The Artist de Michel Hazanavicius - 2011
Hazanavicius est le seul cinéaste français vivant à me faire vraiment rire (je rappelle que Lelouch est mort), ce qui constitue une raison suffisante pour aller avec bonheur voir chacun de ses films. D'autant que The Artist s'annonçait comme un challenge technique et stylistique à la hauteur du précieux pasticheur qu'est notre compère : retrouver quelque chose de la magie du cinéma muet de divertissement, et réaliser un film entièrement sans parole dans l'esprit de jadis. C'est en grande partie réussi : le film est léger, glamour, délicieux, et surtout techniquement splendide : un noir et blanc contrasté aux petits oignons (Guillaume Schiffman, le chef-op, réussit quelque chose qui ressemble à du Capra, image très nette, éclairages à la studio Harcourt, mise en valeur extraordinaire des visages) ; une musique à tomber (signée de l'inconnu Ludovic Bource, elle est pétillante, tendue, tout à fait dans la veine des muets d'aventure à la Fred Niblo, et est tellement discrète mais nécessaire qu'on dirait que même les silences sont écrits par lui : les scènes où toute la musique s'arrête sont remarquablement gérées dans le tempo, brillamment mises en valeur par cette apparition soudaine du silence) ; mise en scène tonique, très inventive, notamment dans tout ce qui est détails de décors, petites idées artisanales (cette fille qui s'enroule dans la veste de l'homme qu'elle aime, ce duo mignon entre Dujardin et le chien), sens modeste de la narration, et reconstitution des films de l'époque (les parties les plus virtuoses sont celles où on voit les "films dans le film", par exemple ce montage osé entre The Mark of Zorro et des plans avec Dujardin) ; et enfin une chorégraphie ébouriffante sur la fin, même si les deux interprètes sont un peu scolaires dans leur façon de bouger (Bejo compte ses pas, ça apparaît à l'écran, et Dujardin est tendu). Totale satisfaction, donc, sur l'aspect visuel de la chose.
Mais le film n'est pas qu'un pastiche : il profite de l'occasion pour raconter une véritable histoire plus profonde qu'il n'y paraît, celle d'un homme qui refuse de "rentrer dans l'ère du parlant", parce qu'il refuse de communiquer. C'est ce qui étonne dans les premières scènes : non seulement les scènes tournées par l'acteur sont muettes, mais le monde qui l'entoure également. George Valentin n'accepte pas l'arrivée du parlant parce que pour lui, comme pour nous, le monde réel est muet. On ne sait plus si le silence du monde est dû à la folie du personnage, ou si on assiste à la projection de son impossibilité à s'exprimer autrement que par les expressions physiques (pour consoler sa femme, il fait des clowneries avec son chien). Très belle idée, assez schizophrène, qui permet de faire baigner ce film de divertissement dans une réelle atmosphère délétère, inquiétante : il y a notamment une séquence de rêve où le monde est soudain sonorisé alors que Dujardin est toujours incapable de sortir un son de sa bouche, assez terrible. Il y a dans The Artist cette petite idée très attendrissante finalement : si les films des années 10-20 étaient muets, c'est que le monde l'était. George Valentin vit dans le silence comme un poisson dans l'eau ; mais quand le monde finit par ne plus lui ressembler, il tombe dans la dépression et la folie. Belle idée, très nostalgique, et qui va de paire avec l'utilisation de quelques grandes figures hollywoodiennes du passé pour donner la réplique à Dujardin : on retrouve par exemple avec plaisir James Cromwell ou John Goodman, qui sont loin de ne faire que de la figuration.
