Un Lac de Philippe Grandrieux - 2009
Au vu du premier quart d'heure d'Un Lac, on perçoit très bien ce qui peut gaver les détracteurs du cinéma de Grandrieux : à force de jouer avec le feu, le cinéaste si sincère de Sombre et de La Vie nouvelle tombe dans les travers qu'on craignait. Caméra portée par un cadreur visiblement atteint de hoquet, solennité prétentieuse des scènes d'exposition, effort soûlant pour brouiller les pistes de la lecture, voilà un début complètement foiré et qui fait redouter le pire. Quand expérimentation rime avec errance, on n'a plus envie de suivre Grandrieux, et on se dit que voilà son premier film raté.
Et puis, très lentement, avec un tact incroyable, voilà le compère qui reprend peu à peu les rênes de son film, pose ses gadgets pour en revenir à l'émotion, et finit par nous éblouir au bout du compte. Ce sauvetage est dû à cette éternelle sensibilité brut de décoffrage qui fait la marque de Grandrieux : son film est encore une fois viscéral, hanté, brutal, écorché vif, d'une émotion directe. On dirait un conte de fées : une petite famille vit dans la forêt enneigée d'un pays qu'on ne voit qu'en flou ; le fils, bûcheron épileptique, sa soeur, avec laquelle il entretient des rapports assez troubles, le cadet, enfant mutique, et la mère, trop jeune pour ne pas semer le doute quant à sa biographie... Un jeune bûcheron beau comme dans Pasolini débarque là-dedans et va semer le trouble amoureux au sein du couple frère/soeur. C'est tout ? A peu près (on peut ajouter le retour soudain de la figure paternelle là-dedans), et c'est bien assez. Car le film n'est absolument pas résumable à sa seule trame, d'une part, et parce que la simplicité nue de celle-ci sert à merveille l'atmosphère du film. Tout y est des contes pour enfants : l'animal gentil (un percheron gris filmé en magnifiques gros plans flous qui le rendent irréel), les rapports familiaux ambigüs, la forêt qui fait peur, le lac symbolique, le frère et la soeur abandonnés, et même l'arrivée du prince charmant. Mais c'est un conte morbide, glauque, punk.
La mise en scène de Grandrieux est proprement physique. Par touches impressionnistes, il rend palpables les sensations (coups, froid, peur), par un montage impressionnant de plans envahis par l'obscurité, desquels on ne distingue que quelques détails au bout de plusieurs secondes ; on dirait du Soulages mouvant. Ces cadres noirs striés de quelques motifs lumineux alternent avec de splendides vues de paysages enneigés, féériques malgré leur côté glacial. Le travail sur les rythmes de chaque plan, sur les portraits, l'effacement de presque tout (les dialogues sont réduits à quelques lignes, et encore prononcées par des acteurs russes (ou quelque chose comme ça) qui les rendent à peu près inaudibles), la concentration de tout vers la sensation pure, font passer le film dans une atmosphère frontale, sensuelle, sensitive, qui marque des points. Tout n'est que souffles, halètements, coups sourds, craquements, corps qui se choquent, se frottent, se heurtent : ambiance glauque et pourtant très belle (ces arbres qui tombent après quelques secondes de silence total, une merveille).
Pour cette fois encore, Grandrieux a du mal à diriger ses acteurs, assez mauvais et qui ne semblent avoir été engagés que pour leur plastique ; encore une fois, il ne sait pas terminer ses scénarios, laissant son film dans une non-résolution un peu décevante ; encore une fois, il se prend au sérieux plus souvent qu'à son tour, et rate quelques moments par trop de crânerie. Mais malgré ces défauts, Un Lac est un film qui vous prend aux tripes, et vous impose avec une énorme force visuelle son style et son ton. Preuve est faite : j'aime Philippe Grandrieux.
La Vie Nouvelle de Philippe Grandrieux - 2002
Voilà le film qu'on attendrait de David Lynch, mais que celui-ci est désormais incapable de faire depuis qu'il est devenu David Lynch. La Vie Nouvelle est une expérience sensorielle totalement borderline, une plongée dans un univers stupéfiant de sons industriels, de pulsations, d'images striées et de noirceur. C'est du cinéma comme on n'ose plus en rêver, de peur de mal dormir d'une part, mais surtout d'autre part parce que c'est un cinéma libéré de toute contrainte, intérieur et urgent, fiévreux et malaisé, qui crache haineusement à la gueule de tous les autres.
Le scénario, très brumeux, perdu dans les formes abstraites, est pourtant terrible dès les premières secondes : un groupe de gens figés dans la brume ; la caméra s'approche de quelques-uns d'entre eux, les filme en gros plan dans la durée, puis change de visage. Enfin, elle s'emballe : elle a trouvé ses victimes, ses candidats à cette "vie nouvelle" qui sonne comme une mort annoncée. Dès lors, marchandage des corps, commercialisation du sexe, domination, violence, viols, humiliations, vont être le lot de ces êtres hurlants et perdus. Comme dans Sombre, les corps sont torturés, tordus, malaxés comme de la matière, et les sentiments jaillissent en caillots, par cris, par hystérie.
