Ode to the Dawn of a Man (2011) de Werner Herzog
Tout, tout, tout vous aurez tout sur le Herzog, non, non, non vous n'y couperez point. Cette petite chose musicale à donc été filmé par le Werner dans l'église protestante d'Haarlem aux Pays-Bas lors des enregistrements de la musique du film The Cave of forgotten Dreams. Sûrement un peu trop envoûté par les images, je n'avais prêté qu'une oreille distraite à la musique et c'est ma foi bien bêta : la musique composée par le violoncelliste virtuose Ernst Reijseger est absolument sublime et vous pouvez d'autant plus me croire que je n'y connais rien à la chose. Je ne vous parlerai que rarement d'un violoncelliste, moi qui parviens à peine à sortir un déchirement strident d'un harmonica, mais là j'avoue pour le coup avoir été totalement bluffé (enfin surtout mes oreilles) : le type te sort des sons de son instrument à pleurer sa mère (instrument qu'il a fait faire sur mesure en y ajoutant quelques petites touches personnelles) et ce avec une dextérité confondante.
Accompagné d'un type avec un flutiau en fer (paroles d'expert, je vous le rappelle), d'un autre à l'orgue (ou au "double piano) ou de huit choristes au taquet, chaque morceau est un vrai petit bonheur qui ferait passer la référence (...) Steve Lukather, dans un autre domaine, pour un bras cassé (voir les deux). Werner se foule pas vraiment pour filmer l'ensemble (des panoramiques d'un instrumentiste à l'autre à l'arrache et je ne parle po des flous) mais l'essentiel est ailleurs : Reijseger semble totalement hanté lorsqu'il joue et tire de son violoncelle des accords qui vous font frissonner jusqu'en bas de l'échine... Même son gamin de quelques mois est fasciné quand popa joue et on le comprend grave (putain, au même âge, j'ai dû me taper de l'accordéon en boucle, c'est ça qui m'a niqué l'ouïe). Bref, pas vraiment tonitruant dans la forme mais un petit doc tourné au débotté qui donne irrémédiablement envie de se plonger illico, non point dans la grotte, mais dans la B.O. C'est toujours cela pris.
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La Grotte des Rêves perdus (Cave of Forgotten Dreams) (2010) de Werner Herzog
C'est toujours avec une certaine excitation que le fan d'Herzog découvre le dernier "documentaire" du maître. Le mot "découvrir" convient parfaitement à ce dernier opus, puisqu'on plonge avec le réalisateur dans les antres de la grotte Chauvet (découverte en 94), un espace dont la magie opère presque instantanément et dont on partage avec les visiteurs du lieu l'émotion qu'il provoque. Après avoir exploré les confins de la terre et au delà, allant jusqu’à plonger dans les abysses glaciaires ou se plaisant à regarder notre Terre de l'Espace, Herzog explore les confins du Temps puisqu'il nous emmène pour un voyage quelque 30 000 ans avant notre ère. Le sujet pourrait quasiment se passer de commentaires mais, sur ce sujet "en or", Herzog parvient forcément à livrer ses propres réflexions pertinentes et à ouvrir d'autres perspectives. Passée une première phase d'émerveillement brut, le réalisateur ne peut ainsi s'empêcher de livrer un parallèle entre ces dessins et le cinéma, l'illustration d'un bison avec huit pattes, comme s'il était "en mouvement", étant notamment qualifié par le sieur de "proto cinéma". Le ballet des lumières qui éclairent ces peintures rupestres permet, en plus, non seulement d'imaginer la façon dont ces hommes préhistoriques pouvaient percevoir ces œuvres - leurs propres ombres se mêlant au tableau - mais parvient également à animer, littéralement, cette immense toile animale. Du cinéma muet visionné dans un silence d'or où l'on imagine aisément, à l'instar des visiteurs, que l'on finisse par percevoir ses propres battements de cœur, ému par ce spectacle "atemporel".
Quels étaient ces "hommes" (le dessin du "bas du corps d'une femme allié à un bison" tendrait à faire croire que l'instinct sexuel animal était au top de sa forme (hum)... plus "amusant" encore cette figurine - retrouvée dans une autre grotte des Alpes - représentant un corps d'homme avec une tête d'ours ainsi que les multiples ossements d'ours jonchant le sol de la grotte ou encore ce crâne d'ours retrouvé sur une roche et pointé en direction de l'entrée de la grotte (une espèce de rite religieux ? why not) finiraient presque par vous faire croire à l'existence de véritables hommes-ours qui dessinent sacrément bien quand même... - chacun ses délires, nan ?), quels étaient leurs rêves ? On en saura sûrement jamais rien, mais cela permet au gars Herzog de se lancer dans une réflexion sur le regard assez pointue : son épilogue où il évoque ces deux drôles de crocodiles albinos qui sont nés non loin de cette grotte (à quelques kilomètres se trouve une centrale nucléaire ; les eaux utilisés pour refroidir la centrale alimente une véritable serre "tropicale" où sont élevés des crocos) est particulièrement intéressant ; loin de tomber de façon attendue dans une vision apocalyptique du monde, il évoque le regard que ces créatures (du futur...?) pourraient avoir sur ces peintures... A l'image de ces deux crocodiles qui donnent l'impression sous l'eau d'être face à face mais qui finalement ne le sont point, on peut se demander s'il est possible aujourd'hui pour l'homme de "se reconnaître" dans ces peintures, de comprendre le monde voire l'esprit de ces lointains ancêtres ou si tout cela n'est que pure illusion...
