Cockfighter de Monte Hellman - 1974
Le grand amusement de Monte Hellman, c'est de démonter pièce par pièce les grands westerns hollywoodiens, et de les remonter autrement, en y incluant des petits bouts de Beckett, de blues chaloupé et de romantisme. Au premier abord, Cockfighter n'est pas un western, mais on se rend très vite compte qu'il l'est peut-être encore plus que The Shooting : c'est juste que les grandes figures de l'ouest sont passées à la moulinette des années 70, et que Hellman regarde le genre de façon totalement unique encore une fois.
Tout y est de ce qui fait les passages obligés du genre : le cow-boy mutique, les duels virils, la gonzesse qui attend son homme sur une balancelle, la violence, le
braquage de banque, etc. Mais tout est comme déréalisé, revu à la lumière du blues et de la tristesse. Les cow-boys de Cockfighter sont devenus des sortes de perdants magnifiques, sillonnant le pays de concours en concours pour faire se battre à leur place des coqs en charge de toute la violence des relations humaines. Quand on se fait braquer, on se marre comme des fous ; si le cow-boy est silencieux, c'est par fierté ; si la jeune première refait surface, c'est pour mettre à jour le sentimentalisme profond de son homme. Seules demeurent quelques bribes de ce que furent le Far-West et son lot de symboles : un jeune cow-boy devenu fou de rage quand il perd son duel (mais dont on se débarasse tranquillement), quelques Stetson, une violence privée
complètement d'humanité. Le film est souvent brutal, mais pas par les hommes : par les animaux, qui se battent frontalement, avec même une certaine fascination de la part de Hellman pour ces duels sanguinaires qu'il filme souvent au ralenti. Autour d'eux, les hommes regardent, sans émotion, et encaissent l'argent ou le perdent.
C'est ce ralentissement du genre qui fait toute la beauté de ce film. Même s'il est sûrement moins audacieux que d'autres films de Hellman, il comporte un charme bluesy remarquable, et montre un cinéaste peut-être un peu fatigué d'avoir à réaliser des films de genre. La scène amoureuse devant le lac (deux bustes nus, et un arrière-plan d'une lumière
aveuglante) montre bien la tendance de Hellman à vouloir sortir des clichés du genre. Le film est réalisé avec une très belle simplicité, sans grands effets (mis à part des fondus enchaînés bluffants qui débordent très longtemps sur les scènes suivantes), mais avec une parfaite maîtrise. Les personnages sont attachants (le grand Warren Oates, touchant, et le lymphatique Harry Dean Stanton) et l'histoire est racontée avec modestie. Peut-être un peu trop, tout ça se terminant sur un final trop explicite, trop simple presque. On peut préférer la métaphysique de The Shooting ou de L'Ouragan de la Vengeance ; mais Cockfighter est un magnifique adieu au western dont le rythme reste en tête.
L'Ouragan de la Vengeance (Ride in the Whirlwind) de Monte Hellman - 1966
Bon, les enfants, là, il va bien falloir finir par le hurler sur tous les toits : Monte Hellman est un génie. C'est le troisième film que je vois de lui, et à chaque fois c'est le même tombage sur le cul devant l'audace incroyable de ce type. Pas étonnant qu'Hollywood l'ait oublié : ses films sont absolument anti-conventionnels, ne cherchent jamais à caresser dans le sens du poil, et pratiquent le mystère avec un brio et un courage inconcevables au sein de la production ricaine moyenne. Le plus bluffant étant qu'il s'appuie sur des grands genres hollywoodiens (le road-movie ou comme ici le western) pour en décortiquer les règles et en exploser les passages obligés.
