Femme dans un Enfer d'Huile (Onna goroshi abura no jigoku) (1992) de Hideo Gosha
Rien à voir donc avec un film d'horreur belge, puisqu'il s'agit de l'ultime oeuvre de Hideo Gosha. J'avoue un certain désarroi devant ses dernières productions en studio : l'image est léchée, certes, les deux héroïnes sont belles comme des coeurs en porcelaine, oui, mais cela demeure d'une froideur absolue, le comble pour une histoire passionnée mêlant éros et thanatos. Les femmes, qui plus est, sont essentiellement considérées comme des créatures diaboliques, menteuses, infidèles, tentatrices, opportunistes et j'en passe, et franchement, on se lasse rapidement de ce portrait à charge. Pauvre jeune homme qui ne peut s'en sortir que par l'intermédiaire de la mort, soit en se suicidant - mais il est trop lâche -, soit en tuant son amante - ben, tiens, quoiqu'il faille reconnaître au passage que ce n'est point évident sur un sol ultra huileux... Un érotisme doucereux (à peine une petite cuisse dénudée), un bain de sang final, pardon, disons plutôt un bain d'huile final un peu grotesque, et l'impression que le Hideo, en fin de carrière, se contente du strict minimum syndical. Les actrices toutes poudrées et les acteurs rasés à mort sont terriblement figés, et cette volonté de faire de la belle image bien lisse et bien propre donne la fâcheuse impression d'un univers totalement aseptisé. De la toute petite friture pour un cinéaste capable par le passé, rappelons-le tout de même, de films dix fois plus osés et passionnants.
The Wolves (Shussho Iwai) (1971) de Hideo Gosha
Gosha est capable du meilleur comme du pire (en fin de carrière...), mais cet opus porté par un Tatsuya Nakadai totalement halluciné et capable d'une violence rare fait partie des belles réussites du maître. Si le film se concentre, dans un premier temps, dans des discussions passionnées où certains des acteurs de deux anciens clans ennemis - et maintenant alliés - tentent d'y voir plus clair, la fin pleine de bruit et de fureur (l'expression colle particulièrement bien à l'ambiance du règlement de compte final) montre véritablement de quoi Gosha est capable quand il lâche les chevaux.
Certes, il faut un peu s'accrocher au départ pour comprendre en quoi consistent les motivations de chacun. La situation historique est, elle, la suivante : en 1929, l'Empereur Hirohito est au pouvoir et donne l'impunité à quelques centaines de prisonniers. Plusieurs hommes de clans adverses, devenus prisonniers quatre ans plus tôt après une bagarre sanglante, se retrouvent libres et rejoignent leur clan, administré par deux nouveaux chefs de clan et placé, ensemble, sous l'égide d'un nouveau grand patron. Nakadai, qui avait trucidé le boss du clan adverse, a laissé sa place à la tête de son propre groupe à un type qu'il respecte, au demeurant. Celui-ci prépare le mariage entre la fille de son ancien boss et un membre du clan adverse : ce mariage fait focément grincer quelques dents d'autant que la jeune fille était liée, auparavant, à un homme de main de son père qui vient tout juste d'être libéré... Bien qu'on essaie de préserver cette paix à tout prix, certains gros bras commencent à exprimer leur peu de confiance en les ennemis d'hier. Cette crainte est renforcée par les tribulations de deux tueuses à ombrelle qui semblent faire le vide dans le clan de Nakadai...
