroic or not, is it the question?





















