Les Neiges du Kilimandjaro (2011) de Robert Guédiguian
Comme Kaurismaki et Abel/Gordon/Romy, Guédigiuan s'intéresse à la France d'en bas mais à la bonne idée de ne pas tourner au Havre sûrement pour cause d'embouteillage et d'accent (mouais...). On retrouve la fine équipe guédiguianesque menée par un Darroussin pleine bourre (un mélange de Jaurès et de Spiderman, c'est exactement comme ça que je l'imaginais) avec l'Ascaride en épouse et le Meylan en beauf ; quelques petites arrivées toutes fraîches dans le clan du Robert avec notamment Leprince-Ringuet en sauvageon et Robinson Stévenin en commissaire. Bien. Il est question de lutte syndicale, de chômage, d'anciens gauchistes gentiment embourgeoisés, tout cela incarné par un Jean-Pierre Daurèsman qui n'en a pour autant oublié d'où il vient et ses valeurs de base (le trio magique de Guédiguian : amour, amitié et solidarité). Même si le Jean-Pierre va être mis à rude épreuve (licenciement puis braquage par deux ptites frappes, chez lui, en pleine belote coinchée (c'est rageant)), passé un ptit coup de colère (plus que la perte de la thune ou de son épaule, il enrage de voir sa femme et sa belle-doche quelque peu sonnées par cette épreuve traumatisante), il ne va pouvoir s'empêcher, tout comme sa femme d'ailleurs, d'avoir de l'empathie pour le chtit braqueur (lui-même licencié) et surtout pour ses deux jeunes frères que Leprince-Ringuet élevait en l'absence de parents. S'il y est souvent question de problèmes générationnelles (la difficulté pour le couple Darrousin-Ascaride de se faire comprendre auprès de leurs propres enfants ou de parvenir à s'entendre avec ce jeune braqueur fougueux), de la violence et d'une certaine noirceur du monde moderne (chômage touchant les djeune's, acte désespéré et violent qui s'en suit, éventuellement), le film de Guédiguian parvient à distiller malgré tout une chtite leçon d'espoir : ne lâchons point les armes face à ses difficultés, tant qu'il y aura de petits plaisirs quotidiens (un apéro, un barbec, une sardine, un radis (...)), de vrais potes, and, once again, de la solidarité mes frères, la vie vaudra d'être vécue.
Le message pourrait sonner un peu cucul-la-praline, certes, mais cet aspect praliné est sauvé en partie par l'humanité et la compassion qui transpirent par tous les pores (de Marseille... ah oui, humour aujourd'hui, décidément...) du couple Darroussin-Ascaride : celui-ci est peu disert, cache en lui ses blessures mais sait toujours porter un regard bienveillant sur les siens ; celle-ci est fragilisée, a la petite larmouille facile mais sait toujours venir en aide aux plus démunis (elle est femme de ménage auprès de vielles dames, une vraie déformation professionnelle). Un monde rude, rugueux même, où les idéaux (de gauche) d'hier ont un peu morflé - la vie assez pépère de notre couple-phare, la jeune génération qui a tendance à oublier les combats sociaux du passé - mais où l'adversité alliée à la bonne volonté finira bien par "porter ses fruits" (la résolution finale de notre couple). Un Guédiguian quoi, dans la bonne moyenne.