Machinations en coulisses, trahisons, accords secrets, dur de rester un homme d'honneur quand au sommet de la pyramide se trament les pires entourloupes. Nakadai, malgré une certaine bonne volonté au départ, se rend rapidement compte que, dans l'ombre, la traîtrise est de mise et ce pour servir les intérêts des plus haut placés. Il a l'air patient comme ça, le gars, mais quand il est colère, putaing, je vous conseille pas de croiser son regard. Véritable électron libre, il se déchaîne, dans la dernière ligne droite, pour couper en petits cubes apéritifs tous ceux qui se dressent sur le chemin de sa vengeance. Le film fait dans un premier temps la part belle aux acteurs (excellents Isao Natsuyagi et Noboru Ando) qui expriment toute leur frustration devant cet accord de polichinelles. Nakadai tente bien de calmer les esprits avant que la moutarde lui monte méchamment au nez... (j'adore ce type quand il est vénère, presque digne de Mifune). Bien aimé, aussi, ces deux tueuses perfides qui, l'air de ne pas y toucher, transpercent leurs proies comme un duo fatal de mantes religieuses nippones. Un grand soin aux décors et dans l'utilisation du Panavision (qui donne également des gros plans impressionnants), un somptueux thème musical qui devient vite obsédant et un feu d'artifice dans la brutalité, lors du dernier quart d'heure, impressionnant (un découpage vertical de cage thoracique, notamment, j'entends encore les entrailles qui grondent...). Un vrai haut d'Hideo.
Death Shadows (Jittemai) (1986) d'Hideo Gosha
Après un générique mêlant lourdement du pseudo Morricone et un soupçon du thème de James Bond, on se demande si on n'est pas en bon droit de s'attendre au pire. Malheureusement, ce dernier est juste au coin du bois. Dès le départ, les décors sentent le sapin - ou les invendus d'Ikea Japon -, comme si Gosha avait loué un studio pour l'aprème, et on se dit vaille que vaille qu'on va quand même tenter de s'accrocher à l'histoire. Catastrophe, c'est du Nikita bis : en gros, une gonzesse censée être morte en place publique (mais c'est une leurre, voyez) est engagée par un type de l'ombre pour régler des problèmes ultra sensibles (son père faisait le même taff, elle est en terrain connu); on est alors embarqué dans un histoire improbable d'une cordelette (à l'image de l'épaisseur du film...) qui renferme un document qui mouillerait un clan super puissant. On se tape très rapidement de l'intrigue et des personnages qui passent, assistant à moult combats aussi poussifs qu'une Smart en côte; il y a des monceaux de cadavres à chaque séquence et le duel se resserre entre deux gonzesses qui sortent tout juste de la manucure : Nikita/Ocho et une méchante maquillée comme Kimera (les jeunes peuvent pas comprendre); celle-ci, entre deux séquences, nous sert, face caméra, dans un décors nu, des intermèdes pathétiques : Nikita fait du GRS et Kimera se dandine comme une James Bond girl de Raon-L'Etape sous un éclairage multicolore de salle des fêtes... On en croit à peine nos yeux, on se dit, tiens dans les années 70, pourquoi pas, on faisait n'importe quoi, mais là en 86... Enfin même, c'est de la daube intemporelle. Gosha s'amuse aussi parfois à nous montrer le sein de ses actrices de façon purement gratuite, mais cela nous tire plus des larmes de douleur que des sourires coquins. On a beau chercher dans tous les coins, on ne voit pas vraiment ce qu'il y aurait à sauver (les effets spéciaux à deux boules : le plancher qui se sépare avec une rigole d'eau au milieu (j'en ris encore), la cage qui tombe du plafond... on se croirait dans un sketch fauché...; les acteurs mauvais comme des cochons : la palme revient à l'inspecteur qui imite Pierre Richard dans Le Grand Blond en pensant sûrement que c'est du premier degré!); quand le générique de fin arrive, sur un "ouf" de soulagement du spectateur effaré, on nous sert une ultime chanson d'un Barzotti nippon intitulée sobrement Against the Wind et la lecture des paroles, qui feraient passer Scorpion pour un mouvement philosophique, finit de nous achever. Devait pas venir souvent sur le plateau, Hideo, ou juste pour pointer... A enterrer à l'ombre de la mort, ouais, ou juste à côté.
