Un Eté brûlant (2011) de Philippe Garrel
Certains ont trouvé le film "iridescent", d'autres ennuyeux à mourir, il m'a, pour ma part, laissé seulement... tiède. On connaît par cœur la situation, on aurait presque l'impression que Godard a soufflé le scénar (Amour, haine, mépris, Italie...) à Garrel : un couple (tous les deux, forcément artistes, lui peintre, elle actrice) se déchire le temps d'un été sous les yeux d'un couple d'amis sans le sou qui tente de ne pas sombrer dans le naufrage... La mise en scène est d'une évidente sobriété, les décors (au delà de ceux des tournages de film) presque nus, l'interprétation honnête (Louis Garrel dans un rôle beaucoup plus froid et "distancé" que ce à quoi il nous avait habitué, Bellucci pour une fois pas si mauvaise - dommage par exemple que tous les seconds rôles masculins se ressemblent : types rasés au tiers (c'est une mode ? Que fait Gillette bon sang), à la fois décontractés, moqueurs, beau parleurs et suffisants)...
Seulement voilà, le gros problème, c'est que si on comprend parfaitement la "situation", pour ne pas dire les situations sentimentales et affectives (qu'il s'agisse d'amour ou d'amitié), on a bien du mal, en fait, à y croire vraiment : Garrel est amoureux fou de Bellucci, certes, mais on ne sait finalement guère ce qu'il lui trouve (ah elle est sensuelle, la rotonde Monica, et ?...) ; la prétendue relation amicale, définie en tout cas comme telle entre Garrel et son invité de l'été, est... jamais vraiment traitée : ils passent du temps ensemble, certes, mais on a pas franchement l'impression que Garrel ait une once d'atome crochu avec ce gars (sans parler de leur discussion molle sur la révolution... L'invité, qui vend ses pauvres journaux "rouges", est bien content d'être logé aux frais de la princesse chez ce bobo avec piscine et B.M.) ; et même la relation amoureuse du couple d'amis n'est que superficiellement traitée - elle, elle a besoin de po beaucoup d'argent mais de beaucoup, beaucoup d'attention, voilà, point final. Du coup, même si l'on tente de s'attacher aux discussions de ce quatuor dans la tourmente (au niveau des larmes, on est bien dans le cinéma français, chacun aura sa scène), bien difficile de se sentir réellement concerné par leur histoire : la complicité entre les individus reste aux abonnés absents... On vibre malgré tout, avouons-le, lors de deux-trois séquences qui envoient carrément du bois : Garrel (Louis) au volant de sa bagnole, au début du film, la scène de danse échevelée de Bellucci avec un admirateur qui la mange du regard, l'apparition fugace de Garrel (Maurice) qui semble être littéralement revenu du pays des morts pour tourner cette séquence - la magie du cinéma !? - où l'émotion est enfin bien présente... Sinon, franchement, on reste tout de même un peu sur sa faim dans cette histoire au parcours fléché d'avance - ils s'aiment, se trompent, se déchirent, il morfle... Un été tiède et attendu, oui, plutôt.
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Liberté, la Nuit de Philippe Garrel - 1983
Hommage personnel à Maurice Garrel, RIP, immense acteur qui a non seulement brillé dans nombre de films, mais qui a aussi réussi à supporter ceux de son fils, et ça c’est grand. Quand on voit Liberté, la Nuit, on mesure l’ampleur de l’effort paternel : voilà un film ouvertement très chiant, et qui rassemble pas mal des tics agaçants de notre ténébreux Philippe Garrel… tout en comportant quand même un grand moment, j’y reviens.