Pour mieux montrer cette incapacité des hommes à vivre ensemble, Grandrieux préfère se tourner vers la forme plutôt que vers la trame : les dialogues sont réduits à 3 lignes, l'"histoire" (une sombre affaire de prostitution et de traite des blanches) se délite dans les pulsations des images, et La Vie Nouvelle devient un immense laboratoire infernal, où Bacon cotoierait Dante. Les impulsions morbides des personnages passent par la pellicule, directement, et ça donne une sorte de flot visuel intarissable, difficile à encaisser malgré la fascination. Etres suant et frappant, chocs des corps, regards d'une violence sourde, contacts éphémères et brutaux, sont filmés dans l'urgence, quitte à se laisser dépasser par la rage. On atteint le summum avec 5 minutes de pellicule en négatif, où les visages se déréalisent complètement, deviennent de simples formes ectoplasmiques et beuglantes. Après ça, il ne reste plus qu'à regarder le seul personnage un peu sensible du film se faire bouffer par des chiens, et on peut retourner chez soi le coeur gai...
Il y a quelques défauts dans La Vie Nouvelle, quelques excès (mais tout le film est excessif, et c'est ce qui en fait la qualité) dûs notamment aux acteurs : le peu qu'on voit d'eux paraît un peu forcé, un peu trop chargé. Mais assister en ces temps de succès ch'timiques à une telle expérience ne peut que vous rassurer sur le fait que, malgré la pression, il y aura toujours des artistes libres de par le monde. Grandrieux livre son Tropique du Cancer à lui, un film éprouvant et limite qui marque à lui seul un certain territoire du cinéma. Un cinéma punk et romantique à la fois. Alors Lynch, on pleure sa jeunesse ?
Sombre de Philippe Grandrieux - 1998
Sur la carte du cinéma français, il serait assez difficile de placer Grandrieux. Disons alors qu'il est à l'opposé de Claude Zidi, si vous voyez. Sombre est un film de laboratoire, intransigeant et viscéral ; mais il n'est pas seulement ça, bien heureusement : c'est aussi un film très physique, directement ancré à la réalité, et le regard certes étrange du cinéaste n'emmène pas le film dans le simple cercle étroit du cinéma expérimental. Malgré la radicalité de la chose, ce n'est pas un film difficile, ni un film intellectuel au mauvais sens du terme : on est tout surpris de le quitter à bout de souffle, et ravis d'avoir fait l'expérience d'un cinéma considéré comme une épreuve sportive pour le spectateur. Un peu comme si Bruno Dumont avait maté les films de Keneth Anger, si vous pouvez imaginer ce que ça donne.
Ca raconte le périple d'un serial-killer. Incapable de faire l'amour aux nombreuses femmes qu'il croise sur sa route, il les étrangle dans des étreintes faites de souffles hâchés, de malaxages de peau et de cris de douleur. Un jour (enfin, une nuit : le film porte bien son titre), il rencontre une femme qui va tomber amoureuse de lui et s'accrocher à ses basques. Elle est vierge, et elle va le mener sur d'autres pistes existentielles... ou pas. Comme le montrent les photos jointes, inutile de chercher une quelconque lumière dans Sombre : tout est filmé en très gros plans tremblés, dans une image de vidéo cradingue, avec de
brusques décrochages abstraits (les paysages qui deviennent irréels à force de triturage, des enfants filmés en accéléré, des "mises à plat" étranges). Les corps-à-corps qui précèdent les meurtres sont impressionnants dans l'aspect implacable de leur filmage ; que les voyeurs restent chez eux, Grandrieux envisage ces pulsions sexuellos-morbides comme de longues plages de mouvements, des ordres aboyés sèchement (très peu de dialogues dans le film), et des troublantes pauses qui bloquent le regard du "héros" devant un sexe offert, un sein, un corps maltraité. Aucun érotisme, plutôt une observation presque scientifique des corps, que viennent démentir aussitôt les gestes pleins de violence meurtrie de l'assassin. On a du mal à déceler si on entend des cris de jouissance ou de douleur. C'est une vision résolument désespérée et sombre de l'acte sexuel, ça va de soi, et on se dit que Grandrieux doit pas être tout à fait un boute-en-train. Mais plutôt que de se vautrer dans cette vision mortifère, plutôt que de faire un film de rocker du dimanche, le gars choisit de laisser aussi parler les sentiments. Car, au milieu de tous ces pics de frénésie compulsive, qui donnent au film un aspect urgent magnifique, il y a ces mouvements d'affect, ces regards à peine esquissés, ces temps de latence quasi-documentaires, qui développent une sentimentalité urbaine étrange, une sorte de romantisme presque gothique qui frôle l'enfer mais est aussi très proche d'un naturalisme émouvant. La nature apparaît apaisée face aux tourments humains, et elle est filmée magnifiquement, dans des mouvements la plupart du temps désordonnés, mais aussi parfois calmement (la rivière lors de la longue scène de baignade). Finalement, on a l'impression que ce n'est pas le cerveau qui bosse, mais les tripes. Sombre est fait avec le bide, et pour ça j'applaudis.












