Ce Vieux Rêve qui bouge d'Alain Guiraudie - 2001
Toujours intrigant, le père Guiraudie. Pour cette fois, il quitte la nature et s'enferme dans une usine, pour filmer avec une belle ambition la naissance du désir au sein du monde ouvrier. Dans ce style si indéfinissable, à cheval entre le vide intersidéral et un curieux trouble à la limite du fantastique, il installe tranquillement une atmosphère étrange, fidèle à son écriture icônoclaste. Le fait que ce film soit profondément ancré dans une réalité sociale très définie, et qu'il se rapproche ainsi souvent du documentaire, ajoute encore au décalage de la chose : Guiraudie impose son regard barjot dans un monde très balisé.
Un jeune gars est envoyé dans une usine en fin de vie pour démonter une bizarre machine (la description de la fonction de cette machine vaut son pesant d'écrous). D'abord un peu à part au milieu de ces ouvriers en instance de chômage, puisqu'il est le seul qui bosse réellement, il va développer petit à petit de troubles rapports avec un vieux de la vieille, puis avec son contremaître.
Guiraudie filme l'arrivée du désir amoureux dans cet univers opaque et fermé avec une belle subtilité, par touches minuscules. Rien n'est dit, ou presque, et ça suffit pour tout dire : la fatigue de ces gars qui ont bossé 30 ans au même endroit, le malheur du chômage, la difficulté à se faire aimer, les questionnements sentimentaux et sexuels... Il suffit de peu de choses, un geste vaguement esquissé de loin, un silence complice entre deux ouvriers, deux ou trois personnages filmés dans l'immensité de cette friche industrielle ouverte sur le ciel, pour comprendre la profondeur des rapports (de classe, de solidarité, de compagnonnage) entre les hommes.
Visuellement très beau, Ce Vieux Rêve qui bouge reste mystérieux, ne lâchant ses infos que du bout des lèvres. On ne saura pas trop, au bout du compte, qui sont ces gars plongés dans l'inactivité, placés face à un avenir sombre. Guiraudie préfère filmer la fin d'un monde par le petit bout de la lorgnette : des ouvriers qui tapent la belote, une machine qui se disloque petit à petit, des apéros à
répétition, des prolos qui prennent leur douche et s'échangent quelques banalités... Mais à travers ce quotidien, quand même légèrement décalé par le style si personnel de Guiraudie, on sent toute la subtilité de ce qui se joue dans ces derniers jours de labeur. En plus, le tout reste profondément optimiste, joyeux même, ce qui étonne dans un tel sujet : quelque chose est possible entre les êtres, l'amitié, le désir, la complicité, et Guiraudie contemple ça avec une belle empathie, dans une belle lumière d'été (saison dont il tend à devenir le cinéaste officiel), dans un sens très pointu de l'espace et des lieux. Un tout petit film, mais plein d'ambition et de grandeur d'âme.
Le Roi de l'Evasion d'Alain Guiraudie - 2009
L'arrivée d'un nouveau Guiraudie est toujours une bonne nouvelle, ne serait-ce que pour ce que ça promet de secouage de cocotier. Le Roi de l'Evasion est peut-être un peu plus "sage" que les précédents films du fou, mais il est tout aussi audacieux et n'a rien à leur envier finalement. D'abord parce que Guiraudie s'affine très franchement niveau technique : ce nouvel opus n'a plus les maladresses passées, au niveau des rythmes par exemple. S'il est encore une fois plein de raccords à la mord-moi-le-noeud, s'il revendique haut et fort son amateurisme, c'est par réelle conviction. Le film est splendide, du coup : lumière parfaite sur la campagne et la forêt, musique magnifique entre rock planant et electro vintage, sens de la construction impeccable, et surtout un montage hyper-audacieux qui se moque complètement des logiques d'espace ou de temps pour jouer sur le hiatus, la désynchronisation, le puzzle. On attend donc le générique, et on tombe sur le nom de Yann Dédet, y a pas de mystère. Si vous ajoutez Sophie Pialat à la prod, on voit à peu près dans quelle filiation Guiraudie veut s'inscrire.