L’essentiel est un pénible essai tourmenté sur l’engagement, la fin du couple, l’incommunicabilité, bref que des sujets rigolos. Jean et Mouche sont en train de vivre les derniers moments de leur couple, ils ont perdu la foi, sont trop éloignés l’un de l’autre. ça se fait dans la douleur, d’autant que chacun ignore que l’autre milite pour le FLN en cachette. S’ils l’avaient su, peut-être auraient-ils poursuivi leur histoire d’amour, c’est tout le constat amer du film. Quand Mouche se fait descendre, Jean dérive, a une vague aventure avec une Algérienne (Christine Boisson dans sa veine hystérique et concernée, une horreur) et s’enferme dans la tristesse. Garrel filme tout ça avec un sérieux papal, solennel, pompeux, et tombe souvent dans le ridicule complet : les scènes de couple, trop écrites, ressemblent à du BHL exalté : le gars voudrait rendre signifiants le moindre mot et le moindre geste, et ne
fait qu’enfermer ses situations dans une caricature intello très supérieure. Pour augmenter encore la solennité de la chose, il greffe sur tout et n’importe quoi une musique au piano romantiquissime (et ratée, on se croirait parfois dans un ascenseur), brouille les cartes techniques (hop le grain de l’image qui change, hop le montage audacieux entre plans d’ensemble et gros plans, hop le dialogue inaudible) et charge ses silences à mort. Du coup les personnages deviennent crispants, et on se fout un peu de ce qui peut bien leur arriver ; on suit cette histoire d’amour qui s’achève en se disant que tout ça est bien banal et n’avait pas besoin d’un tel poids sur les épaules ; quand Garrel suspend ses actions, pendant de longues minutes, on se demande s’il n’y a pas une erreur technique, mais non, c’est seulement pour nous faire comprendre que tout ce qu’on voit là est très très grave et très très indicible. Bref, c’est assommant de prétention, et on décroche environ toutes les 15 secondes.
Et puis, au milieu de l’assoupissement général, il y a une scène magnifique : un dialogue entre Garrel père
et Boisson, filmé derrière un drap qui claque au vent. Ça n’a l’air de rien, mais l’effet est super : on a l’impression d’un retour aux sources du cinéma, avec cet obturateur qui vient occulter l’image et la rend du coup presque subliminale. On retrouve avec cette idée le Garrel qu’on préfère, celui des années 68 avec ses expérimentations barrées et poétiques. Celui qu’on voit dans le reste du film, celui qui regarde ses histoires d’amour comme si elles étaient des tragédies antiques, me passionne nettement moins.
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Rue Fontaine de Philippe Garrel - 1984
Magnifique film, qui vous épargnera bien du tourment si vous n’avez pas envie de vous taper l’intégrale de l’œuvre de Garrel, parfois assez chiante il est vrai : celui-ci condense en effet en quelques 20 minutes toute l’œuvre du gars, que ce soit au niveau de la trame qu’au niveau du style. C’est la veine hyper-sensible de Garrel, mais de celle qu’il sait transmettre, qu’il ne garde pas pour lui dans ces façons un peu autistes qu’il a trop souvent : ici, on est vraiment touché par cette histoire et par cette manière de transmettre un état, une souffrance. Hyper-ramassée, la trame du film passe par tous les états du couple. Sur les pas de l’immense Jean-Pierre Léaud, on assiste donc à : la prostration dépressive d’un homme abandonné, sa théorie sur les femmes, sa rencontre avec une nana (Christine Boisson, très juste), leur passion, les soucis du passé qui les rattrapent, la mort de la donzelle, puis son retour sous forme de spectre. Pas moins. On le voit, il y a là tout Garrel, depuis le portrait de femme rêveuse (Les hautes Solitudes) jusqu’à l’obsession de la mort (Sauvage Innocence), depuis la maladresse tourmentée de l’âme masculine (Les Baisers de secours) jusqu’aux fantômes qui ne cessent de ressurgir pour réveiller la nostalgie et la douleur (La Frontière de l’Aube). Avec en plus, ici, cette façon très pure de raconter, qui ne s’embarrasse (presque) pas de toute
cette lenteur qui confine au poussif dans laquelle Garrel tombe trop souvent. On est un peu agacé, certes, par ces plans sur une Christine Boisson fatale et inaccessible rêvant à sa fenêtre, d’un romantisme exagéré et suranné ; mais ce qui frappe, c’est la rapidité d’exécution, par ailleurs totalement privé de précipitation. Garrel sait quand ralentir et quand accélérer : adoré, surtout, ce long monologue en plan-séquence et fixe sur Léaud, évident hommage à Eustache (cité avec finesse et par l’acteur et par Garrel lui-même, qui joue son copain), où on retrouve le comédien unique et barré qu’il sait être, dans ce mélange de maîtrise et de folie. Mais beaucoup aimé aussi cette façon de résumer toute une histoire d’amour en un ou deux plans, pas plus, qui suffisent à en rendre à la fois la beauté et l’impossibilité de la transmettre.