Un doc d'Herzog n'en serait point un sans ces individus pour le moins "bizarres", ou disons plus simplement originaux qui entretiennent un lien avec ce domaine exploré : un Allemand en tenue d'époque - oui monsieur - qui se plaît à jouer d'un flutiot vintage en os un air... euh un chouille déplacé on va dire (l'hymne ricain...), un gazier qui nous explique comment avec un "lance lance" (po d'autres mots) on pouvait tuer un cheval à trois kilomètres - essais guère concluants, manque d'entraînement sûrement, depuis le temps... -, ou encore ce créateur de parfum qui tente de capter (en vue d'une reproduction de cette grotte pour les touristes) la senteur des lieux - sa conclusion est chafouine : l'odeur est subtile (je n'y connais rien, mais je tendrais à être d'accord avec lui)... Si la beauté de ces peintures murales, comme l'explique joliment un intervenant citant des Aborigènes, serait peut-être plus l'expression d'un esprit que d'un homme - et puis quitte à évoquer l'idée de "la création artistique" - , il faut reconnaître que la nature fait aussi des merveilles à ce niveau-là pour donner un écrin digne de ce nom à cette galerie d'art : il y a dans cette grotte (bon, c'est po spécifique à celle-là, certes, mais elle a rien à envier aux autres) des "motifs architecturaux" à couper le souffle : outre les éternels stalactites/gmites de toute beauté, il y a de véritables sculptures qui ont parfois recouvert certains ossements... Rien ne se crée, tout se transforme, certes, mais là c'est quand même super jouli... Bref, quatre-vingt dix minutes de pur bonheur visuel conté par la voix spectrale du sage et romantique Werner. Tout béat le Shang, forcément. (Shang - 20/10/11)
Diable, la magie a également opéré sur le Gols, non moins béat devant ce très beau doc un peu plus sobre que d'habitude (et du coup anonyme ? eh ben non, justement pas) du Werner. Avec sa voix sépulcrale, appuyée par une admiration qu'on imagine immense pour ce qu'il découvre, il parvient même à conférer à cette plongée dans le temps et dans l'espace une atmosphère fantastique, presque effrayante. On sent qu'on touche là quelque chose de mystique, de grandiose, qui dépasse l'humain, et le style-Herzog se met complètement au diapason de cette magie. On est légèrement inquiet en s'enfonçant avec lui dans la grotte, et il parvient une nouvelle fois à nous faire voyager au bord de quelque chose de très vaste par une simple façon de filmer, de raconter, de choisir ses protagonistes ou ses angles d'attaque. Beaucoup aimé, comme mon confrère, ce mélange de dérision (le gars qui fait une démonstration d'arme à l'ancienne) et de grandeur, ces réflexions sur le cinéma qui viennent d'on ne sait où et qui sont pourtant très pertinentes, et cet épilogue somptueux, en un plan séquence, où la caméra plonge sous l'eau ou revient à la surface sur les traces de ce crocodile albinos qui semble être dirigé tant il est à la bonne place. L'ultime regard qu'il pose sur nous glace le sang et envoie littéralement le film sur orbite. Le sujet est bien assez fort en lui-même pour acquérir cette grandeur, mais Werner possède un sens communicatif de l'extase qui enfonce un peu plus le clou. Passionnant. (Gols - 04/04/12)
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Into the Abyss - a Tale of Death, a Tale of Life (2011) de Werner Herzog
Poussant toujours plus loin sa quête dans les extrêmes, Herzog ne nous emmène point cette fois-ci aux confins de la Terre, de l'Espace ou dans les profondeurs marines mais aux confins de la vie, à savoir le tristement nommé "couloir de la mort". Farouche opposant à la peine de mort, on pense qu'Herzog va construire son doc exclusivement autour de cette idée. Pas vraiment, en fait. Il nous fait faire la connaissance de deux jeunes gens, Michael Perry (depuis dix ans en prison et attendant son exécution dans les jours qui viennent) et Jason Burkett (également depuis dix ans en prison et auquel il reste au minimum trente ans à faire) impliqués dix ans plus tôt dans un triple homicide. Werner annonce dès le départ la couleur à Perry ("Je vous considère comme un être humain et je suis contre la peine de mort, cela ne veut pas que dire que je suis votre ami, hein..." (de mémoire)) et il ne va jamais tenter de minimiser les actes dans lesquels il est impliqué. A partir de documents d'archives tournés par la police sur les lieux des crimes, on reconstitue le fil de ce qui s'est passé et les images sont parfois d'une extrême violence (me serais bien passé des éclaboussures de sang dans l'appart de la première femme assassinée ; c'est toujours le problème de manger des bolognaises en regardant un film) ; certaines images sont relativement cash (le cadavre de la femme dans le lac avec ce pied flottant à la surface, le cadavre des deux jeunes gens que l'on filme plus ou moins à distance) et on comprend bien l'étendue du carnage - je vais faire l'impasse sur le coulis de framboise. Herzog, ensuite, interroge des proches des victimes (une femme a perdu dans l'histoire sa mère et son frère, un jeune homme son petit frère) et c'est parti pour des séquences qui nouent forcément la gorge (le gars Werner est un peu limite - je sens le gars Gols qui frétille - quand il demande à ces deux personnes de montrer les photos, face caméra, des personnes assassinées... Il est clair qu'il leur est difficile ensuite de parler sans être victime d'une grosse poussée lacrymale...) Moment émotion, mouais, et surtout moment "absurdité de la vie" lorsqu'on réalise que ces trois personnes sont mortes... à cause d'une bagnole que les tueurs ont voulu voler. Eh ouais, cela tient à peu de chose, dit-il, ne regrettant pas pour une fois de n'avoir jamais passé le permis.