Trois Samouraïs hors-la-loi (Sanbiki no samurai) (1964) de Hideo Gosha
Premier film de Gosha qui constitue une vraie réussite - visuellement mais aussi dans le fond, avec déjà une volonté de placer ses personnages de samouraïs du côté des moins nantis - ces pauv' paysans... "C'est la lutteeee..." oui, bon, on n'en est pas encore à la fin non plus. Shiba, samouraï qui dès la première image patauge dans la boue (po fier, aurait dit ma grand-mère), surprend les petits cris d'une femme émanant d'une cabane. On pense que notre héros un poil déchu va jouer les grands sauveurs de donzelle, d'autant que les trois gars autour de la gonzesse bâillonnée n'ont pas l'air de peser bien lourd. Ces derniers qui voient leur dernière heure arriver s'empressent de s'expliquer : ils ont kidnappé la fille du seigneur local pour que celui-ci écoute enfin leurs doléances. Shiba respecte leur geste (la jeune fille est verte) même s'il ne donne pas bien cher de leur peau. Las - mais aussi, déjà plein d'empathie pour nos trois gars et curieux de voir la suite -, il décide de rester auprès d'eux - pour se reposer dans un premier temps. Rapidement ce dernier va se montrer leur meilleur allié, rejoint au cours du récit par deux autres samouraïs qui se placeront, délibérément, non pas du côté des plus forts mais des plus justes.
Shiba, après avoir résisté un bon moment, va avoir l'occasion de faire un deal avec un samouraï du camp adverse : en échange de la fille et de 100 coups de bâtons qu'il est prêt à subir (c'est ce qui s'appelle "prendre tout sur son dos"), Shiba demande à son vis-à-vis de laisser tranquilles les trois paysans rebelles. Parole de samouraï qui est donnée mais qui au final ne pèse pas lourd, Shiba étant, après les 100 coups de bâtons, gardé en captivité et les trois paysans étant mis à mort dans la foulée comme des misérables. Saloupiot d'hommes de pouvoir qui ne tiennent jamais leur parole... La vengeance sera terrible, Shiba ayant en plus gagné en route la confiance de la fille du seigneur (le syndrome de Stockholm en plein Japon, pas courant... Bon, disons qu'elle a simplement ouvert les yeux sur la réalité, ce qui est tout à son honneur - son père n'aura pas la même décence). Le charclage final sera dantesque.
Bien aimé les brusques décadrages de Gosha au moment des combats et de la touche finale, petit effet dont il n'abuse point mais qui marque des points. Beaucoup de combats de "proximité" dans le moulin ou dans l'auberge où Gosha sait toujours magistralement placer sa caméra - un sens évident du mouvement. Les combats en un contre un ou contre mille sont tout autant efficaces, les samouraïs ne tergiversant pas quand il s'agit de trucider leur adversaire qui se jette sur eux (à l'opposé de la bande de ronins en guenilles qui se vendent contre quelques pièces au pouvoir et qui abattent lâchement les paysans après leur avoir couru après comme des lapins). Belle utilisation du scope et de la lumière pour cette première oeuvre de Gosha où les samouraïs font montre de dignité, de solidarité et de grandeur d'âme : un film d'une fort belle tenue, ma foi, pour un coup d'essai.
Kagero (Kagerô) (1991) d'Hideo Gosha
Un "lo" en plus et on passait à deux doigts du titre gag. Plutôt béta, d'autant qu'au départ on se dit que cette avant dernière oeuvre de Gosha avec la présence de Tatsuya Nakadai s'annonce sous les meilleurs auspices. Magnifiques premières images, d'ailleurs, très lumineuses, avec notamment le corps sublimement tatoué de la somptueuse Kanako Higuchi qui prend un bain sous nos yeux ébahis... Malheureusement, on doit très très vite déchanter à tel point qu'on se demande parfois si Gosha était vraiment sur le plateau. Le scénar n'est pas plus ridicule qu'un autre - plusieurs clans de yakuzas s'affrontent par l'intermédiaire d'un jeu (un genre de poker nippon po super compliqué, de prime abord): Rin (Kanako) doit faire face à Tsunejiro "l'inébranlable" (qui passe son temps, en dehors, du jeu à picoler et à faire la bête à deux dos). Rin a tellement de trucs à gagner dans l'affaire que c'en est effroyable : il y a d'abord l'honneur du clan qui mise sur elle, mais aussi la possibilité en triomphant de regagner le "resto" (ce qu'on en voit a plutôt l'air d'un bordel mais bon) de ses parents adoptifs qu'elle veut confier, à nouveau, à son jeune frère. Et pis attendez, c'est pas fini, mais elle peut aussi prendre une revanche terrible sur Tsunejiro qui n'est autre que celui qui avait assassiné son pôpa, sous ses propres yeux, quand elle était chtite... Bref la coupe est pleine. Je vous pète le suspense en vous annonçant qu'elle va remporter la partie après avoir vachement perdu dans un premier temps (pas commun comme trame) et que les yakuzas, pas contents et pas beaux joueurs, vont vouloir se venger... Pourquoi pas après tout?