Le grain crasseux de l’image (qui s’encrasse d’ailleurs de plus en plus au fur et à mesure du film, comme si la pellicule elle-même était rongée par la disparition) ajoute à cette espèce de fièvre d’écorché vif qui jaillit du film : il est « malaisé » à regarder, sombre, sale, « amateur » (faussement bien sûr). L’ombre de Nico, comme toujours plâne là-dessus, mais aussi l’ombre prégnante de la Mort elle-même, convoquée par Eustache, par cette mélancolie constante, et même (nouveauté, là, chez Garrel) par une certaine forme d’humour (toujours dans ce fameux monologue), un humour, je vous rassure tout de suite, glacial et vite évacué. Vraiment un splendide moment, bouleversant et fulgurant.
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Anémone de Philippe Garrel - 1966
Le premier film de Garrel était intense, son deuxième sera prétentieux : en deux films, voilà résumée l'histoire de la carrière du Phil, qui gave ou enchante tour à tour. Ici, il gave. Finie l'urgence et la fougue de la jeunesse : maintenant le cinéaste veut faire dans le portrait politisé, dans la lutte des classes, dans la distanciation brechtienne, pas moins. Il choisit pour ce faire la toute jeune Anémone, 16 ans à l'époque, pour, à travers elle, tenter le portrait en coupe d'une fille de bourgeois tentée par le terrorisme et la vie qui va vite. Le film égrène les vignettes pour nous faire comprendre la chose : d'un côté le poids paternel, représenté par Garrel père, psychanalyste trop intellectuel, trop présent, qui gave sa fille de miel et de discussions raffinées ; de l'autre la tentation du bonheur, endossée par le petit ami, muet et cassant, romantique et révolté. Notre jeune fille gentille est regardée dans ses tentatives (et ses échecs) de se faire comprendre de l'un et de l'autre, à travers des monologues introspectifs abscons.
Pourquoi pas ? Mais Garrel veut bien montrer à son public que le personnage principal de son film, ce n'est pas Anémone, mais lui-même, c'est-à-dire le cinéaste torturé trop concerné par le mal de vivre t'vois ; et puis il veut aussi dire que le cinéma, c'est trop limité, quoi, et que le spectateur est bien trop crédule. Alors il passe son temps à montrer la fabrication du film en même temps que le film lui-même, se mettant en avant de façon lourde et didactique. Si certaines scènes sont plutôt rigolotes tant elles sont prétentieuses (le garçon qui dessine le plan d'un casse sur le mur avec le sang des poignets qu'il vient de se trancher, au secours), si certains plans un peu plus simples parviennent à toucher (la première relation sexuelle découpée en chapitres), si parfois on sent déjà là un vrai metteur en scène (le long travelling derrière la grille d'un jardin public, qui donne l'impression de la pellicule en train de défiler dans le projecteur), l'ensemble n'en est pas moins affligeant. C'est cette posture d'ado rebelle qui agace, cette volonté constante de nous regarder de haut, ce petit côté "vous pouvez pas comprendre". On sent déjà les portraits de femme futurs, avec Seberg, avec Nico, qui ont donné les pires films de Garrel. Heureusement que Anémone (la comédienne, pas le film) a déjà suffisamment de charme et de simplicité pour contrebalancer cette emphase. Sans elle, on aurait été dans le désastre total.