Bon sinon ? Les moments les plus forts ou les plus saisissants à mes yeux sont à trouver dans les témoignages du père de Jason et dans ceux d'un ancien responsable bossant dans le couloir de la mort. Le père de Jason, lui-même en prison comme apparemment la plupart de ses fils ("Dans la famille prison", ouais, on en rirait presque...) revient sur sa "responsabilité" (drogué dès l'âge de 13 ans, il a eu un parcours exemplaire au niveau des conneries) par rapport à l'éducation de ses enfants (difficile de ne pas reconnaître qu'il a merdé, certes... mais le gars est le premier à convenir qu'il fut une grosse merde ce qui est sûrement déjà un premier pas vers la sagesse... un peu tard, vi) et sur son témoignage lors du procès de son fils ; en endossant sa part de responsabilité dans la sale route suivie par son fils, il a supplié le jury de ne pas le condamner à mort - il est parvenu ainsi à faire fondre en larmes deux personnes et à sauver son fils... On sent bien que le gars, et ce sûrement pour la première fois, a eu le sentiment d'être utile... L'autre témoignage qui secoue sa mère est celui de cette grosse montagne de gardien qui revient sur son travail et sur ce jour où il a fini par craquer - "bourreau" (il attachait les victimes sur le lit avant que l'on procède aux injections) n'a certes jamais dû être un boulot très équilibrant psychologiquement parlant... On sent que le gars a vécu l'enfer avant de décider de tout lâcher. On voit bien aussi qu'il va "dans le sens" d'Herzog (le côté littéralement inhumain de ce taff) mais le cinéaste ne cherche pas à nous démontrer par A + B son point de vue. Il évite d'une part de nous faire vivre "les derniers instants de Michael Perry" (forcément sciant quoiqu'on pense du gars) - un dernier salut plein de dignité entre les deux hommes avant que ce gros poupon maladroit (et assassin, on est d'accord) grandi en cage ne rejoigne sa cellule à une poignée de jours de l'exécution - ; d'autre part, le témoignage de celle qui fut la sœur et la fille de deux victimes va plutôt dans le sens des "pro" peine de mort : elle a tenu à assister à l'exécution de Perry et avoue que la mort du gars lui a comme "enlevé un poids" ; non, elle est d'accord, cela ne lui a rendu personne mais elle semble persuadée que certaines personnes ne méritent tout simplement pas de vivre (le gars Perry a été qui plus est un peu "maladroit" dans ses derniers instants en disant qu'il "pardonnait à tout le monde" - mouais...). On sent le Werner forcément sceptique face à elle mais baste..., il préfère finir sur une idée un peu plus "optimiste" en évoquant la future naissance du gamin de Jason (le gars s'est marié en prison... vu les conditions dans lesquelles le couple peut se rencontrer, toute possibilité de relations sexuelles semble impossible... bref c'est un miracle en soi cette naissance... mouais, comme dirait Herzog, il n'y a pas que du trafic d'alcool et de cigarette en prison... on rougit pour lui)... Au final, un doc qui remue souvent de l'intérieur, ce qui n'est point étonnant vu la teneur du sujet - et sa gravité... la causticité habituelle du Werner en fait forcément les frais. Reconnaissons aussi, côté facilité, en toute bonne foi pour une fois (...), qu'on a connu Herzog un peu moins traqueur de larmes...
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Happy People : a Year in the Taiga (2010) de Werner Herzog et Dmitry Vasyukov
Rien de mieux pour commencer l'année qu'un chtit doc d'Herzog. Bon autant le dire d'entrée de jeu, c'est une petite cuvée, un doc dans lequel Herzog ne semble d'ailleurs pas s'être investi "corps et âme" ; il est certes présent sur ce projet au niveau de l'écriture et de la voix off mais sa participation semble s'être limité à cela. Nous voilà donc à Bahkta, petit village de Sibérie des plus enclavés - le seul moyen d'accès est l'hélico ou le bateau... quand le fleuve n'est pas gelé... On suit sur un an la vie des trappeurs du coin qui n'ont pas vraiment une vie de jet-setters ; grosso modo au printemps et en été tu coupes du bois (le paradis de Charles Ingels...) pour préparer la saison de chasse ; en automne / hiver, tu te pèles ta mère pour aller ramasser des pauv' chtites bêtes à fourrure mortes que tu as pris au piège avec des systèmes "ultra ingénieux qui remontent à Mathusalem" - rah c'est beau la tradition... Les ennemis principaux du trappeur sont : les moustiques qui pullulent à la saison "chaude", la solitude et le tronc d'arbre qui s'abat insidieusement sur ton chalet. Le compagnon incontournable du trappeur demeure bien entendu le chien : une bête qui est considéré "comme faisant partie de la famille" vu qu'il t'aide à te nourrir - c'est pas rien -, une bête qui peut faire cent-cinquante kilomètres dans la journée en courant derrière ton chasse-neige et qui, à l'arrivée, n'est même po rancunière...
Les deux documentaristes s'attachent aussi, en passant, à filmer certains autochtones dont cette tribu inquiétante qui semble avoir été élévée au biberon à la vodka - il y en a d'ailleurs un parmi eux qui a une vraie tête de champion et qui va faire flamber sa cahute en oubliant d'éteindre une clope... Well done Dimitri. D'un autre côté, c'est pas vraiment le bois qui manque dans la région et comme il y a pas grand-chose à faire que d'en couper... Herzog et Vasyukov semblent donc tendre à vouloir nous démontrer que le trappeur avec sa canne à pêche, ses pièges et ses clebs est heureux comme un larron en foire dans son taff où il est, c'est un euphémisme, libre comme l'air... C'est sûr que tu n'as pas un couillon du gouvernement à tes basques quand il fait moins 30 degrés... Enfin, pour être tout à fait francs, c'est quand même loin d'être la fête du slip de passer sa vie à chasser l'écureuil ou le putois - sauf si tu es un grand misanthrope de base... On découvre, quoiqu'il en soit, un vrai "bon vieux métier ardu" pour lequel il vaut mieux être né la hache à la main - ce n'est malheureusement point moins cas, j'avais déjà des ampoules à la naissance (je me blague, c'est le début de la nouvelle, l'atmosphère est à la déconne). Vivifiant, vi, mais loin d'être un grand cru.