Le problème, c'est surtout au niveau de la mise en scène qu'on frôle la catastrophe (une ou deux séquences à garder au maximum (comme celle du bol en équilibre sur son épaule quand elle s'entraîne) mais c'est vraiment pour dire); peut-être est-ce surtout un manque de budget (deux décors maxi...) mais on a surtout la fâcheuse impression d'assister à une pauvre série télé tant l'image est plate et le jeu des acteurs sans relief, totalement désincarné (pauvre Nakadai qui cachetonne à mort). Alors qu'on est en train de disparaître de honte dans son sofa devant ce fade spectacle, arrive the scène finale avec les combats les plus ridicules que j'ai vus depuis longtemps (les pauvres acteurs ont dû répéter autant que pour une chorégraphie des 2be3) - sans parler des explosions du décor en carton pate avec trois pétards made in China... On est consterné de voir le pauvre Nakadai tout ensanglanté poussé des argh tout mous en maniant son sabre comme une baguette de pain humide. Pour enfoncer le clou arrive de grandes nappes de musique aussi inspirée qu'une sonate de Calogero (la boucle étant bouclée...). Bizarre, décidément, cette carrière de Gosha avec des réussites magnifiques (je pense au remarquable Hitokiri, en particulier) et des productions qui ont autant de saveur et de finesse que du wasabi en tube.
Le Sang du Damné (Gohiki no shinshi) (1966) de Hideo Gosha
Décidément, une bonne pioche en ce moment dans les polars nippons des années 60, tant ce film des débuts de Hideo Gosha est extrêmement bien mené. On est pas si loin de Deux hommes à Manhattan du père Melville dans ce parcours linéaire d'Oida (Tatsuya Nakadai, toujours magnifique) qui le mène d'individus fourbus en individus brisés, d'endroits en ruine en endroits pourris. Notre homme qui était déjà au fond du trou (il sort en plus tout juste de prison après avoir écrasé en bagnole un homme et sa fille en vélo - la pépette a ses côtés n'étant pas sans reproche sur l'action) va faire l'expérience d'une vie, en dehors, où tous les coups (bas) sont permis. Il a perdu son job, sa réputation, sa femme et sa maîtresse, il ne pensait pas tomber plus bas : il va en plus se rendre compte que les valeurs de confiance, d'amitié, de solidarité n'ont plus vraiment cours dans ce monde à la ramasse. Seule une chtite fille qui s'accroche à lui en route est porteuse d'une étincelle d'espoir dans cette vie à l'agonie.
Alors qu'Odai a pratiquement fini de purger sa peine, il croise en prison un gars qui lui propose, à sa sortie, de dézinguer trois types en échange d'un petit pactole. Odai n'a pas grand chose à foutre et décide de se mettre sur la piste des trois hommes. Il va se rendre compte en route qu'il n'est pas le seul vu que deux types hongkongais sont également sur les traces des trois lascars qui leur ont piqué 30 millions deux ans auparavant. Alors qu'Odai est sensé trucidé les types, il réalise non seulement qu'il n'a pas vraiment la foi mais en plus que les autres font le sale boulot à sa place. Rapidement, pris dans l'engrenage, il se retrouve surtout intéressé à comprendre ce qui se cache derrière tout ce bazar, et en particulier pour quelle raison le type en prison lui a filé ce contrat. Et ben tout ça, je vous le dis franchement, n'est po joli-joli...