Ce qui est très fort, c'est que tout ce que l'opinion publique considère comme malsain ou déviant, Guiraudie en fait une fête pleine de santé. Pédophilie, gérontophilie, sexes entre hommes dans les sous-bois, impuissance, drogue, tout est traité avec une santé et une simplicité qui font plaisir à voir. C'est comme si Guiraudie avait décidé que la sexualité n'était pas un problème, et on ne peut que lui donner raison. On assiste donc à de vigoureuses pipes pleines de vigueur, à de saines déclarations entre seniors du même sexe, à des partouzes entre paysans du cru et flics, à des rapports de classe tout bêtement annulés. Le Roi de l'Evasion déborde de santé et de joie, tout simplement, et on a juste envie à la fin du film de tous devenir bi-sexuels, de balancer la psychologie aux orties, et de sortir tout nu dans la forêt en bouffant des racines aphrodisiaques. Aborder des sujets aussi délicats avec une telle inconscience force le respect.
Et puis, comme toujours, il y a cette puissance omniprésente de la nature. Et de ce côté aussi, le regard est apaisé et apaisant : la nature est belle, accueillante, ouverte aux êtres, et cette histoire de couple en fuite ressemble très vite à une splendide ode à Pan. La joie éclate dans chaque brin d'herbe, et les malheurs des uns et des autres disparaissent bien vite au contact de ce décor minéral, charnel, profondément érotique et lumineux. Du coup, c'est comme si toute la violence, pourtant bien présente dans le film (inceste, maltraitance, viol) s'estompait dans l'air pur, et tous les problèmes des personnages apparaissent vite comme de bons gros gags vite réglés (en général par une bonne scène de baise). Le film est d'ailleurs très drôle, de cet humour absolument indéfinissable déjà présent dans les autres films de Guiraudie, mélange d'absurde et de poésie à la Boris Vian, alors qu'il traite frontalement des pires frustrations sexuelles qui soient. Un film franc du collier, anarchiste, drôle, qui va son chemin sans aucune hésitation, imprévisible, courageux et inconscient à la fois, un pur bonheur. (Gols 24/04/07)
La plus grande surprise de ce film consista, à sa sortie, de tomber nez à nez avec l'ami Gols qui, tranquillou, sirotait sa bière à la terrasse d'un café clermontois, avant d'assister au film à la séance suivante... Vous allez me dire que je botte en touche et parle po vraiment du film... Pas faux. D'autant que si l'on retrouve dans cette oeuvre toute la fraîcheur d'un Guiraudie qui se lâche - pas si rare par les temps qui courent dans le petit paysage cinématographique de l'hexagone -, j'ai malgré tout bien eu du mal à rentrer complètement dans ce récit, certes plaisant, mais pas non plus à se rouler dans la rivière en rigolant tout du long. Bien aimé, tout de même, la séquence tout en raccourci de cette pitite pipus interruptus, la sensualité d'une Hafsia Herzi qui enflamme notre quinqua, cette joulie séquence dans la nature où nos deux héros se font la malle et se tiennent par la main lors d'un plan édenique, ou encore l'excellentissime François Clavier - aucun lien de parenté, forcément - dont chaque apparition ultra sobre et grinçante est un vrai bonheur de comédie caustique - l'homme est poilant et finit forcément à poil pour boucler la boucle. Serais un peu plus réservé sur l'utilisation de ce langage de charretier chez nos bons ruraux qui fait son petit effet au départ mais qui devient un peu trop systématique; certaines scènes, comme celle de notre quinqua cycliste qui s'arrête dans un bar paumé pour faire la connaissance des tenanciers vieillissants du lieu, apparaissent également un peu "forcées", pour ne pas dire "surjouées" et du même coup un poil artificielles. Dommage aussi que cette folle virée de nos deux héros tourne rapidement en eau de boudin, avec au passage deux trois réflexions qui dénotent un peu dans le côté relativement osé et couillu de la chose ("Peut-être que le couple classique, qui a des enfants, est un modèle incontournable" (je cite, mal, de mémoire : les vacances sont passées par là ainsi que plusieurs hectolitres de pastis savourés avec l'ami Gols); ou encore "c'est important d'avoir le Bac..." (mouais enfin c'est surtout difficile de le rater de nos jours, apparemment...)). Bref, bon enfant, sympatoche, mais pas vraiment non plus un souvenir impérissable, quitte à faire un peu la fine bouche devant le déluge d'articles dithyrambiques sur le dernier opus du sieur Guiraudie... Tant mieux, ceci dit et pour rester sur une bonne note, si cela permet au gars de continuer sa voie, son chemin de traverse, dans notre cinéma français bien terne. Sinon, me voilà de retour en terre chinoise et devant mon clavier, ça va fumer! (Shang 08/08/09)