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Les Enfants désaccordés de Philippe Garrel - 1964
19 ans, premier film, et déjà Garrel se montre de face dans ce court-métrage fiévreux et magnifique. Tout y est déjà, avec en plus cette frontalité précieuse qu'il ne saura pas toujours conserver dans sa filmographie future, souvent trop cérébrale. Il s'agit de l'escapade, de la fuite même pourrait-on dire, de deux adolescents : ayant subitement quitté leurs familles, un garçon et une fille vivent quelques instants loin de tout, entre perte de repères, désillusion et derniers feux d'une enfance joueuse. Le futile et le grave y sont intimement liés en une suite de petites séquences onirico-poétiques du meilleur effet. Sous influence godardienne encore un peu étouffante (on dirait même que Garrel préfigure Pierrot le Fou, l'humour en moins), le film se moque de la continuité, de la vraisemblance, voire de la construction : il s'agit plutôt d'un acte d'urgence, absolument suicidaire et désespéré, d'un jeune homme sincèrement malheureux, qui "crève d'ennui" à l'image de son héros, qui finit réellement par mourir à force d'espoir frustrés. Le monde que traversent ces jeunes gens est une succession de touches impressionnistes, vagues et froides, qui mêlent la grande culture classique (par des inspirations gothiques, et surtout romantiques au sens historique du terme) et une patine très Nouvelle Vague, en tout cas très contemporaine (les références habituelles qui ne cesseront d'apparaître dans le cinéma de Garrel, de Godard, donc, à Eustache en passant par Cocteau). Le tout prend un aspect souvent macabre (la danse glaciale dans une grande pièce d'un château abandonné, le fantasme de massacre à la hache), mais toujours si près de l'os, si à fleur de peau, que ce qui en résulte est une prodigieuse tristesse qui vous serre les tripes. Garrel ne trouve pas d’échappatoire à son mal de vivre, conscient de vivre, dès son plus jeune âge, au bord du gouffre ; même ses adultes, montrés dans d'intelligents cadres documentaires, sont hantés par ce spleen, conscients de leurs imperfections face à la jeunesse, mais jamais fustigés ou ridiculisés par Garrel. Pas de conflits de générations ici : juste le constat terrible que vivre en ce monde est chose impossible, et que les rêves de l'enfance se heurtent à l'ennui terrible d'exister. On se demande comment Garrel est encore vivant aujourd'hui, vu l'état de son mental à cette époque. Si Goethe ou Novalis avaient eu accès à une caméra, ils auraient sûrement commis quelque chose de très proche des Enfants désaccordés. Une merveille de désespoir à la limite de l'attitude punk.
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Sauvage Innocence de Philippe Garrel - 2001
Sacré Garrel. Emouvant jusque dans ses maladresses. Et là, on peut dire que des maladresses, il y en a à la pelle. Mais qu'est-ce que vous voulez : ses films ont beau être bancals, énervants, ratés souvent pour une bonne moitié, il continue à nous cueillir, par cette sincérité, par cette nonchalance triste qu'il traîne comme un Souchon cérébral. Sauvage Innocence est bourré de lourdeurs, de choses soûlantes ; mais il est encore une fois intéressant et troublant.
Un jeune cinéaste veut tourner un film sur ses rapports avec une femme, morte d'overdose il y a quelques années (tiens, ça rappelle Nico, ne me dites pas que...). Il engage une comédienne débutante et inconnue, de qui il s'empresse de tomber amoureux bien sûr. Son but : réaliser le film qui va changer le regard sur la drogue, qui va "mettre un terme à toute cette saloperie". Le résultat sera tout autre : non seulement le réalisateur est obligé de jouer avec la basse réalité pour trouver ses financements (le producteur est un maffieux grand crin, qui lui demande de trimbaler des valises), mais son actrice va elle-même tomber dans la drogue dure. Schématique ? non, vous croyez ? Eh oui, c'est très maladroit, et ce simplisme dans l'écriture finit par agacer plus que de raison. Garrel ne s'est toujours pas remis de la disparition de Nico, et replonge une nouvelle fois dans ses interrogations stériles sur les rapports entre drogue et création, entre amour et domination, entre art et réalité. On n'évitera donc pas les écueils attendus, comédienne profonde qui pique sa crise identitaire, dialogues oiseux au fond des lits, shoots pris dans des endroits glauques, artistes âchement profonds qui se battent avec leur moi, leur non-moi, leur sur-moi, leur ça et leur sur-ça.
Mais pour cette fois, tout ça passe plutôt bien. Garrel filme des personnages plus simples, moins torturés que d'habitude, et son scénario est presque plus lumineux. Après tout, ce cinéaste ne veut que réaliser correctement son film, sans pathos redondant, sans prise de tête inutile. Beau personnage principal, avec ses moments d'énervements certes, mais qui garde presque joyeusement son cap ; beau personnage également du producteur, bloc viril à la Johnny, peu intéressé par l'intellectualisme du cinéma, et qui aborde la vie frontalement. Avec ces deux-là, Garrel finit par réaliser son film le plus net, le plus droit, abandonnant ses gavantes postures d'artiste maudit. Le film raconte de bien jolies choses, un homme qui veut invoquer la douleur du passé par l'art, comme une fuite dans le cinéma, et finit pas recréer à l'identique cette douleur. On y voit le monde réel gagner le monde du cinéma, par la trivialité de la création (le fric, les concessions), l'épouser quelques instants, puis revenir au réel, comme ennemi déclaré et vainqueur proclamé. Amer, certes, mais lucide et enfin un peu plus insouciant que d'habitude, Sauvage Innocence est en plus une déclaration d'amour touchante au cinéma dans toutes ses incapacités et dans toute sa magie. Peu importent alors les tics de Garrel, son incapacité à écrire des personnages de femmes un tant soit peu crédibles, ses attitudes de génie incompris : il parvient plus d'une fois à toucher au coeur, et on ne lui en demande finalement pas plus.