La Bohème de Werner Herzog - 2009
Pour une fois, je grille mon gars Shang, pourtant grand spécialiste de Herzog, avec ce court-métrage réalisé pour une chaîne de télé (et que tu peux voir ici, vieux frère, c'est la mienne). Voilà, je crois que j'ai à peu près tout dit. D'accord, pour prolonger un peu, disons que voilà une sorte de clip expérimental très joliment réalisé, où Herzog filme des couples ethiopiens qui se séparent sur un air de La Bohème de Puccini qui raconte également une séparation. Bel effort de faire voyager la culture européenne et de montrer sa force jusqu'au fin fond de l'Afrique, portrait frontal d'une population, petites allusions au contexte politique et guerrier de l'Afrique contemporaine, Herzog fait dans la simplicité et dans la finesse, n'hésitant pas à privilégier l'émotion par rapport au discours. Techniquement, le film est bluffant, cette caméra vidéo parvenant à capter une profondeur extraordinaire dans les regards, un grain de peau très net, une nature magnifiquement rendue : ce n'est guère qu'une succession de portraits (4 couples, séparés par des soldats armés de kalachnikovs), mais il se dégage de cette immobilité et de cette netteté d'iamge quelque chose de magique, d'envoûtant, qui fonctionne très bien. Ca ne va sûrement pas beaucoup plus loin que la simple contemplation esthétique, mais ça aura au moins permis à Herzog de se payer un joli voyage, et à nous de récupérer encore quelques belles images du cinéaste. Utile, donc. (Gols 11/10/10)
Grand merci mon gars pour ce lien. Un court de l'ami Werner qui permet de se réveiller tout en douceur avec ces notes pucciniennes inspirées. C'est surtout les regards qui sont hallucinants, des regards à la fois frontaux, fiers mais aussi "intensément vide" (l'oxymore au ptit matin, rien de tel) comme si la caméra leur volait leur âme ou qu'ils en avaient peur (surtout les femmes) ou, pour être sans doute moins radical et dramatique, "terriblement fixe" ; si la poignée d'hommes armés (sauriez-vous reconnaître Dennis Hopper réincarné ?) prend un peu des allures d'une équipe de bras-cassés en posant aussi sérieusement "pour la photo", il y a quelque chose de beaucoup plus touchant dans les séparations de ces couples notamment... parce qu'on sent à chaque fois le petit signe que doit faire Herzog pour leur indiquer de se retourner et de prendre deux chemins différents ; il y a à chaque fois un coup d'oeil un peu perdu d'une microseconde qui donne finalement beaucoup de charme et de fraîcheur dans cette mise en scène un peu "figée". Forcément la musique de Puccini emballe l'ensemble d'une évidente note tragique mais ces petites hésitations face caméra chargent ces portraits d'un soupçon de candeur et d'humanité salvateur. Voilà, d'un autre côté je dors encore assis et ai bien du mal à me relire. Utile, agréable, transcendentalissime ? Juste quelques grammes de finesse visuelle dans un monde de brutasse. (Shang 12/10/10)
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My Son, My Son, What Have Ye Done (2009) de Werner Herzog
Si Bad Lieutenant était un film de flic sous acide (le film et le flic), on a plutôt l'impression d'avoir cette fois-ci sous les yeux le pendant opposé : une oeuvre et un personnage principal hallucinés, mais disons alors sous tranxène... Lynch étant producteur exécutif, on pouvait s'attendre à ce que la rencontre entre les deux maîtres livre quelque chose de relativement troublant pour ne pas dire de trouble, d'opaque. Sur ce point là, mission accomplie haut la main, vu qu'il n'est pas toujours évident de mettre le doigt sur les délires matricido-gréco-mystiques du héros. Le fait que le récit soit apparemment inspiré d'une histoire vraie n'est pas forcément plus éclairant... Mais essayons tout de même de décrire notre vision et notre impression de la chose, du petit rictus moqueur qui ne quitte point les commissures des lèvres aux paupières qui parfois, sûrement hypnotisées par les images ou la musique (omniprésente et lancinante, comme souvent chez Herzog), semblent terriblement lourdes...
Deux flics sont en bagnole : Willem Dafoe a pour associé un certain Michael Pena et à l'air pour une fois de jouer un type totalement normal ; il raconte une chtite anecdote sur un flic qui l'a poursuivi : sa conclusion sur le fait de se demander parfois qui sont les flics et qui sont les voleurs fait une jolie transition avec Bad Lieutenant. La radio les appelle pour se rendre sur les lieux où un meurtre a été commis : une femme gît à terre, victime des coups de sabres de son fils (Michael Shannon, le regard plus inquiétant que Vincent Gallo) qui s'est réfugié dans la maison familiale située juste en face : pour l'instant, rien de bien méchant si ce n'est que l'arme du crime est somme toute originale. La petite amie du forcené et son ancien metteur en scène (Shannon répétait le rôle d'Oreste - qui tue sa mère - avant d'être renvoyé du plateau) viennent raconter les dernières semaines de notre homme à Willem, deux témoins filmés comme s'ils sortaient tout droit d'un documentaire de Werner. On fera ainsi plus ample connaissance avec la mère - femme un peu neuneu qui semblait couver son fils ; mais surtout avec le gars Shannon qui avait, ces derniers temps, un comportement un peu zarbi : depuis un récent trip au Pérou, il entendait des voix intérieures (on a po d'enregistrement...) et il s'était tellement investi dans le rôle d'Oreste qu'il avait donc fini - il partait totalement en free lance - par se faire virer de la pièce... Le récit d'un fou furieux qui confond réalité et fiction - pas nouveau chez Herzog -, un simple individu inadapté qui craque (son besoin de filer ce qu'il possède - de son ballon de basket aux coussins...), un illuminé presque drôle (l'image du quaker sur les boîtes de conserve qu'il reconnaît comme étant l'image de Dieu, le vieux chanteur qu'il écoute en boucle et dont la voix est, d'après lui, celle de Dieu - c'est une obsession, oui...) s'il n'était dangereux...