Ramassé en 1h18, simple comme un poème, aride comme du Beckett en fin de vie, Ride in the Whirlwind (le titre français ne correspond à rien) raconte une histoire qui tient sur un timbre-poste : trois types innocents se retrouvent malgré eux au coeur d'une traque de criminels par la milice, et fuient à travers les collines pour échapper à la pendaison. Point barre. Hellman enregistre simplement le passage du jour à la nuit, retranscrit les dialogues secs de ces personnages austères, et efface tout ce qui pourrait gêner l'avancée du destin. Ces trois-là viennent de nulle part, ne vont nulle part, ils sont juste dans l'instant présent, dans la fatalité de leur sort dont ils ne se plaignent même pas. Il y a bien ça et là quelques bribes de passé qui ressurgissent, mais sans jamais que le film n'explique quoi que ce soit : on ne saura pas qui est ce Caine dont ils parlent de temps en temps, on ne saura pas qui sont réellement ces cow-boys, on ne saura rien d'autre des personnages que ce qu'on voit à l'écran. Même la fin reste ouverte, comme si le film décidait qu'on en avait assez vu, et qu'il n'était pas la peine d'aller plus loin.
Les personnages, profondément humains, ne correspondent à rien de ce qu'on connaît dans les westerns traditionnels. Où a-t-on déjà vu un cow-boy se plaindre de son mal aux pieds, pleurer devant la mort de son compagnon, ou jouer aux dames alors que le danger s'approche au-dehors ? C'est pas grand-chose, mais cette grande véracité de caractères emporte le morceau : on se croirait parfois presque dans un documentaire. Les acteurs, jeu atone et verbe rare, sont au diapason de ce style : ils conservent la virilité élégante et classique du genre, mais sont aussi opaques, mystérieux, profonds sans que Hellman n'explique en quoi ils sont profonds (on sent bien que la jeune femme croisée par les cow-boys est plus que ce qu'elle montre, mais on ne nous en dira pas plus). Comme dans ses autres films, Hellman parvient à créer une atmosphère métaphysique, abyssalement profonde, alors qu'il ne se passe réellement rien à l'écran, alors qu'on n'assiste qu'à une course-poursuite dans le Far-West. Il sufit qu'il montre un homme aux prises avec une grosse bûche récalcitrante, ou un cow-boy au regard fixe, ou trois hommes qui discutent autour d'un feu de camp, pour que l'ambiance devienne étrange, intrigante, dérangeante. C'est beau et puissant comme du Van Sant. Peut-être qu'on a tendance à se la péter parfois avec nos critiques (pour répondre à notre ennemi du moment, Merej (cliquez, pour montrer qu'on est élégants)), mais là, je m'incline avec humilité devant ce génie méconnu.
The Shooting de Monte Hellman - 1967
Après ma vision énamourée de Two-lane Blacktop, celle de The Shooting vient confirmer qu'on a bel et bien affaire, avec Monte Hellman, à un génie total. J'irais même jusqu'à dire que les films de Van Sant ou de Gallo ne seraient sûrement pas aussi puissants sans ce film prodigieux : une fois de plus, on retrouve des plans presque identiques dans Gerry et dans The Brown Bunny, références qui déclenchent en moi de petits sauts de joie désordonnés.
Hellman invente ici (ou au moins prolonge) le genre "western métaphysique", avec une radicalité ravageuse. C'est l'histoire
simplissime d'un groupe d'êtres abandonnés dans le désert, pris dans une quête mystérieuse et insensée. A la poursuite d'on ne sait quoi, ils sont surtout prétexte à une errance désincarnée, le ridicule de leur recherche étant plus important que le résultat d'icelle. Le film est bluffant par la froideur de son dispositif : on n'a souvent droit qu'à de petites taches noires au milieu d'un immense décor aride, soulignées par une musique schoenbergienne froide comme la mort. Hellman n'explique rien, ne cède jamais à la tentation de la trame, préférant livrer une variation abstraite et presque surréaliste sur le sens de la quête. Les personnages, abandonnés dans des actes qu'ils ne maîtrisent pas, ne comprennent pas, semblent manipulés comme des marionnettes par le Destin lui-même.
