Morgiana (1972) de Juraj Herz
Un film tchèque gothique avec l'incroyable Jaroslav Kucera à la photo (Les Diamants de la Nuit, Les petites Marguerites), et la musique inspirée d'un Lubos Fiser, je prends, d'autant que L'Incinérateur de Cadavres signé du même gars Herz, me reste en mémoire comme une incroyable expérience cinématographique. Ce Morgiana, qui dans une thématique Brune-Rousse au cinoche marquerait des points, vaut particulièrement le détour par cette atmosphère à la fois merveilleuse (ce défilé de femmes en costumes qui descendent un escalier, dediou !) et glauquissime (toute la dernière partie du film en particulier qui ressemble à un étonnant voyage au bout de la nuit) qui s'en dégage.
Il s'agit donc de l'histoire de deux soeurs (ou de la même, définitivement schizophrénique, les deux lectures se mêlant narrativement avec art), l'une rouquine, angélique et craquante, l'autre noir corbeau, coincée et revancharde qu'interprète subtilement la même comédienne, l'étonnante et troublante Iva Janzurova. La trame pourrait se réduire à une histoire d'empoisonnement (la brune tentant de supprimer la rousse) à petit feu ; ce serait malgré tout passer à côté de l'essentiel tant le récit se révèle être un véritable festin esthétique qui doit aussi bien à la caméra constamment en mouvement d'un Kucera intenable, qu'à l'utilisation des objectifs à grand-angle traduisant la vision d'un chat siamois (Morgiana, c'est lui), à la fois narrateur de l'histoire et élément-clé du récit, qu'aux décors, costumes et maquillages soignés des héroïnes... Herz nous emmène dans une sorte de conte infernal où se multiplient les reflets dans les miroirs et les hallucinations en tout genre. Un jeu constant entre le bien et le mal, la pureté des sentiments et la jalousie, l'érotisme (les servantes-nymphettes qui se baignent) et la violence (et tiens la nymphette, prends-toi une pierre dans la nuque).
Un véritable labyrinthe de sensations qui nous plonge dans les tréfonds d'une/de l'âme humaine. Malgré l'apparente simplicité du pitch, on pénètre dans un univers torturé et tortueux avec notre lot de personnages bienveillants (l'amant à rouflaquettes) et de silhouettes inquiétantes (la sorcière empoisonneuse et maître-chanteuse (et bonne nageuse aussi...), l'infirmière bonne-soeur aux petits sourires ravageurs (me donne encore des frissons, la bougresse, et je devine par avance mes prochains cauchemars)). Herz, sans avoir l'air d'y toucher, livre un film d'une terrible noirceur dont même l'apparent happy end finit par laisser comme un goût amer - toujours se méfier des trucs qu'on boit (et des courants d'air), je prends personne en traître. Morbleu, que ces visions herziennes (incontournable) font frémir... Le gotha du gothique.
L'Incinérateur de cadavres (Spalovac mrtvol) (1968) de Juraj Herz
Voilà ce qu'on est en droit d'appeler un film d'une noirceur totale. Techniquement impressionnant aussi bien au niveau du montage, du filmage que de l'utilisation des focales, l'oeuvre d'Herz suit un personnage affable, obséquieux, directeur d'un crématorium; la mort est son pain quotidien et à l'avancée des troupes allemandes en cette période d'avant-guerre, notre homme ne va guère hésiter à pactiser avec l'ennemi. S'il suit apparemment une morale très stricte -pas d'alcool, pas de cigarette-, il se permet quelques petits extra chez les prostituées du coin et lorsque les Allemands lui proposent d'adhérer au parti avec possibilité de gigantesque partouze dans le casino du quartier, ils emportent le morceau... Seulement sa femme aurait des origines juives, ainsi que du même coup ses enfants, mais cela ne va point arrêter notre homme en si bon chemin; il pend sa femme, tue son fils à coup de barre de fer et se voit bientôt bombardé responsable technique pour une extermination à grande échelle...; l'atmosphère caustique du départ, presque surréaliste laisse peu à peu la place à une vision cauchemardesque et infernale.
Dès la séquence de départ, avec cet enchaînement de gros plans sur les membres de sa famille et sur des détails d'animaux en cage, conclue par un portrait de groupe reflété dans un miroir déformant, on sent qu'on a affaire à un univers des plus particuliers. La musique obsédante de Zdenek Liska (des chants d'outre-tombe) donne le ton d'une ambiance assez glauque, et le travail sur
les transitions entre les séquences et les variations d'angle de prises de vue, nous entraîne comme dans un tourbillon sur les pas de cet homme très bavard: il est obsédé par la réussite, le gain, la morale bourgeoise (un paraître impeccable en société, un consommateur de plaisir sexuel illicite entre quatre murs) mais également... par le Dalaï-Lama: celui-ci prônant que la réincarnation se fait dès que le corps devient cendre, notre incinérateur fait de lui son maître à penser. Il finit même, dans un délire final, par s'identifier complètement à lui, se targuant de libérer tous les hommes de leur souffrance. La scène de pendaison de sa femme oscille entre une froideur terrible et un surréalisme... euh... tchèque, de même que la course poursuite de sa fille entre les cercueils du crématorium pour l'assassiner (une certaine maestria du caméraman, au passage, qui n'est pas un manchot). On retrouve dans le film des personnages qui reviennent comme des leitmotive - cette blonde créature diaphane, cette brune aux cheveux longs avec une raie au milieu (ange de la mort?) - et qui ajoutent à cette atmosphère décalée, étrange, démentielle. On va dans un crescendo dans l'horreur à mesure que le personnage de l'incinérateur se fait de plus en plus glaçant, son discours de plus en plus violent. Film d'une audace évidente et impressionnant dans sa facture, on peut louer Herz.