Doit-on se marrer devant ce ton toujours décalé et les nombreux "décrochages" de la trame - le film tourne parfois au documentaire animalier - les iguanes et les crocos de Bad Lieutenant sont remplacés ici par un couple de flamants roses et un troupeau d'autruches (une autruche bouffeuse de lunettes qui vaut le détour, soit dit en passant), faut-il se laisser bercer et hypnotiser par ce conte d'où s'échappent de curieux instants suspendus (l'image figée, à la fin du repas, chez la mère, un passage hallucinant avec un nain dans la neige (...), notre couple qui s'avance vers la caméra alors que l'arrière fond est au ralenti), doit-on chercher un réseau de sens plus ou moins facile à déchiffrer (faire le lien entre ce dessert en gelée rougeâtre et le repas servi par Tantale, la séquence de l'ampoule placée au milieu des lunettes avec Shannon disant que c'est le moyen pour lui de faire "descendre le paradis sur Terre" est-elle une métaphore pointue du rôle du cinéaste (...!?)...), ou faut-il simplement finir par laisser le film nous "glisser dessus" et reconnaître que l'association Lynch-Herzog était plus excitante sur le papier que sur l'écran ?... A force de partir un peu dans toutes les directions - ah ça, on ne peut dire qu'on marche dans des sentiers battus : la patte Herzog est bien là -, cet exercice de style, qui ne cesse d'osciller entre le sérieux de façade et le grotesque sous-jacent, peut aussi finir par lasser - What the Hell have you try to do, s'entend-on même parfois murmurer intérieurement... Une bien étrange année pour Herzog, à mes petits yeux de fan...
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The White Diamond de Werner Herzog - 2004
Décidément je ne peux pas m'empêcher d'avoir quelques doutes sur l'honnêteté de Herzog en tant que documentariste. Autant j'ai une grande admiration pour le bonhomme quand il fait des fictions, autant ses postures face à la "vérité" me posent problème. Après Grizzly Man, qui fut à son époque un grand sujet de débat sur ce blog, le revoilà flirtant de façon un peu ambigüe avec la mise en scène du réel, avec cette même tendance à dramatiser coûte que coûte qui m'avait déjà agacé chez les ours.
A première vue, on reconnaît dès les premières secondes le sujet herzogien par excellence : on suit les aventures d'un scientifique inventeur d'un nouveau type de ballon dirigeable, et qui veut s'en servir pour survoler la forêt guyanaise ; le "drame" de la chose, c'est que 12 ans plus tôt, la même expérience s'était soldée par un accident ayant entraîné la mort d'un cinéaste embringué dans l'entreprise. Ce sont donc encore une fois les deux thèmes principaux du Werner qui sont exposés : l'obsession d'un homme pour une entreprise risquée, et
le cinéma comme moyen d'exorciser une tragédie passée. Herzog retourne sur les lieux, tourne autour de ce drame, et réalise son film comme pour effacer l'échec, le transformer en réussite humaine et cinématographique. Joli sujet, qui donne lieu à quelques séquences marquantes : splendides cadrages sur la nature, hostile et pourtant filmée avec une admiration sans bornes (les iguanes vus dans toute leur étrangeté, la cascade lentissime, les ballets des oiseaux) ; bel attachement pour un personnage secondaire, un Guyanais empreint de sagesse, tourmenté par une déchirure familiale, et qui devient presque plus intéressant que le chercheur ; et portrait effrayant de ce dernier, homme charismatique, brillant, lumineux, et en même temps souvent au bord de la rupture mentale (les éclats dans ses yeux sont assez inquiétants).
Seulement voilà : encore une fois, on a quelques soupçons devant certaines options du film. Ces dialogues peu naturels entre les personnages, visiblement répétés, ou en tout cas trop préparés pour être vraiment honnêtes ; cette façon de "spectaculariser" coûte que coûte les séquences, même celles qui ne racontent rien de particulier (on voit le chercheur bricoler un moteur, et Herzog en voix-off de préciser prophétiquement : "regardez bien, c'est cette pièce-là qui aura toute son importance dans le drame de tout à l'heure") ; ou, plus agaçant encore, cette tendance à se substituer à la vérité au profit du spectaculaire : voulant filmer une grotte mythique que personne n'a jamais vue, l'équipe est arrêtée par un gars du coin qui leur dit que cette grotte et ses mystères font partie de la culture du pays, et qu'il préfèrerait que Herzog ne montre pas les images dans son film ; ce qu'il fait, mais en prenant bien soin de nous dire que lui a vu cette grotte, et qu'il "n'en dira pas plus" : putassier, comme effet, le même que la fameuse cassette soi-disant terrible qu'on n'écoute pas dans Grizzly Man. Il faudrait que Herzog s'y fasse : quand il n'y a pas d'images dramatiques, il n'y a pas d'images dramatiques ; quand il n'y a rien à filmer, on le dit, on ne tente pas de faire croire au pauvre spectateur que ce qu'il ne voit pas est spectaculaire. Du coup,
les images vraiment impressionnantes (une charge de gorille filmée par ce fameux cinéaste disparu, incroyable) viennent asséner une bonne claque sur la caboche de Werner, qui n'a rien de ce type à se/nous mettre sous la dent. Bien énervé du coup par ce documentaire qui tord la réalité pour répondre à un cahier des charges hollywoodien (il faut du suspense, du drame, coco), et qui nous manipule par hantise du vide, du rien. Un anti-Depardon, finalement, pas très honnête, un peu roublard, et qui arriverait à vous faire une tragédie en 5 actes avec un film d'entreprise... Intéressant justement par ses limites, dirai-je pour être sympa.
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Rescue Dawn (2006) de Werner Herzog
On comprend ce qui a pu séduire Herzog dans ce récit autobiographique : en 1965, les Américains commencent à bombarder des cibles secrètes au Laos, en vue d'affaiblir le Vietnam; dès son premier vol, un ricain d'origine allemande se crashe, et ne va pas tarder à se retrouver prisonnier... Il ne tombe pas alors vraiment à Disney World, sans véritable espoir d'échappée. Un homme perdu dans une nature hostile, le Herzog non seulement ça le connaît, mais on sait aussi que ça la passionne. Que vaut ce vintage 2006, so ?