Jamais The Shooting ne tente d'être "plaisant" : il est sans cesse rigoureux, filmé au cordeau par une caméra amère et pointilleuse. Pas de coups de feu ici, malgré le titre, ou alors des coups de feu inutiles, qui tuent
des oiseaux ou qui servent à communiquer; pas de romance (le personnage féminin est dix fois plus dur et assexué que les hommes), pas de sentiments (les relations entre les personnages sont réduits à la portion congrue), pas de morceaux de bravoure : juste des chevaux qui meurrent sous le soleil, des êtres qui marchent dans le vide, des dialogues informatifs réduits à une ligne, des caractères durs et mutiques uniquement guidés par on ne sait quoi. On est en plein mystère, mais on se rend vite compte que l'intérêt du film réside dans le combat plus que dans l'issue, dans les questions plus que dans les réponses, dans la marche plus que dans le but de cette marche.
Beckettien à mort, The Shooting va à l'encontre de toute la tradition du western classique, comme si Antonioni avait voulu réaliser un film de cow-boys. Comme dans Gerry, on est vite embringués dans cette
abstraction lentissime, fascinés par les rythmes et les cadres géniaux inventés par Hellman. Pourtant, les personnages sont bien là, dans toute leur désolante et absurde humanité, et formidablement campés par des acteurs bouleversants d'intelligence : Warren Oates, parfait dans son rôle de marionnette bougonne ; Jack Nicholson, qui manie l'étrangeté avec le même charisme que dans The Shining ; Millie Perkins, opaque, une des plus belles entrées en scène du cinéma ; et Will Hutchins, dans le rôle balisé du gentil petit gars, qu'il renouvelle avec une candeur revigorante. Ajoutons que la dernière minute, que je ne révèlerai pas tant la surprise est totale, est ce que j'ai vu de plus beau depuis bien longtemps. Authentique chef-d'oeuvre d'abstraction et d'audace.
Macadam à Deux Voies (Two-lane Blacktop) de Monte Hellman - 1971
Une réputation de film-culte pas volée pour ce fantastique road-movie franchement en-dehors de tout carcan. En fait, Two-lane Blacktop semble bien signer, disons avec Easy Rider, une rupture totale avec le cinéma américain "d'avant" et annoncer les grands films indépendants d'aujourd'hui. Il y a du Gus Van Sant dans ces personnages mutiques, sans histoire ni noms, perdus au milieu d'une Amérique des petites routes, sans objectif et sans affect. Il y a surtout du Beckett (ça faisait longtemps) dans cette atmosphère de déréliction, et dans la volonté de la part d'Hellman de faire sortir son histoire de la simple trame pour mieux dessiner un univers vide et déserté.
Ca commence pourtant comme un bon vieux film à l'ancienne, qui s'appuie d'ailleurs sur des tas de motifs du rêve américain dans toute son acception : grosses bagnoles, liberté, jolies poupées qui font du stop, et un enjeu qui promet du suspense : les deux héros proposent à un troisième larron de faire une course jusqu'à Washington, le premier arrivé gagnant la voiture de l'autre. On se dit qu'on va assister à une course-poursuite effrénée au son du folk et dans la fumée des pétards... mais très vite, Hellman calme nos propensions à nous reposer sur les règles établies. Il s'avère que la course va se perdre dans la nonchalance opaque des personnages, dans leur mélancolie sans affect, dans le vide de leurs vie. Les voitures cessent très vite de rouler, on se pose dans des minuscules stations-services pour changer une pièce, on échange des regards dans des restaurants routiers, on stoppe sur le bord des routes pour charger des auto-stoppeurs improbables. Petit à petit, le film se creuse de l'intérieur, sabotant toute espérance de suspense ou d'aventure.