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Le Berceau de Cristal de Philippe Garrel - 1976
Ah oui, voilà qui change du film de tf1 d'hier soir, et même qui change tout court. Dire que Le Berceau de Cristal est radical serait en-dessous de la vérité : c'est une espèce de coup de massue, dans tous les sens du terme (le côté assommant aussi bien que le côté renversant). Pendant 1h15, on assiste à une succession de plans fixes, à 90% sur une femme seule (Nico). Elle lit, rêvasse, se roule un cosse, écrit deux-trois poèmes psychédéliques, le tout dans une obscurité inquiétante et sur une musique planante que je conseille pour l'enterrement de Michael Jackson. De temps en temps, deux ou trois autres cadres : sur un homme qui attend (Garrel), ou sur un peintre au travail, ou sur d'autres femmes (dont Dominique Sanda entourée de fleurs). On se dit que c'est bien joli le cinéma selon Garrel, que c'est encore une fois une de ses variations sur l'enregistrement en tant que révélateur de fantômes, qu'il y a quelque chose dans ces plans épurés qui relève de l'essence même de l'outil cinéma, un retour à la pureté, à la source ; mais on se dit aussi que c'est quand même un peu chiant. Les personnages semblent sortis de l'ombre, ou en passe d'y retourner, le tout a un aspect morbide et romantique en même temps qui fait son effet, mais peut-être qu'une demi-heure aurait suffi pour dire la même chose.
Cela dit, on aprécie finalement que le cinéma soit aussi ça, une incitation à la rêverie ; on décroche très souvent du film lui-même pour rêvasser, comme Nico, à d'autres choses, se raccrochant parfois quelques instants pour partir sur autre chose. Le Berceau de Cristal, c'est une installation qui ne demande rien, qui n'exige pas qu'on reste dedans, qui s'utilise un peu comme ces drogues de l'époque, comme une porte ouverte vers un autre monde, calme et simple. Il y a vraiment une ambiance intrigante, qui tient autant du vide que de l'attente de quelque chose, une sorte de vigilance sans tension, comme si un bout de temps
s'était arrêté pendant la projection. Impression confirmée avec le dernier plan du film, bluffant : Nico se tire une balle dans la tête. On comprend alors cette impression de voyeurisme sans violence qui sous-tend le film : tout est concentré dans cet acte final, et ça devient un essai austère sur l'observation de la mort en marche. Encore une fois, le film aurait sûrement plus sa place au sein d'une expo à Beaubourg que lors d'une vraie séance cinéma, et il est plus intéressant comme concept que dans son résultat. Mais quand même, on est plein de respect pour ce cinéma totalement en marge, qui vous fait chier pendant 1h15 pour mieux vous plonger dans la réflexion une fois la chose (enfin) terminée. Je ne conseille Le Berceau de Cristal à personne, mais je suis bien content de l'avoir vu.
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Les Chemins perdus 1966-1967 de Philippe Garrel - 1984
Une étape bizarre et un peu décousue dans la carrière du sieur Garrel. Presque 20 ans après, il décide de monter ensemble trois petits films qu'il fit à son époque "je fume mes cheveux et je fais la révolution". Il y a bien quelque chose de touchant dans ce retour à ses envies de l'époque, et dans la simplicité qu'il met dans ce montage, mais Les Chemins perdus 1966-1967 reste un objet sans véritable attache, les trois films présentés ayant finalement peu à voir les uns avec les autres au niveau de l'esthétique et même du discours.
Le Living Theatre, Donovan et les Who : trois façons peut-être de se révolter dans ces années propices à la rebellion. Du côté de la troupe américaine, on est en pleine répétition de spectacles à visée révolutionnaires.