Outre une photo noir et blanc (sublime) d'une noirceur de pieuvre en colère, chaque décor apporte sa petite touche d'un monde en perdition : on retrouve les classiques salle de boxe, embarcadère glauque de port, casse de bagnoles ou boîte de strip-tease, mais aussi une station d'épuration (fantastique lieu pour tenter de tirer une histoire au clair - toute la séquence, dans le bruit mécanique des pompes, est absolument remarquable) et autre décor de centrale électrique où la mort plane dans chaque recoin. Odai, qui rapidement n'apparaît plus comme un tueur engagé pour flinguer les trois comparses mais comme un type curieux qui les avertit du danger, engage une sorte de course-poursuite contre la mort avec les Hongkongais constamment à ses trousses. Ce qui est génial (hum, on peut rire aussi) c'est qu'à chaque fois qu'un type va mourir, il a toujours 30 secondes pour vider son sac - c'est un peu systématique mais cela donne finalement l'impression que Gosha prend plaisir à aller jusqu'au dernier petit souffle de vie - l'agonie de la séquence finale est d'ailleurs, si on osait, digne d'A Bout de Souffle, mais bon, cela reste une vision personnelle, sûrement. Ce monde se meurt et Gosha jonche son film de cadavres qui avaient déjà perdu leur âme, que les hommes aient déjà perdu tout espoir en dehors de l'argent (le boxeur à la main cassée, le policier au destin brisé par la gonzesse d'un taulard) ou qu'ils mènent une vie pas très clean (l'homme qui prostitue sa femme pour survivre).
Le petit éclat - et l'émotion, même si sur la fin le petit côté tire-larme n'était pas obligé, d'autant qu'auparavant dans le film Gosha avait été plus subtil - vient donc d'une gamine qui voit en Odai son sauveur. Pour lui, il ne peut forcément s'empêcher de penser à la chtite qu'il a écrasée malencontreusement et semble assumer jusqu'au bout son rôle de bouée de sauvetage (c'est un peu un "anti-M" (pas le chanteur, le Maudit). Je m'explique. Il y a un moment dans le film où Oida veut lourder la chtite et lui dit d'aller acheter un ballon. Quand elle revient et voit qu'il a disparu, elle lâche le ballon toute tristoune. Odai, tout ému, revient vers elle alors qu'on voit un plan du ballon perdu dans les fils électriques. Réminiscence langienne ou coïncidence ? Le plan est tout de même assez téléphoné...). Une gamine, aussi touchante que l'attention qu'elle porte à ses mouffles, responsable d'un tout petit poil de douceur dans un monde de brutes où les gens s'entretuent comme des bêtes... Un premier polar de Gosha qui, sans être non plus ultra original, force le respect.
Yohkiroh, le Royaume des Geishas (Yokiro) (1983) d'Hideo Gosha
"Les hommes, ce sont tous les ennemis des femmes" lance l'une des héroïnes de ce drame très féminin. Bon c'est vrai qu'au niveau des hommes, on peut pas dire qu'on ait droit à leur meilleur profil : ils sont soit proxénètes, soit clients de bordel - les proxénètes ne se gênant guère pour tâter de la "marchandise" (ce sont des porcs, soyons clairs) quand bon leur semble. Ne me sentant pas très en forme pour vous livrer un résumé in extenso (l'histoire d'un proxénète indépendant et ses relations tendues avec sa fille, qui est geisha, et sa maîtresse, qui est prostituée), je préfère autant me concentrer sur quelques morceaux de bravoure qui épicent ce film parfois un poil longuet - mais tout de même attachant. Il y a notamment deux scènes d'anthologie mettant en scène des combats de femmes. Simples instruments pour ces hommes sans scrupules, ces dernières se doivent de combattre comme de véritables fauves en cage pour tenter de se faire respecter dans ce monde de mâles. Il y a ainsi cette compétition qui commence sur une piste de danse, dans un cabaret, entre la fille du proxénète, Momowaka, geisha tirée au cordeau, et la maîtresse du même gazier, Tamako, prostituée délurée; les deux n'appartiennent pas au "même monde" et vont se livrer à un corps à corps jusqu'à l'épuisement dans les toilettes des filles - je me suis toujours demandé ce qu'elles pouvaient bien faire pour y rester si longtemps, c'est au moins un élément de réponse... Les deux femmes se jettent l'une sur l'autre la rage au coeur, tourneboulant sur un sol copieusement arrosé après qu'un robinet a explosé. De cette lutte péripatéticiennicide, il n'y aura pas vraiment de vainqueur, si ce n'est peut-être que Momowaka se sentira ensuite comme "libérée" d'un énorme poids qui lui pesait. C'est un peu finalement comme si, à travers cette femme, elle tentait de régler ses comptes avec son père. Elle en sort exténuée mais fière de s'être enfin rebellée et ce n'est pas si étonnant si, dans la scène suivante, elle connaîtra son premier orgasme - la métaphore de la locomotive laissant s'échapper un nuage de fumée ne prêtant guère à d'autres interprétations...