Du Soleil pour les Gueux d'Alain Guiraudie - 2001
Autant j'ai été moyennement convaincu par l'aspect foutraque de Pas de Repos pour les Braves du même Guiraudie, autant ce précédent moyen métrage est très réjouissant. Résolument en-dehors de tout carcan artistique, en marge de toute référence cinéphilique (allez, peut-être une admiration larvée pour
John Ford, à cause des ciels et du goût évident du gars pour le western, mais c'est très discret), Du Soleil pour les Gueux brandit vaillament et humblement son originalité par des biais inattendus : un aspect littéraire hilarant dans les dialogues (de l'invention d'un vocabulaire nouveau aux noms des personnages, de l'utilisation récurrente de formules grammaticales oubliées à une construction verb
ale parfaite dans ses rythmes) ; une direction d'acteurs à mi-chemin entre la diction appliquée d'un Rohmer et les accents d'un Guédiguian, complètement inouïe dans son faux amateurisme, là aussi très drôle dans ses liens avec le théâtre rural amateur ; un sens du cadre imparable, qui montre la nature avec une grande invention (causse rugueux, petits chemins tortueux...) ; une mise en scène parfaite, consacrée la plupart du temps aux plans larges inscrivant des dialogues à rallonge dans un immense paysage, partageant
systématiquement l'écran entre ciel et herbes jaunâtres ; scénario improbable, qui tient par on ne sait trop quoi, et qui privilégie la poésie pure, le surréalisme, l'absurde, la fantaisie, aux dépends de la bête logique... On ne sait strictement jamais quel sera le prochain plan, la prochaine idée de scénario, et ça fait vraiment plaisir de se laisser emmener doucement par la main dans ce dédale absurde. On est finalement complètement convaincu lors de ce plan sidérant montrant en scope un
chasseur de prime courant après un bandit de grands chemins, cadre sublime, rythme parfait, drôlerie de l'idée, un juste milieu entre Tex Avery et Carl Dreyer... Bref, ce film est parfait dans sa folie douce (très douce), un OVNI aussi beau dans sa forme que dans ses dialogues. Sûr qu'on ne reverra pas un tel bidule avant longtemps. Plutôt que les navets de Tavernier, mon collègue Shang ferait mieux de passer ce genre de film à ses étudiants chinois.
Pas de Repos pour les Braves d'Alain Guiraudie - 2003
Même si je reconnais à Pas de Repos pour les Braves une originalité de ton très sympa, même si je prends note de l'arrivée d'un nouveau ton dans le pâle paysage du cinéma français, je n'ai pas été très convaincu par cet objet étrange et décalé. Tout y est pourtant pour faire un film comme je les aime : mépris total de la logique dans la trame, humour distancé assez proche d'un Tati, bon sens du cadre et du paysage. Les dialogues sont absolument parfaits ("Pour accéder à un poste de veilleur de nuit, faut se lever matin", c'est pas mal), et on est souvent amusé par ce ton en dehors de tout schéma, qui brouille complètement les pistes de la narration classique, fait mourir un personnage trois fois, organise des courses-poursuites dans la campagne landaise (où les villages sont rebaptisés Buenos-Aires ou New-York), met en scène des orgies dans des bistrots paumés.
Mais à trop vouloir s'amuser avec les frontières du rêve et de la réalité, Guiraudie finit par faire tout et son
contraire, et on se dit à chaque scène qu'il aurait pu tourner une toute autre scène sans casser son film. Manque la nécessité, voilà. Il y a sûrement un secret dans ce film que je n'ai pas su voir, un secret a priori cinéphile : les références du gars vont autant aux délires du Bertrand Blier de Buffet Froid qu'aux films de genre à la française genre Verneuil ou Boisset, tout en gardant un oeil sur le cinéma américain (thèmes de westerns ou de films de gangs, noms des personnages (le principal s'appelle Johnny Got)). Mais ce secret m'est resté opaque. Un moment agréable, qui va m'inciter à me taper les autres films de Guiraudie pour en savoir plus, mais un peu frustrant aussi.
