Le Roman d'un Tricheur de Sacha Guitry - 1936
J'avoue ne pas être client de Sacha Guitry, que ce soit pour ses écrits ou pour ses films. J'ai bien voulu tenter la revoyure de ce film considéré comme un des chefs-d’œuvre éternels de tous les temps, et le constat est malheureusement le même : je vois mal où est le génie là-dedans, tout m'a paru poussiéreux, laborieux, maladroit et très fier de lui. Notons tout de suite la véritable trouvaille du film : Guitry y tente une sorte de "roman cinématographique"en n'utilisant presque exclusivement que la voix-off ; c'est lui qui raconte, à la première personne, les images ne servant que d'illustrations au récit, y compris dans les dialogues. Omniprésence donc de l'auteur (dont la vanité n'est plus à raconter), mais aussi véritable invention formelle qui permet d'adopter un réel point de vue subjectif sur la vie du personnage, et également de parvenir à ce concept parfait rêvé par Godard ou Truffaut, la "caméra-stylo". C'est vrai que le film est très intrigant et moderne de ce côté-là, et que Guitry remporte l'adhésion en ne se séparant jamais de ce parti-pris, éminemment cinématographique, sorte de traduction de la littérature en termes de mise en scène. Dommage qu'il abandonne brusquement cette idée le temps d'une scène complètement inutile, existant visiblement pour le seul plaisir de filmer sa complice Marguerite Moreno.
L'histoire est plaisante, certes, et agréablement racontée : la vie d'un homme qui perd quand il veut être honnête et gagne quand il escroque, dessinant le portrait cynique d'une société corrompue, et qui prend souvent des airs de rebelle insolent pour aborder le thème de l'innocence. Amours calculatrices, associations de malfaiteurs, tours de passe-passe, arnaques diverses, on sent Guitry jubiler à l'idée de nous faire découvrir que le monde est malhonnête, vénal et perdu ; il use du ton sarcastique qu'on lui connaît depuis toujours, jouant avec fatuité le dandy revenu de tout et commentant la vanité de l'existence. C'est là que le bât blesse : Guitry est prétentieux et satisfait, alignant les bons mots fatigants, usant de ce petit ton bourgeois et confit de crânerie qu'on déteste chez lui. Du coup, la fraîcheur du film (le jeune interprète du début du film est délicieux) se perd dans cette prétention de grand Artiste auto-célébré, et Guitry finit par ne plus contempler que son propre nombril, parfaitement fier de ses formules d'auteur de boulevard célèbre. Comme en plus, prises en elles-mêmes, les séquences sont très poussives (le cambriolage de la bague à l'hôtel, interminable et complètement à côté de la plaque au niveau technique), que le montage est fait à la va-comme-j'te-colle, et que le scénario devient bancal à de nombreuses reprises (le faux rythme absolument pas tenu), on en a vite marre de regarder le bougre se rouler dans ses bons mots surannés en négligeant la construction de son récit et la technique de son film. On apprécie, c'est vrai, les quelques innovations (regards caméra lors du défilé de déguisements du sieur, caméras subjectives), mais ça ne suffit pas à tenir l'intérêt sur 80 minutes. Non, vraiment, pas pour moi.
La Poison (1951) de Sacha Guitry
Le pire dans l'amour vache, c'est quand il n'y a plus du tout d'amour. Sacha Guitry, comme le fera vingt ans plus tard Granier-Deferre avec Le Chat, nous montre à quel point tout le joli romantisme amoureux peut parfois partir méchamment en couilles...
Guitry prend cinq bonnes minutes en intro pour tresser des louanges à ses acteurs et remercier tout ceux qui ont participé à ce film, s'attardant d'entrée de jeu sur le seigneur Michel Simon qui reçoit son lot de compliments avec des airs de jeune fille vierge. Il est clair que le Michel s'en donne à coeur joie de ce rôle d'assassin, tout jouasse de se débarrasser de son "tonneau" de femme avec l'aide bienveillante du meilleur avocat du moment. Le Michel part d'ailleurs totalement en free lance lors de son procès - Guitry ne semble pas être du genre à calmer ses excès - se pavanant tant et plus pour se glorifier de son acte. Bon, sans vouloir être méchant - Guitry l'admet d'ailleurs à demi-mot au départ -, on a plus l'impression d'assister à du théâtre filmé qu'à autre chose, les champs / contre-champs s'enchaînant jusqu'à la nausée. Restent donc les acteurs (dont l'incontournable Louis de Funès, ça devient une habitude, je vais finir par faire une odyssée( ...) ou encore Pauline Carton, 67 ans - au milieu de sa vie...) qui se gargarisent de ces saillies guitriennes avec un évident plaisir. Nan, cette petite vie de province n'est point aussi finaude que celle décrite par Flaubert (faut savoir poser des point de référence quand même) et ne vaut le coup d'oeil que par ces petites répliques qui fusent. C'est souvent un peu lourd, parfois cela fait encore mouche : "C'est de l'horreur que j'ai pour elle", lance désespéré le pauvre Michel Simon / "Pauvre cul", l'appelle gentiment sa chère femme Blandine qui passe son temps à picoler ; face d'ailleurs aux reproches nourris de son époux - elle pionce alors sous la table, ivre morte -, elle a cette subtile répartie : "Je ne suis jamais assez saoule pour oublier ta gueule", réplique à utiliser avec modération. La morale de l'histoire c'est qu'à la campagne, on ne divorce po, mon bon monsieur, et qu'il faut donc se taper sa moitié jusqu'à ce qu'elle crève. Un message très fleur bleue et tout plein d'optimisme auquel le père Guitry s'attaque avec, disons-le tout de même, de bon vieux gros sabots... Reste le plaisir d'assister à l'éternel petit numéro de Michel Simon, cet acteur monstre, véritable mélange de "chimère et de clown".