Un autre combat survient peu de temps après entre la tenancière de la maison des geishas et la maîtresse de son propre mari, désireuse de prendre sa place; la bagarre a lieu cette fois-ci dans les eaux chaudes d'un spa sous les yeux totalement impuissants du dit mari, peu courageux. Comme le dit elle-même la tenancière s'adressant à son adversaire féminine : "Ma ptite, tu as des couilles" et c'est clair que les deux femmes se
livrent un combat sans merci, comme si leur survie en dépendait. Les mâles, notamment les hommes de main du Yakuzas, ont beau rouler des mécaniques et jouer avec leurs flingues, les seules qui font vraiment preuve de caractère dans ce film, sont bien les femmes. La caméra de Gosha les filme d'ailleurs amoureusement, de nombreux gros plans sur leurs profils fragiles ou sur leurs petites larmes graciles venant ponctuer le récit. Il y a également des moments beaucoup plus légers lors des danses des geishas qui m'ont presque fait penser à un défilé de télétubbies pour adultes : ces poupées kimonoïsées au visage poudré à mort font preuve d'un véritable entrain et de plein de malice comme pour mieux cacher le mal-être de leur condition. Gosha n'est peut-être point Mizoguchi - manque sûrement une véritable grâce dans la mise en scène -, mais il y a en tout cas chez lui le même amour pour ces esclaves du sexe, qui tentent de fleurir loin des bras des hommes qui les fanent - trop long pour un haïku...
Tokyo Bordello (Yoshiwara enjo) (1987) de Hideo Gosha
Film assez "réjouissant" (dans la forme) de Gosha qui nous plonge dans le monde des geishas - le quartier de Yoshiwara - au tout début du siècle, avant qu'un incendie le détruise complètement. Portraits de geishas poudrées, de leur haut - notamment pour l'héroïne - et de leur bas - geishas, c'est pas non plus super top au niveau affectif et protection sociale - avec une image qui pousse à donf les couleurs et sur une musique étrangement moriconienne signée Masaru Satô. Un très beau moment d'érotisme au début du film - l'initiation sexuelle de la nouvelle geisha par une ancienne (assez sensuelle l'affaire) et une certaine cruauté qui finit par remonter à la surface, que les geishas se fassent lourder comme des cruches au fil du temps ou que celles-ci soient trop imbues de leur beauté pour savoir reconnaître la présence de l'amour. Grandeur et décadence de ces poupées de cire blanche qui partent en fumée lors d'un final infernal où l'on reconnaît bien la patte de l'Hideo.