Herzog nous emmène rapidement dans le cœur du sujet après une bien jolie explosion d'avion et quelques mètres d'errance dans la jungle. Dieter Dengler est bientôt sommé de signer une lettre mettant en cause le gouvernement américain, refuse, subit des tortures du cru, avant d'être interné; s'il n'a point craqué jusque là, la situation s'annonce po terrible : il rejoint dans ce camps deux bras-cassés américains enfermés depuis plus d'un an et trois branle-manette d'origine viet qui ne sont point des foudres de guerre... Il comprend rapidement que pour se barrer de l'endroit, va falloir qu'il compte surtout sur lui... Toute cette période d'enfermement a un petit air de déjà vu un peu lassant, et les acteurs ont beau avoir perdu quelques dizaines de kilos - ils fondent à vue d'oeil, surtout Christian Bale - à part manger des asticots, ils ne font pas grand-chose d'intéressant... On retrouve la passion d'Herzog pour la jungle, les rivières et les rapides uniquement lorsque Dieter parvient enfin à se faire la malle - cette partie où avec son compagnon d'échappée ils finissent par ressembler à deux fantômes errants dans un monde hostile est de loin la plus prenante et on regrette presque d'avoir traîné aussi longtemps dans ce camp où presque rien ne se passe - cela fait partie du processus d'hallucination progressive des personnages, mais bon, on avait quand même rapidement saisi le but du jeu. Contrairement à ses films avec Kinski, Herzog, avec une image plus léchée, un style plus classique et moins de pétage de plombs, fait une œuvre avec moins de chair et de sang - on va pas dire que c'est un peu "édulcoré" -genre Hoolywood, tu vois- mais cela suit plus cette pente qu'une version plus personnelle et couillue de la chose. Malgré des paysages (thaïlandais) impressionnants, il s'assagit le petit père Herzog... (Shang - 13/11/07)
Bien d'accord avec mon camarade sur cet opus herzogien totalement plat et pratiquement sans aucun intérêt. Si on se lèche les babines dans un premier temps en imaginant tout ce que Werner va pouvoir tirer de sa jungle hostile, on déchante très vite devant ce film plan-plan déjà vu mille fois, et qui est presque moins prenant qu'un bon vieux Don Siegel genre L'Evadé d'Alcatraz. On dirait que tous les passages obligés sont là, bien rangés dans l'ordre, sans style et sans originalité. Il y a même quelques séquences complètement a-rythmiques, complètement bancales, insérées au milieu de cette histoire sans nécessité ; c'est comme si Herzog avait tourné trop de matériel, et qu'il tenait à tout mettre, quitte à casser complètement la progression de l'histoire (la scène des asticots n'est là que pour dégoûter la galerie, elle est d'ailleurs très mal jouée par Bale, qui en fait trop dans la provocation glauque).
Où est passé Herzog là-dedans ? On le retrouve peut-être dans quelques détails, quelques scènes un peu plus tenues : la séquence d'ouverture, plans documentaires sur les avions qui déchargent leurs bombes sur la campagne vietnamienne ; les longs plans sur les sangsues qui rappelle son goût pour filmer la nature hostile dans toutes ses horreurs ; une caméra à l'épaule presque "reportage" quand Bale arrive en prisonnier dans le village, qui préfère s'attarder sur les "à-côtés" de l'action (les enfants, les insectes) plutôt que sur le motif principal ; une ironie bienvenue lors de la scène où les GI regardent un clip d'information sur la survie en pleine jungle ; ou ces séquences effectivement très belles où nos deux gars s'enfoncent dans un enfer végétal et deviennent presque plantes à leur tour. Ca ne suffit malheureusement pas à faire de Rescue Dawn un film intéressant : trop de maladresse, des acteurs dirigés vers la démence sans vraie justification (Bale n'est pas Kinski, c'est clair), une volonté de plaire au public trop évidente. Un film sans signature, c'est bien le comble pour du Herzog. (Gols - 20/04/10)
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Film tiré du récit de Dieter Dengler, documentaire du même Herzog, c'est là
Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle Orléans (The Bad Lieutenant : Port of Call - New Orleans) (2009) de Werner Herzog
Au bout des deux heures du dernier Herzog, on ne sait plus trop si on doit franchement en rire - un rire assez déjanté avec un soupçon de gras - ou si on doit malheureusement en pleurer - Werner plante un coutelas large ça comme dans le dos de Ferrara et livre une pochade noire et grinçante à la Coen sans avoir le même don du rythme (et de la mesure...) et en s'éparpillant méchamment en route... Un lourd casting de tronches connues (Eva Mendès, bonnasse mais toujours dans l'attente de son premier cours de théâtre, Val Kilmer (il était pas mort d'une overdose il y a dix ans ? Ah j'confonds alors, dommage) Brad Dourif, Jennifer Coolidge, Michael Shannon...) mais qui, finalement, jouent plus les caméos de luxe que les personnages de poids. Herzog fait en effet tout reposer sur les épaules de Nicolas Cage et c'est là que commence, sûrement, le vrai blème.
Cage, drogué jusqu'aux oreilles pendant deux heures (c'est pas du mime ce qu'il se fout dans les narines, c'est de la pure, po possible autrement) est en free lance total... Et franchement, c'est risible : marchant comme un bossu, dès le départ, (il s'est pété la colonne au début du film dans des circonstances aquatiques
floues...), il oscille entre Anthony Quinn dans Notre Dame de Paris et Gérard Depardieu dans la rue : plus outré et forcé, c'est du café théâtre. Ensuite, à mesure qu'il s'en enfonce dans les narines, on a droit à toute une panoplie de grimaces, de rictus, de tics, de ricanements nerveux qui frôlent le délire pur et feraient passer Jim Carey pour le mime Marceau. Au bout d'un moment, on sent bien qu'il est tellement parti dans son délire que ce n'est plus la peine d'espérer qu'il fasse machine arrière... Dans le fond, eh ben, on est au diapason dans le grand n'importe quoi : certes, l'affiche nous avait prévenus : "The only Criminal he can't catch is himself". Parce qu'au niveau des infractions, le type passe le mur du son au moins trois fois : utilisation de substances illicites en tout genre (879 infractions), chantages et intimidations variées (son braquage de la vieille dans son fauteuil et de la servante black, un summum), association de malfaiteurs avec gros bonnets de la drogue, proxénétisme, abus de pouvoir,... j'en passe et po des moindres. Du coup, au bout d'une heure de film, il se retrouve avec une grande majorité des malfrats de la ville au cul avec, en bonus, la pression de ses supérieurs hiérarchiques pour l'interdire, expressément, de continuer ce massacre. Cage est dans la merde jusqu'au cou et il faudrait un miracle pour qu'un dixième de ses problèmes se résolve... On aura droit à 28 miracles en cinq minutes, retombant bizarrement sur ses pattes comme un chat lancé du haut d'un satellite, et on entendrait presque rire Herzog, hors champ, de son subtil rire munichois.