Hellman semble vouloir dresser le portrait d'une génération perdue, une de plus : les comportements des personnages ne sont jamais expliqués, et se réduisent d'ailleurs souvent à la portion congrue ; les dialogues tiennent sur une ligne, et sont totalement vidés de toute émotion. Le danger de la vitesse, l'amour, la camaraderie, toutes ces choses qui auraient pu déclencher l'émotion, Hellman les laisse hors-champ, préférant filmer des êtres abandonnés au sein d'un pays vidé de sens et de beauté, préférant les montrer agissant sans aucun but. C'est comme si le film comportait une bonde dans son fond, qui laisserait au fur et à mesure s'écouler tout le gras, pour ne garder que la surface. Le dernier plan se perd d'ailleurs dans le cramage de la pellicule elle-même, sans que le résultat de la course ne soit donné. On prend les personnages à un moment de leur vie, on les lâche un peu plus tard, alléatoirement, au mépris de toute règle scénaristique.
C'est peu de dire que cette audace est payante. Ca aurait pu faire de Two-lane Blacktop un film froid, transparent ; ça en fait un courageux film expérimental et étrange, à la frontière du rêve, et qui marque clairement la frontière entre deux cinémas, entre deux générations : une société tournée vers le spectacle et l'efficacité, encore naïve dans son espoir de grandeur (Warren Oates, ses mensonges, son romantisme, ses rêves de petit bourgeois, qui charge des voyageurs tous représentatifs d'un état de la société américaine), une autre abandonnée dans un monde qu'elle ne comprend pas et dont elle tente malgré tout de profiter (les deux chauffeurs, tendus par un seul but : leur voiture). Grand film abstrait, Two-lane Blacktop est la matrice de Gerry, et ce en 1971, ce qui vous l'avouerez ne manque pas de panache. Tout simplement bluffant. (Gols 23/03/08)
Pas grand chose à rajouter à ce bien joli film itinérant qui ne se prend point trop la tête. Il faut noter quand même la présence de James Taylor (sans sa gratte, heureusement) dans le rôle du conducteur de la Chevy; s'il est bel et bien obsédé par sa bagnole, il finit malgré tout par développer un sérieux penchant pour la chtite : impossibilité à vouloir l'avouer à son compagnon de route ("Te prends po le chou, elle va te brûler" - traduction libre) et même à se l'avouer, ce personnage quasi mutique fonce vers une destination qui ne cesse de changer au gré de ses humeurs. Qu'importe la caisse, pourvu qu'on ait l'ivresse du voyage, on est bien en ce début des années 70 où les anciennes valeurs ont la vie dure : la chtite ne cesse de se plaindre à l'arrière de la bagnole ("je ne peux pas venir devant, c'est réservé aux mâles ?!" - ouais) - le féminisme est en route et elle n'attendra point la permission des deux larrons pour voler de ses propres ailes -, Harry Dean Stanton -le cow-boy fou, le vrai- tente une passe au conducteur de la GTO ("Bah c'était juste pour te relaxer, cool man") - le gay stoppeur décomplexé, vintage -, on aime la vitesse et les grosses bagnoles certes mais tout en sachant parfaitement que cela ne mène nulle part.
Histoire purement existentielle qui ravit en effet par une nonchalance permanente qui se contente de coller aux basques, ou aux pneus, des protagonistes. Warren Oates, le driver de la GTO, en parfait papa (un croisement de Pierre Richard qui se la pète et de Stévenin pas cool) qui choppe tout ce qu'il trouve au bord de la route (hilarant, le hippie qui tient trente secondes dans la caisse) et qui raconte bobard sur bobard ce qui a une méchante tendance à n'intéresser personne. On se sent un peu comme un bébé qu'on aurait laissé au bord de la route (je dis ça, normal, je suis né en plein) pour ne pas gêner la progression de ces cow-boys sur leurs chevaux mécaniques. Un beau film d'errance, un portrait sûrement de toute une génération perdue d'avance où l'on pensait avant tout à hitter the road, Jack. On sent presque le vent qui s'engouffre dans les cheveux à la portière... (Shang 06/05/08)