"Pauvres ou riches, ils ont les mêmes couilles...". Cette phrase hautement philosophique d'une geisha vindicative pourrait résumer à elle seule l'état d'esprit qui règne dans ce quartier des plaisirs - enfin plaisir pour les hommes et enfer pour les femmes, comme le note en préambule la voix-off. Le seul vrai principe : c'est la thune. La prostituée doit s'en faire un max pour tenter de gagner le plus rapidement possible sa liberté; malheureusement, en cours de route, quand ce n'est point la maladie qui guette, c'est souvent les accès de folie et c'est un peu le carnage dans cette maison de geishas où plus d'une meurt prématurément. Quand le succès est au rendez-vous, qu'on choppe le bon protecteur au bon moment - le cas pour notre héroïne donc -, cela peut s'avérer néanmoins un tantinet grisant... Cette dernière, après des débuts difficiles où l'acte sexuel en lui-même la rebute, ne va point tarder à avoir ses premier succès et sa carrière d'atteindre saison après saison le firmament; elle aura même la possibilité de réaliser son grand rêve - un défilé en tant que "grande geisha", véritable reine du quartier (pour ne pas dire "queen" vu la taille de ses talons...) - dans les rues de Yoshiwara; seulement, au cours de son parcours initiatique sur l'art de feindre le plaisir, elle a également eu tendance à se mettre de la pelure de saucisson dans les yeux, oblitérant autant ses propres sentiments que sa considération pour les autres... Elle finira forcément par s'en brûler les doigts.
On apprend également au passage beaucoup de petites choses instructives sur le métier - cela peut toujours servir, même si honnêtement c'est un avenir qui me semble, personnellement, un peu bouché : ainsi, il y a celles qui pissent sur leur client, non point pour les exciter mais pour s'en débarrasser (cela a l'air de plutôt bien fonctionner); on assiste également à la préparation d'une sorte d'huile qu'utilisent fréquemment nos amies les geishas pour faire croire à leur client que l'excitation est bien là ("sinon, tu te ruines à la longue", dit pratiquement en substance une vieille de la vieille). De même, une certaine fleur rouge est super utile pour provoquer les avortements et notre héroïne de faire une fausse couche relativement spectaculaire dans les eaux du petit canal qui longe la rue principale de Yoshiwara - une "purge" qui sonne en quelque sorte le glas de ses quelconques principes... Haut en couleur et d'une vraie sensualité, un Gosha tardif tout à fait appréciable.
La Proie de l'Homme (Kai) (1985) d'Hideo Gosha
Mise en scène d'une grande sobriété pour ce film de Gosha qui traite des relations particulièrement difficiles entre un homme, ancien lutteur, qui achète des enfants pauvres pour les revendre parfois et en faire des geishas, et sa femme, stérile, véritable mère courage : chargée d'élever les enfants, elle doit surtout subir les infidélités de son mari, personnage d'un bloc, qui devient de plus en plus irascible à mesure que son succès dans les affaires grandit. Portrait d'une femme qui fait preuve de son adversité, mais également portraits d'autres femmes charnelles, inspiratrices de désir.
Difficile de s'atteler au résumé de cette histoire qui s'étale sur plus de 20 ans avec deux bonds en avant d'une dizaine d'années : au départ, cette véritable famille "recomposée", si l'on peut dire, a quatre enfants adoptés; deux fils, l'un plutôt chahuteur qui se distinguera par ses frasques et son goût pour les femmes, l'autre plus introverti touché par la tuberculose, et deux filles, l'une qui restera "au service de la famille" et l'autre promise à un avenir de geisha. Une cinquième enfant fera son apparition lorsque notre lutteur confiera à sa femme l'éducation d'une gamine qu'il a eue avec sa première maîtresse... Gosha multiplie les personnages, mais s'attache précisément au caractère de chaque individu, notamment de cette femme et de son mari que tout finit par éloigner; elle se dévoue à ses enfants comme pour pallier à l'absence de liens de sang quand ce dernier s'enferme de plus en plus dans la réalisation de ses désirs au fil de son ascension sociale. Protectrice, combattive, indépendante, cette femme ne veut céder en rien aux caprices de son mari quand il s'agit de protéger ses enfants. De son côté, cet homme renfermé jouit de son succès auprès des femmes et Gosha nous livre quelques séquences d'un érotisme troublant, à fleur de peau. Deux trajectoires qui traduisent parfaitement le gouffre d'incompréhension qui se crée au sein du couple...