Bref, ça part en quéquette (il y a même, d'ailleurs, deux trois scènes assez hot, tant qu'à s'essayer à tout) et laisse, faut le reconnaître, l'amateur d'Herzog terriblement dubitatif : euh, Werner, la coke américaine, c'est de la bonne ? Bien que ce ne soit pas la peine d'en rajouter, signalons qu'il y a même des instants qui atteignent l'absurdité la plus totale et qui ne dénoteraient point dans un épisode des Monty Pythons (les lézards/varans filmés en gros plan - à la paluche - avec le regard inquiétant de Cage au second plan (on se croirait presque sur un plateau animalier de Dechavanne, ça plane très haut); un accident de la route provoqué par un alligator (on est en Louisiane, autant en tirer profit)) ou dans un film barré (...) de Lynch (l'âme d'un type mort qui continue à danser à ses côtés : il faut le voir pour le croire, j'ai les bras encore couverts de pinçons...). A se mater un samedi soir après un gros gros apéro enfumé et en rire bêtement avant de se réveiller le matin suivant, en espérant avoir tout oublié de la veille. Unique... euh, pour le pire ouais, on fait l'impasse, modestement, sur le meilleur. Un ptit doc, Werner, hein, ensuite, juste pour reprendre la main...? (Shang - 09/12/09)
Une fois n'est pas coutume, je ne vais pas être d'accord avec le compère Shang sur ce coup-là (décidément Herzog nous divise). Je viens de passer deux excellentes heures en compagnie de ce film, expérience limite et à nulle autre pareille qui va à l'encontre du bon goût et des attentes du public. Inutile de chercher Ferrara là-dedans, à mon avis, ce film ne partage que le titre avec le Bad Lieutenant d'icelui. Mieux : il débarrasse l'intrigue de toutes ses inspirations catholico-lourdes en se consacrant uniquement au Mal à l'état pur. Les motivations du bad cop de Herzog ? Nibe ! Il n'est mauvais que par goût de la démesure et de l'anticonformisme, ne prenant pour prétexte à ses shoots intensifs que ce vague mal au dos bien pratique. Je connais assez mal Herzog, mais voilà un personnage qui me semble complètement rentrer dans le cadre de ses héros habituels : il va au bout du bout de ses tendances (ici, néfastes) en vrai solitaire, en vrai paria.
Ca pourrait donner une descente aux enfers glauque ; ça donne une comédie brillante, souvent absolument hilarante, et pour le coup rythmée au taquet (là, je ne suis vraiment pas mon camarade). Chaque épisode n'existe que pour le plaisir de pousser un peu plus loin le bouchon du devilisme de Terry, sans enjeu particulier, sans intrigue tenue. Peu importe l'intrigue policière de départ, on se fout complètement de savoir qui a commis les meurtres. Ce qui importe, c'est jusqu'où Terry va s'enfoncer, qu'est-ce qu'il va trouver la prochaine fois pour être encore plus pourri. Ce petit jeu finit par être proprement jubilatoire, l'imagination d'Herzog étant à peu près sans limite et son cynisme total. Loin du moralisme, il montre un personnage qui se justifie par sa seule sincérité, le seul truc étant que sa sincérité est dirigée vers le mal et non vers le bien.
Le méchant ultime : c'est bien vers ça que tend le scénario, et à ce titre Cage est tout simplement énorme. Clownesque, démesuré, ridicule, il atteint une sorte de burlesque total. Shang le comparait à Jim Carrey, j'invoquerai plutôt le Nicholson de Shining, ou mieux, le Max Schreck du Nosferatu de Murnau. Le maquillage de Cage, d'ailleurs, le rapproche totalement d'un mort-vivant, ainsi que ses séquences de la fin qui le montrent dans un crépuscule fantastique, entre deux mondes, en génie du mal incarné. Cage a compris que c'est le burlesque qu'il fallait travailler dans ce rôle-là, le décrochage, la rupture. Toujours expressionniste dans un film souvent réaliste, il est le grain de sable parfait, qui entraîne Bad Lieutenant dans un style très étrange et hyper-original. Ses visions de varans, alligators, poissons, caméléons et autre faune étrange sont traitées à l'inverse des films habituels sur les hallucinations de drogués : ces animaux existent, et pourraient même trouver une justification au contexte général du film, situé en Nouvelle-Orléans juste après l'ouragan : ils sont le symbole d'une nature sauvage qui infiltre doucement la ville, qui déborde sur tout, tout comme la sauvagerie imbibe l'esprit de Cage. La ville, filmée en plans larges (très peu de gros plans), apparaît comme abandonnée, en friche, et les personnages qui la peuplent contraints de lutter contre une certaine déréliction du monde.