On regrette, c'est vrai, que le film n'aille pas assez loin dans ce ton amer, et que Hazanavicius reste trop souvent dans le brillant hommage au cinéma du passé. The Artist reste un bon petit film réjouissant, mais rate quelques marches : par exemple, tout le décorum des films muets est là, mais on n'a jamais l'impression d'un film fait à cette époque-là. La mise en scène et la direction d'acteurs ne ressemblent pas aux films des années 20 : trop de plans, un montage trop serré, un souci esthétique trop prenant, et une gestuelle des acteurs trop moderne : Dujardin est très bon, bien sûr, mais son jeu est loin des Fairbanks ou Novello qu'il entend imiter ; il est toujours entre imitation taquine et hommage, et peine à effacer son jeu contemporain ; j'ai préféré pour ma part Bérénice Bejo, la fraîcheur incarnée, parfaitement en phase avec le style léger qu'on lui demande, et qui ne dépareillerait pas dans un Cukor ou un Lubitsch. Finalement, le projet principal du film, qui était aussi celui des OSS 117 d'ailleurs (faire un film "à la manière de") est presque raté... mais on ne peut qu'aimer malgré tout ce délicieux moment drôle et romantique. Pour une fois qu'un bon film français est nommé aux Oscars... (Gols 10/11/11)
Pari ambitieux et réussi (Thomas Langmann restant assez imprévisible dans ses choix de production, avouons-le...) que ce film sans blabla (les spectateurs de Liverpool qui ont demandé à être remboursés ne sachant point qu'il s'agissait d'un muet !!!... Allez au stade, les gars...). C'est vraiment une belle idée que celle de ce personnage frappé de mutisme (véritable déformation professionnelle s'il en est) incapable de discuter avec sa femme et qui reste enfermé... dans sa boîte. L’avènement du cinéma parlant est joliment mis en parallèle avec le crack de 1929, tout le monde de George Valentin s'écroulant, tout un monde - cinématographique et économique - s'effaçant comme pour laisser la place à un monde désormais plein de bruits... et de führer (j'ai encore des heures de sommeil de retard, j'avoue...). Le cauchemar du gars Valentin est en effet un grand moment (le bruit de ce verre comme un futur écho à sa plongée dans l'alcool), tout comme l'idée de son ombre projetée sur l'écran (alors qu'il est devenu, par la force des choses, l'ombre de lui-même), une ombre qui refuse de lui obéir (le monde n'est plus "à son image", star oubliée totalement aphone dans ce monde du parlant), ou encore, sur la fin, la subtile utilisation de ce carton avec le mot "bang !" (l'utilisation du son aurait empêché toute ambiguïté), magnifique petit twist en conclusion du film qui se passe, forcément, de commentaires... Bérénice Bejo (excellente, elle mériterait également son ptit prix) et Jean Dujardin sont à l'unisson pour nous faire vibrer en silence et la jolie idée salvatrice de la comédie musicale devrait obliger Hazanavicius (eh ouais, po le choix mon gars), décidément touche à tout, à en faire le sujet de son prochain film... Les clins d'oeil au muet sont souvent sobres (ces magnifiques escaliers langiens ou cette salle "fantomatique" et diablement "expressionniste" - filmés de façon légèrement décadrée - où s'entassent les anciennes possessions du George) et la lumière est toujours intelligemment utilisée pour venir, notamment, légèrement éclairer le personnage principal au milieu d'une foule. Silence movies are not dead, thanks frenchies ! (Shang 21/01/12)
OSS 117 : Rio ne répond plus de Michel Hazanavicius - 2009
Il faut avouer une légère déception dans ce nouvel opus. On frôle même le franc rejet dans les 20 premières minutes au moins, tant le film paraît laborieux comparé à son prédecesseur. Là où le n°1 jouait très habilement et très audacieusement sur la frontière entre parodie et hommage, le n°2 semble bien se fourvoyer dans la pure déconnade au premier degré, et on soupire. Le Caire nid d'espions était réussi justement parce qu'il osait copier presque textuellement la vieille série des OSS ; sans pratiquement rien changer, en décalant de presque rien l'esthétique des nanars des années 60, Hazanavicius était parvenu à un miracle d'équilibre, et à un discours au final assez renversant : réaliser un film raté, et faire rire justement de ce ratage. OSS 117 : Rio ne répond plus se plante de ce côté-là : le style s'éloigne vraiment trop des OSS 117 vieille école, et on tombe dans une moquerie facile, qui ne prend plus la peine de creuser le genre.
Désagréable constat, que viennent malheureusement confirmer quelques gags très poussifs. On dirait que Hazanavicius a perdu la main : il ne sait pas où couper, perd le très bon rythme qu'il avait su obtenir, et du coup le comique devient lourd. Quelques plans laids, un Dujardin très perdu et ayant du mal à remettre la main sur la précision qu'il avait trouvée pour construire son personnage, deux ou trois vannes vraiment pas drôles, on grince des dents. On a l'impression qu'on ne veut plus nous faire rire de la connerie intrinsèque du personnage, mais de ses vannes-même, alors qu'elles sont lourdissimes. Ne plus faire rire contre le personnage mais avec lui, ça peut être un projet noble ; mais quand il est antisémite, misogyne et bas du front, on est un peu gêné.