L'Armée du Crime (2008) de Robert Guédiguian
Bien après une ultime semaine de taff échevelée, un bon petit mois de pause, pour cette nouvelle année chinoise qui s'annonce, réellement salvateur. Ca démarre un peu mou avec ce dernier film de Guédiguian, guère attaquable, "dans le fond", dans cette volonté de montrer le rôle actif joué par "les Etrangers" (juifs roumains, Polonais, Hongrois, Arméniens, Espagnols, Italiens...) pour défendre les idéaux de la France contre l'Occupation nazie. Le travail est propre, sans forcément trop de fioritures dans la reconstitution, et le film bénéficie d'un casting qui se tient relativement bien (en particulier une poignée d'acteurs au taquet : Simon Abkarian dans le rôle de Manouchian, leader charismatique capable de faire passer les (trop rares) moments d'émotion, Grégoire Leprince-Ringuet toujours impeccable dans ce rôle de jeunot juif franc-tireur et surtout l'inénarrable Jean-Pierre Darroussin impressionnant en flic goguenard qui, sans avoir l'air d'y toucher, est pourri jusqu'à la moelle - le parfait collabo sans affect). Bref, on passe deux heures plutôt agréables à découvrir les dessous de l'époque et les faits d'arme de cette armée du crime, parfaitement organisée quand il s'agit de frapper l'ennemi. Agréables, disais-je, mais aussi au final terriblement molles comme si Guédiguian avait toutes les peines du monde à nous faire vibrer, aussi bien au niveau de l'émotion que dans les scènes d'action. Ces dernières, diverses pourtant avec leur lot d'assassinats et d'explosion en tout genre, ont beau être gonflées par les thèmes musicaux, elles n'en demeurent pas moins d'une platitude étonnante, semblant presque être taillées sur mesure pour Un Dossier de l'Ecran d'un autre siècle... Guédiguian ne brille guère plus à générer des émotions, se raccrochant au mieux aux gros plans sur ses acteurs... On sent une réelle volonté de s'en tenir aux faits, mais la mise en scène est définitivement plus proche de celle d'un épisode de feuilleton à gros budget que d'un réel film d'auteur... Bref, on le sent sérieux comme un pape quand il s'agit d'évoquer cette "période de gloire" du communisme, mais le moins qu'on puisse dire c'est qu'il s'efface totalement derrière cette caméra. D'où cette sensation d'assister à une oeuvre qui n'a rien d'un ratage mais qui peine vraiment à susciter, au final, un véritable enthousiasme. A voir, quoi, mais sans rougir... de plaisir.
Marie-Jo et ses deux Amours de Robert Guédiguian - 2001
Ce qui est bien avec Guédiguian, c'est qu'il assume complètement ses goûts communs. Le gars vient de la balle, du peuple, et brandit sa culture populaire avec fierté. C'est particulièrement visible dans Marie-Jo et ses deux Amours : que ce soit au niveau du scénario ou de la mise en scène, tout ce qu'on nous donne à voir est commun : personnages ordinaires, situations banales, avec juste ce petit supplément d'âme souvent indicible qu'y ajoute le père Guédiguian pour passer la barre de la transparence pure. Commune, la musique : France Gall, Sege Lama, Aphrodite's Child (!), Louis Armstrong ; commune, la mise en scène, assez fonctionnelle et discrète (mise à part une gamme de fondus enchaînés très très jolis, qui rendent concrètes les rêveries des personnages) ; communs, les personnages, braves types de tous les jours pas plus héroïques que qui que ce soit. C'est fait avec une telle naïveté et une telle sincérité qu'on pardonne sans problème le manque de personnalité de ces choix : Guédiguian est un petit mec, et l'assume.
C'est l'histoire d'un adultère. Ouais, et après ? Après rien : Marie-Jo aime deux hommes, ne parvient pas à choisir et souffre. Les deux hommes aiment Marie-Jo, n'arrivent pas à l'avoir pour eux seuls, et souffrent. C'est tout. Mis à part pour le final (ridiculement pompeux), on ne nous donnera rien d'autre à manger que ça, la petite chronique de couples qui s'aiment et se séparent, sur fond de vieillissement et de garrigue. C'est
tout le talent du film, d'arriver à valser plutôt agréablement sur le fil de ce rien, de cette non-trame absolument banale, de ces portraits de gens normaux aux prises avec des douleurs normales. En utilisant des métaphores tantôt subtiles (la belle dualité terre/mer entre les deux amants, l'un maçon, l'autre marin au long cours, qui renvoie au décor de Marseille et déploie toute une gamme de fantasmes de "l'homme parfait"), tantôt lourdosses (un boomerang posé là comme un cheveu sur la soupe, destiné à nous faire comprendre qu'on a toujours droit au retour de bâton, les noms des bateaux ultra-soulignés), le film parvient par toutes petites touches au coeur de son sujet : un portrait d'êtres qui voudraient être heureux et que la vie malmène.