Bref, pour moi c'est un grand film, et je n'ai même pas parlé de la musique grinçante, des personnages secondaires (grand plaisir de retrouver Michael Shannon rescapé de Bug de Friedkin dans un rôle sensiblement équivalent), de ces quelques scènes purement poétiques qui forcent le respect (le mort qui danse, l'aquarium final, le fils de notable venu dirait-on d'un autre film) et des dialogues parfaitement poilants de l'ensemble. Voilà qui devrait alimenter nos conversations au houblon avec le gars Shang quand nous nous reverrons. (Gols - 21/03/10)
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Les Nains aussi ont commencé petits (Auch Zwerge haben klein angefangen) (1970) de Werner Herzog
Il me faut bien admettre que j'ai rarement vu un film aussi complètement starbé. Plus surréaliste qu'un Lynch, plus déséspéré qu'un Haneke - tendance Le septième Continent (décidément, ces Allemands...), plus anarchique qu'un relais de flamme Olympique, Herzog frappe fort dans la démesure, dans la folie et livre un film définitivement hors norme.
Des nains, dans un centre situé dans une sorte de terrain lunaire (Lanzarote, tiens c'est Houellebecq qui va traîner là-bas, non?), se révoltent contre le responsable. Ce dernier reste enfermé chez lui, avec un nain en otage attaché sur une chaise, pendant que dehors les autres se déchaînent. Au départ, on est un peu halluciné en se demandant bien quel est le fil narratif de l'histoire, avant de se laisser complètement entraîner dans ce délire de plus en plus fou : les nains s'attaquent à un palmier (bon), se gaussent devant des revues
érotiques (certes), avant de laisser éclater leur violence contre une vieille bagnole qui ne cesse de tourner en rond (ah, l'automobile)... Peu à peu on reconnaît ici et là des scènes de la vie quotidienne comme si on assistait à une tempête dans des crânes... de nains : des insectes dans une boite sont habillés comme pour un mariage - le côté un peu figé de la chose... -, ils tuent un cochon - cruel, le nain de jardin, comme ces poules qui se battent pour un cadavre de souris -, se balancent de la nourriture dans la tronche - respectent rien décidément, ces nains -, avant d'entamer une procession complètement azimutée avec un singe crucifié au milieu de multiples feux allumés... Tout semble être tourné en ridicule, comme une révolte, en miniature, au sein d'une microsociété. Le responsable finit même par péter un câble et provoquer, la main tendue vers le haut, un tronc d'arbre avec une branche en l'air : non, il ne cédera pas devant le geste de cet arbre et cette folie finit par rappeler d'autres temps bien sombres... Ces éclats de violence, comme un léger parfum de frustration qui explose (les nains ne cessent de se plaindre du traitement qui leur est fait), finissent dans l'anarchie la plus totale; un chameau (? diable!) fait son apparition et s'agenouille mécaniquement alors qu'un nain laisse éclater un rire sardonique voire démoniaque pendant d'interminables minutes. On ne sait plus si on doit en rire ou être effaré.
Herzog signe une oeuvre totalement désarçonnante qui peut laisser de marbre (les plus cartésiens) comme scier à la base par son audace, son originalité, son exubérance (je serai plutôt partisan de ce
tte attitude-là); il réalise une sorte d'ovni entre le grotesque et l'outrance, poussant le point de rupture de la folie dans ses dernièrs retranchement. Cette montée en puissance dans la rebellion avec ce déchaînement des instincts les plus vils est toujours ponctué de multiples petits éclats de rires "nanesques", comme un petit foutage de gueule de notre absurdité grandeur nature. Le plus grand film avec uniquement des nains au casting (j'avais un truc avec "de taille" mais j'ai pas réussi à bien le placer au final). (Shang - 13/04/08)
Enorme. On imagine le nombre de procès que ce film aurait s'il était réalisé aujourd'hui. Mais en 1970, on savait encore provoquer, et Herzog ne s'en prive pas avec cette farce infernale digne d'un tableau de Bosch. Tout est dit dans le texte de mon camarade : l'incrédulité du début, l'espèce d'énergie euphorisante qui envahit petit à petit la chose, l'audace de chaque scène, l'allégorie qu'on sent poindre derrière l'anarchie totale du scénario... On a l'impression de faire un tour dans ce que le cinéma d'Europe de l'Est a fait de plus délirant, une sorte de Polanski sous acide (idée renforcée par ce noir et blanc crayeux) qui aurait rencontré Burroughs à la terrasse d'un bar estonien. Tout comme ce nain déviant qui ouvre et clôt le film, le rire est constant au long de ce délire, mais c'est un rire affreux, qui s'étrangle dans la gorge, qui fait mal comme une gifle. Tout est fait pour la douleur du spectateur : depuis la chanson saturée qui fait son apparition de temps en temps jusqu'à ces images d'animaux qui se dépècent les uns les autres, depuis ces visages étranges filmés en focale courte jusqu'à ces rythmes interminables pour fixer l'enfer (le dernier plan est une tuerie), on ne cesse d'avoir les poils qui se dressent, profondément dérangés par cette vision absolument nihiliste de la société.
Oui, parce qu'on sent bien que Herzog a d'autres ambitions que celle de réaliser seulement un film potache. On s'interroge sur la symbolique de ces deux gardes aveugles armés de bâtons blancs, impuissants face à la horde désordonnée qui les assaillent ; sur cette touriste bourgeoise perdue dans la montagne ; sur la mort de ce cochon dont on tait la cause ; sur cet otage ricanant ; sur cette voiture qui tourne inlassablement en rond ; sur tout, pratiquement. Mais on sent qu'à travers ces motifs, Herzog veut livrer un vrai film révolutionnaire, qui attaque frontalement tous les consensus esthétiques et moraux, qui parle de politique et de sexe, de moeurs et de dictature. Il y réussit parfaitement, justement grâce au mystère indicible qui se dégage de son film, grâce aussi à l'anarchie qu'il atteint. On est happés là-dedans sans le vouloir, entraînés dans un chaos formel bluffant, sans arrêt hérissés par les provocations et le mauvais goût du sieur. Les Nains aussi ont commencé petits est le film le plus nécessaire du monde, en ce qu'il lutte contre tout ce qu'on attend. Ami Shang, tant que tu auras des cadeaux comme celui-ci, je m'inclinerai respectueusement. (Gols - 14/08/09)
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