Moins impressionnant dans sa réalisation, guère de séquences faisant preuve de virtuosité technique, le film possède malgré tout une image soignée, un esthétisme (le choix des costumes, des décors...) qui tient parfaitement la route tout du long. L'on suit à tour de rôle l'évolution des différents personnages sans que le cinéaste ne pose particulièrement un regard critique sur ces différents destins, chacun semblant assumer sa propre conduite. Il faut attendre l'une des toutes dernières séquences du film pour que le personnage du mari finisse par laisser exploser sa rage intérieure comme un aveu sur le fil de ses torts, de ses "fêlures"... Apparemment mal remis de son propre divorce, Gosha livre un film sans épate d'une excellente tenue.
Samouraï sans Honneur (Tange Sazen: Hien iaigiri) (1966) de Hideo Gosha
Le gars Hideo Gosha me déroute un poil; je dois avouer mon admiration devant Hitokiri (69) et Kedamono no ken (65) - suis passé à côté de Goyokin, m'en excuse - et sinon, il oscille entre de très bonnes choses et des moments plus creux. Ce Samouraï sans Honneur, qui reprend le personnage légendaire de Tange Sazen, le borgne manchot, est assez déroutant, mêlant sérieux et déconne, action brute de décoffrage et mélo pour midinette, mouvement de caméra classieux et séquences qui tirent un peu en longueur.
Pour la trame, sachez seulement que tout le monde se bat pour un pauvre vase sur lequel se trouvent les indications d'un trésor : des hommes du gouvernement méchants comme tout, un clan que veut écraser le pouvoir, notre Tange Sazen allié à un voleur et sa femme volage, et même un gamin toujours à l'affût. La première apparition du vase donne lieu à une véritable partie de rugby nipponne, le vase volant de mains en mains et la caméra de Gosha est fabuleusement au taquet, au coeur de l'action. Il n'est d'ailleurs pas rat pour nous concocter des plans de derrière les fagots (celui du sabre qui coupe l'écran en deux, photo ci-dessus, est bien joulie), d'efficaces travellings latéraux lors de combats mouvementés, des courses sur des toits qui feraient pâlir Ang Lee et surtout Jean-Paul Rappeneau ou encore des scènes prises en plongée verticale qui doivent faire pleurer Tarantino. On sent que le gars teste son matos, avec un peu d'esbroufe certes, mais on s'en plaindra à peine. Au niveau des personnages Tange Sazen est tout autant déconcertant; depuis sa petite déconvenue au début du film, il est moche à faire peur et sérieux comme un pape; ultra efficace dans les combats (point de giclée de sang, c'est agréable, juste des grands schlarrrkk qui touchent juste), il dragouille néanmoins ici ou là sans savoir vraiment ce qu'il recherche... On pense parfois qu'il est totalement désespéré, sans aucune foi, mais le dénouement - un peu faiblard - nous donnera tort : il a toujours un petit coeur qui bat, tant mieux pour lui.
Hideo Gosha, parmi tous ces samouraïs qui rigolent po tous les jours, introduit un couple de voleur, aussi trouillard que moi devant une araignée planquée dans les toilettes, qui apporte un soupçon de comédie à la bonne franquette. Il se permet ainsi quelques gags vraiment fendards comme cet homme, blessé après un combat, debout sur un tonneau, qui tombe deux minutes après, juste à la fin de la séquence. Du coup on a un peu de mal à savoir quelle est la véritable tonalité du film : il s'agit d'un monde corrompu jusqu'à la moelle, Tange Sazen a été le premier à en faire les frais - au début du film, il est victime d'un samouraï sans honneur, d'où le titre sûrement... - mais un petit vent de douce rigolade (la bande de voleurs vers la fin), de petites choses mignonnes (le gamin trognon, le retour de son amie d'enfance un peu falotte) brouillent un peu les pistes. A voir donc avec l'esprit volubile, si jamais ça veut dire quelque chose.




