Heureusement, tout s'arrange, ou presque, par la suite. Si Dujardin est toujours aussi curieusement absent du film, les dialogues brillants refont leur apparition. Le premier opus pointait du doigt le racisme anti-musulman latent chez le Français moyen ; celui-là va plus loin, et vient rôder dans les eaux troubles de la collaboration ordinaire, avec son lot d'antisémitisme qu'on prend pour du bon sens et d'ignorance crasseuse de l'Histoire. Il y a quelques répliques franchement hilarantes par leur insolence, et OSS rivalise dans la crétinerie profonde. On jubile de le voir s'enterrer lui-même dans ses à-priori, justifier les nazis ou gronder les Juifs, mettre en doute la dictature brésilienne ou balancer des énormités sur les femmes, le tout dans une inconscience totale du monde qui l'entoure (à des hippies : "68 l'année de la jeunesse ? faut oublier, ça").
Et puis, surtout, la mise en scène d'Hazanavicius retrouve petit à petit l'élégance passée, grâce à de très belles séquences à l'ancienne : une course poursuite en voiture avec des transparences années 60 très jolies (la fille qui tourne le volant dans tous les sens alors que le décor ne bouge pas), une scène d'avion impeccable, et surtout un final éblouissant, qui convoque non seulement Le Marchand de Venise de Shakespeare (le fameux monologue, ici rendu troublant puisque prononcé par un nazi), mais aussi le Hitchcock qu'on aime, magnifiquement restitué à travers quelques plans très beaux. En quelques secondes, on a la musique et le fondu-enchaîné final de North by Northwest, les escaliers et la résolution de Vertigo et la grande scène de Saboteur. Le tout dans une photo digne du maître. On ressort donc tout content de la chose, en se disant quand même que les gusses devraient s'arrêter là s'ils veulent conserver la magie, ce nouveau OSS faisant déjà montre de pas mal de faiblesses et de facilités qui font peur pour la suite. (Gols 16/04/09)
C'est vrai qu'en dehors de quelques vannes qui fusent - politiquement incorrectes mais aussi parfois assez limite -, ce deuxième opus sonne un peu faux notamment lorsqu'il donne l'impression de reprendre, en plus faible et sans l'effet de surprise, exactement les mêmes recettes que le premier - la scène de danse, le combat (ouais le catch, cette fois-ci, c'est gentil deux minutes), les vrai-faux fous rires, les silences gênés et gênants, ad lib... En plus, après avoir vu les bandes-annonces à sa sortie, on a presque l'impression d'avoir vu, en 3 minutes, l'essentiel, et ça c'est quand même mauvais signe. On a beau garder une certaine sympathie pour notre gars Hubert, son racisme crasse de beauf français n'est parfois pas si "décalé" que cela et après avoir vu hier soir Gran Torino, je me dis que j'ai franchement eu ma dose d'insultes xénophobes "occidentales" faciles - d'autant que cela devrait sûrement conforter les Chinois dans une certaine défiance vis-à-vis de l'attitude générale de l'Occident par rapport à cette partie du monde (que cela soit fait avec une volonté autocritique ou avec humour, il n'en demeure pas moins, derrière, un fond de réalité un peu grinçant et c'est po sûr, qu'eux, voient beaucoup plus loin...). Bref. Hubert se lâche tout de même lors d'une partouze assez jouissive - et plus tard un peu honteuse pour lui-même, mais c'est là tout l'intérêt... - et sa cuisson du crocodile demeure un très grand moment de n'importe quoi dans ce second opus. Comme l'a noté mon camarade, Dujardin joue un peu trop sur du velours et ses pitreries rappellent plus certains sketches du type que ce personnage qu'il avait joliment dessiné et interprété dans le premier OSS 117. Une "licence" déjà éculée...? C'est fort possible et bien dommage, les films comiques français contemporains frôlant souvent plus le ratage total que ces petits bonbons amers O.S.Sime pleins d'absurdités libératrices... Un sursaut d'inspiration serait en tout cas bienvenu et salvateur si troisième opus il y a (apparemment déjà en développement...). (Shang 10/06/09)
OSS 117, Le Caire Nid d'Espions de Michel Hazanavicius - 2005
HOURRRRRRA, un film français où on rigole de bon coeur plus d'une fois... J'y croyais plus depuis 1982. Franchement, on n'est pas dans le chef-d'oeuvre, mais dans la bonne distance comique et vu le marasme de ces 25 dernières années, on va pas faire la fine bouche.
