23 août 2010

Safe de Todd Haynes - 1995

safe_haynes9Le film estival par excellence, puisque sa vision vous fait baisser la température de 20 degrés en deux heures de temps. Todd Haynes s'aventure dans le film chic, en montrant cette grande bourgeoise bien rangée en proie à la dépression et à la maladie mentale. Ce qui commence dans le glamour s'achève à l'orée d'un fantastique kubrickien, et il faut dire que le gars excelle à nous emmener sur sa barque jusqu'au trouble total.

Mrs White vit dans sa banlieue sur-protégée une existence dont les seuls pics sont le choix de la couleur du canapé et les soirées Tupperware chez ses copines ("Wooooouuuuuahhhhh ! so cuuuuuttteee ! it's wonderfuuuuuul !"). Mais peu à peu l'impureté vient tacher cette vie immaculée : la pollution la rend malade, d'abord celle des pots d'échappement, puis celle des pesticides, puis celle de l'eau de Cologne de son mari, puis, puis... jusqu'à la quasi-folie, que Haynes amène très lentement jusqu'à un point assez insupportable. Que ce soit dans ce décorticage caustique des moeurs bourgeoises (première moitié) ou dans la description de la trouble communauté new-age dans laquelle s'aventure Mrs White, le film développe une esthétique sophistiquée qui safe_haynes3rend pleinement l'angoisse sous-jacente de cette femme au bord de la crise de nerfs : cadres très rigoureux sur des décors pastels et froids, mise en avant des voix au sein de ces plans larges, symphonie de sons urbains et de musique étrange, rythme très lent (excellente cette façon de laisser systématiquement trois secondes de silence entre les répliques), infimes mouvements de caméras, qui tentent de cadrer l'héroïne en travelling avant, mais systématiquement interrompus à mi-parcours : on est dans une rigueur toute hanekienne, la violence en moins. Car Haynes ne lâche jamais les chevaux, garde toujours cette glaciale distance par rapport à ce qu'il raconte, d'où une angoisse encore plus oppressante. On est plutôt dans une ambiance à la Raymond Carver que dans Le Septième Continent : cette société fermée suffit à notre terreur, cette existence privée de toute impureté suffit à faire monter la sauce.

Peut-être est-ce un poil long, chargé ça et là de quelques séquences répétitives ou inutiles. Mais la construction radicale des séquences, le montage à l'intérieur d'elles (formidables alternance de cadres quasi-safe_haynes17identiques à l'intérieur d'une même scène), le travail sur les couleurs et les tempos de parole, tout ça rend le film homogène, ne lâchant jamais son postulat, restant toujours dans le même ton. Du coup, le moindre cri, le moindre changement d'atmosphère, sont captés avec une minutie de chirurgien par la caméra, et ressortent d'autant plus qu'ils surviennent dans la douceur la plus ouatée. Haynes réussit à rendre compte de ce que c'est que le vide d'une vie, et fouille au scalpel les symptômes d'une folie montante. Mais après tout, grâce à cette fin ouverte, on se demande si Mrs White est mieux dans cette vie rangée et terrifiante ou dans cette secte lisse ; on ne nous répondra pas, nous renvoyant à nos questions, et nous laissant sur une impression de grande mise en scène schizophrène qui se suffit à elle-même.

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24 décembre 2007

I'm not There de Todd Haynes - 2007

aa1Sur le papier, c'est assez intriguant, voire judicieux, que de choisir de représenter les vies de Bob Dylan à travers 6 comédiens différents, chacun représentant un pan de l'existence complexe du personnage menteur et fantasmatique qu'il fut. Les affabulations et les imaginations artistiques de Dylan sont assez riches pour occuper 6 acteurs, ça va de soi, et le projet semble viable.

Malheureusement, on déchante assez vite devant le résultat. Trop long, boursoufflé, finalement très clicheteux et proche de l'inutile, I'm not There se contente d'aligner les chromos sur Dylan (son accident de moto, ses poses absconses de légende, son passage à l'électricité, ses nanas, sa passion pour Woody Guthrie...) sans jamais proposer autre chose qu'un portrait en surface. Le dispositif fait long feu, et malgré la belle interprétation de certains des acteurs (on l'a dit partout, mais c'est vrai : Cate Blanchett est super), on finit par se rendre compte que l'originalité du concept ne sert à rien. Elle fait même tomber le film dans le fumeux pur et dur dans toutes les scènes avec Richard Gere, sûrement une réflexion esthétique saa3ur la période Billy the Kid de Dylan, mais simple parodie molassonne de western, en l'état. Jamais Haynes ne cherche à approfondir les images d'Epinal de son sujet, jamais ou presque ne sont abordés les difficultés de la création, le poids de la légende, ou la place de Dylan dans le contexte de l'époque. Si quelques idées touchent (le "clip" assez bien amené sur "Ballad of a Thin Man", la belle énergie sur la période "Blonde on Blonde" et les concerts à rallonge, la rencontre avec Ginsberg), il faut se fader à côté de ça une indigeste profession de foi âââârtistico-nombrilesque, un portrait fanatique et sans distance, et un délire qui se rapproche trop souvent de la couaa4r de récréation. Ce n'est pas en copiant scolairement les poses et les phrases du maître qu'on arrive à en percer les secrets, et le film fait simplement le constat de l'échec de son procédé. Alors Haynes, frustré sûrement, se déchaîne dans les "trucs qui en jettent", effets spéciaux cheap, chansons jouées par des musiciens délicieusement tendance (Antony, Sonic Youth, Cat Power), travellings insensés, plans-séquences électriques, etc. Ca s'agite beaucoup, mais c'est quand même beaucoup de bruit pour pas grand-chose, tant on imagine le vrai Dylan regarder tout ça avec un sourire d'amertume. Rien n'est abordé du mystère, et tout reste bien à sa place, et Dylan, et Haynes, et le spectateur campé dans ses a-priori.

Mettons au crédit de Haynes le fait de parler aussi de cette période aa5floue et peu traitée du mysticisme dylanien, et de faire écouter quelques chansons méconnues et récentes du gusse (je me damnerais pour "The man in the long black coat"). Pour le reste, c'est complètement vain et inutile (le ponpon pour le scènes de dispute avec Charlotte Gainsbourg, cheveu sur la soupe que je n'ai toujours pas compris). Mieux vaut se retaper le très beau documentaire de Scorsese, Not Going Home, pour tenter d'approcher un peu le mystère-Dylan.

Posté par Shangols à 23:11 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
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