Grande réussite de Guédiguian : ne pas tomber dans le film-psychologique-concerné-à-femme-forte type Claude Sautet. On dirait même souvent qu'il lutte contre son personnage féminin : elle ne cesse de quémander partout de la compréhension, et se heurte à la tristesse de ceux qu'elle fait souffrir ; avec nous, Guédiguian renvoie sa douleur dans les ronces. Marie-Jo fait mal, et on la condamne plus souvent qu'à son tour. Ascaride est très bien dans ce rôle de victime-bourreau, énervante dans ses valses hésitations, et en même temps touchante par la justesse de son caractère. Darroussin, en éternel petit mec, est également parfait, et porte sa souffrance avec une dignité qui éclate à l'écran. Dommage que dans le rôle de l'amant,
Gérard Meylan soit toujours aussi mono-expressif, on a l'impression de voir jouer Eric Cantonna, ça ruine toute la partie "adultérine" de cette histoire.
Vous me direz : ben alors, et la politique là-dedans ? Eh bien pour cette fois, le film semble en être plus ou moins dépourvu, Guédiguian rentre un peu ses banderoles au placard pour se concentrer sur les petits battements du coeur. Sauf que le bougre n'hésite pas à y revenir au cours de nombreux plans, un pêcheur qui siffle "Bella Ciao", une syndicaliste qui quitte les manifs pour aller retrouver son amant, un bizarre plan de coupe sur une télé qui diffuse un reportage sur Jospin, etc. C'est naturel comme un espadon avec un cure-dents, mais ça doit soulager le père Guédiguian. Peut-être qu'en creux, le film raconte comment un amour fou ne peut que venir à l'encontre d'un positionnement social et politique viable (la scène où Marie-Jo quitte son poste de syndicaliste pour retrouver son amoureux est d'ailleurs un moment-clé du film, un tournant dans sa façon de gérer son adultère).
Lady Jane (2008) de Robert Guediguian
Un polar à sauce française, une histoire de vengeance vue et revue trois mille fois (le parallèle sur les images qui défilent à la téloche du conflit israélo-palestinien est franchement poussif), Ariane Ascaride qui reprend le flambeau d'une Annie Girardot, cela pourrait presque faire sourire, ou pleurer c'est selon... C'est sans prétention, pas mal fait, ancré dans le Sud de chez nous, ça sent le film du dimanche soir si jamais on osait encore passer des films français de qualité honnête. Bon, c'est un peu dur, je vous l'avoue... On pourrait être plus positif en disant que Guédiguian, après avoir tenté d'explorer d'autres chemins, prenait un immense plaisir à reformer le trio angulaire de sa troupe. C'est d'ailleurs l'une des réflexions qui court le long du film, la nostalgie - notamment chez le personnage de Darroussin - de retrouver le peps et la folie de sa jeunesse. A ce niveau-là, quand on repense aux nombreux films sympathoches de Guédiguian des années 80 et 90, le film fonctionne, tant l'on prend plaisir aux retrouvailles. Darroussin, en amoureux déçu, prêt à tout pour reconstituer leur virée du passé et pouvoir à nouveau flirter avec la fameuse Lady Jane, est absolument fabuleux, même si je dois avouer avoir toujours eu une grande faiblesse pour le personnage. Du coup, on s'accroche un peu plus à ce polar d'une bonne facture, malgré certains clichés gros commeu ça. Guédiguian semble tenter de renouveler ses cadres dans son prochain film, en espérant qu'il retrouve lui-même sa foi, sa générosité et son humanisme des débuts.
Le promeneur du Champ de Mars (2005) de Robert Guédiguian
"Ne vous prenez pas pour l'humanité" lance le vieux François au petit Jalil.
Film sur la mort et sur un homme désenchanté, qui avait sûrement beaucoup de rêves et semble avoir fait l'impasse sur pas mal d'entre eux. Bon si ça continue je vais devenir aussi chiant. Jalil Lespert veut encore y croire un peu et il a raison. Guédiguian fait, lui, un film qui bande plutôt mou.