Certes, Hazanavicius joue constamment de la parodie, du ton décalé, de la petite référence qui fait mouche mais c'est tellement réussi sur l'ensemble du film qu'on applaudit à deux mains. Tout repose sur les épaules d'OSS 117, pas vraiment beauf mais simplement français et tous les clins d'oeil sur cette petite pointe d'arrogance du français à l'étranger qui critique tout dans un pays sans jamais s'intéresser à la culture me touche au plus profond (quoi, qu'est-ce que j'ai dit?) - la séquence où OSS 117 à l'aube est réveillé par le muezzin et s'écrie "Mais tu vas pas la fermer ta gueule!!!!!!!!!!" avant d'aller casser la gueule au type et débrancher le micro me rappelle plus d'un bon moment malaisien (ouais ça va...). Toujours râleur et à côté de la
plaque, dragueur minable et archétype de l'anti-romantisme, OSS - sur le ton de l'auto- dérision, on a compris - frappe très fort. Un scénario, des scènes d'action, une mise en scène qui n'a rien d'un foutage de gueule, des dialogues et des blagues à deux balles ("le soviet éponge"... ça vient vraiment de nulle part!) qui font mouche relativement souvent, on a le droit de crier "ouf" - vus les ratages de l'année passée. Alors bien sûr, on l'a dit partout et je le répète, Jean Dujardin est l'homme de la situation, trouvant enfin là un rôle à l'image de
son talent: il a une classe qui se situe entre Aldo Maccione et Sean Connery (ça fait un bel éventail) - mimiques, changements de ton, physique agréable et sourcils en pointe, c'est peut-être le Pierre Richard de demain (non c'est pas salaud...). Il serait grand temps que plus d'un producteur de films français de daubes s'inspirent des ces talents conjugués (l'écriture de Jean-François Halin, le troisième homme, n'y étant sans doute pas pour rien)
(disponible à Shanghai dans une couverture en russe, pour les non-initiés ou les têtes en l'air... forcément qui dit "espion"...) (Shang - 14/11/06)
J'y croyais qu'à moitié, mais la critique de mon éminent camarade m'a convaincu de louer cette comédie à la française. Eh bien respects : j'ai trouvé ce film parfait, drôle, très maîtrisé au niveau des rythmes et de la mise en scène, parfaitement joué (en tout cas côté masculin, plus de mal avec les femmes qui ont du mal à trouver la distance). C'est la grosse surprise de l'année, n'y allons pas par quatre chemins.
Ce que je trouve le plus fort, c'est que (contrairement aux dires de Shang) Hazanavicius ne fait pas dans la parodie des films d'OSS. Il n'y a pas de gags dans le film, on n'est pas
dans une moquerie du style dépassé des années 60. Le gars se contente de "refaire" l'univers, de copier le style des premiers films. C'est uniquement le côté désuet des tribulations de l'espion franchouillard, dans son côté beauf, colonialiste, raciste et homophobe, que ce moderne OSS est drôle. Dujardin joue presque strictement comme l'acteur de l'époque, sans parodier son jeu, sans en rajouter. C'est ça qui est parfait : l'OSS 117 d'aujourd'hui est un film de cinéphile, un peu comme le Tarantino de Jackie Brown, un film d'amoureux du cinéma. C'est à l'opposé des remakes de séries qui
foisonnent en ce moment, où pour faire rire, on se croit obligé de rajouter une distance moqueuse par rapport à l'esprit d'origine.
Alors, oui, j'en remets une couche : Dujardin est formidable, étonnament intérieur dans ce rôle de pantin. Son espion est crédible, touchant, insupportable mais très humain, loin de la marionnette qu'il aurait pu jouer s'il avait voulu utiliser des grosse ficelles. OSS 117 est subtil et émouvant, sans arrêt drôle (juste un ou deux trous de rythme dans certains dialogues), chapeau. (Gols - 31/12/06)