A travers une poignée d'interviews enfumées se dessine toute une époque, celle où l'on croyait, tout comme Garrel, que l'art pouvait changer le monde, désarmer les fâcheux et modifier le prolo. Belle sincérité dans ces témoignages face caméra, où quelques hippies manifestement sous influence tentent de résumer un discours complexe sur l'inquiétude au théâtre et la nécessité de déranger le public. Il faut toujours "être en recherche", comme le dit le chef de troupe (serait-ce Julian Beck lui-même ?), pensée qui a dû ravir le jeune Garrel qui ne se gêne pas pour avoir fait de ce mot d'ordre le cahier des charges de son cinéma.
On croit donc qu'on est partis sur de l'anarchie pur jus, et nous voilà subitement plongés au sein d'un concert du sirupeux Donovan, filmé à la vas-y-que-j'te-pousse depuis le balcon du théâtre (c'est l'impression que ça donne).
Garrel zoome comme un fou sur le visage inexpressif du chanteur, décadre allègrement, et laisse filer cinq ou six chansons sans tiquer. Pour nous, c'est moins évident : la musique est assez infâme (le batteur a pris ses cours chez Caterpilar), le gusse complètement absent, le son saturé, et le créateur lumière au vestiaire. Une autre façon de se révolter, disons, en balançant des fleurs et de la confiture de myrtilles sur un public de jeunes filles en fleurs.
On termine avec cinq minutes d'enregistrement en studio des Who, et Garrel se réveille niveau filmage : vas-y que je fais des travellings à 2000 à l'heure en essayant de suivre le rythme, vas-y que je m'arrête pour défier le regard peu amène du batteur, vas-y que je bouge mon corps. Encore une fois,
c'est intéressant de revoir les p'tits gars à leur grande époque et d'écouter quelques bribes de son vintage, mais on a un peu de mal à voir où Garrel veut en venir en montant cette séquence en regard des deux autres. Ce n'est pas le poème fumeux qu'il nous sert en introduction qui vient éclairer quoi que ce soit. Sûrement qu'il a retrouvé ces bouts de pellicule au fond de son grenier, et qu'il s'est dit que ça pourrait faire un film valable pour pas trop d'efforts. Valable, oui, on va dire ça pour être sympa.
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La Frontière de l'Aube de Philippe Garrel - 2008
Les critiques se sont déchaînées à propos de ce nouveau Garrel, ce qui prouve bien que le pluriel ne vaut rien à l'homme : La Frontière de l'Aube est un film magnifique, justement en-dehors de tout jugement en ce qu'il trace sa route en solitaire total, en se foutant complètement de ce qu'on en dira. Garrel y réalise une énième introspection douloureuse, chose qu'il a plus ou moins réussie par le passé ; il le fait cette fois avec l'incandescence de ses meilleurs jours, livrant un film bancal et maladroit, et peut-être justement beau pour ça.
Si on voulait être pédant, on dirait comme les Cahiers qu'on a affaire là à un grand film "malade". Tout n'est pas bon dans La Frontière de l'Aube. Il y a même, en plein milieu, des scènes franchement ridicules, celles où Laura Smet est enfermée dans un asile de série B et y
subit des électrochocs : c'est ringard en diable, démodé comme c'est pas permis, et dans sa volonté d'être au plus près de la douleur Garrel ne se rend pas compte de cette dérive kitsch, filmant ça avec une gravité gênante. De même que ce rêve improbable où les personnages, habillés en prince charmant et en Blanche-Neige de bal masqué, vivent un amour loin de tout : c'est une mauvaise idée, tout simplement, et ça entraîne le film vers un côté "Mocky" poilant. Mais ces scènes (et quelques autres vraiment nazes) sont le résultat d'une sorte d'état des lieux du cinéma de Garrel : il tente de faire le lien entre son cinéma expérimental des années 68, qui n'était pas avare en séquences ridicules, et le cinéma psychologique des dernières années. Pas étonnant donc qu'il y ait à boire et à manger dans cet ambitieuse volonté, et ces scènes ratées sont presque aussi belles finalement que les autres (mauvaise foi, quand tu nous tiens).
Parce qu'à côté de ces passages, il y a la fièvre toujours véhémente d'un cinéaste toujours pas assagi. Le film brûle par tous les côtés, fait dans l'urgence de la peine, dans ce désir de dire les choses directement, avec foi et naïveté. Le cinéma de Garrel s'est merveilleusement renouvelé avec l'arrivée de nouveaux acteurs, depuis Le Vent de la Nuit, et celui-ci est l'aboutissement de ce nouveau regard. Pour parler de lui, Garrel donne la place à la jeunesse, et surtout à son fils. Il est de bon ton de douter du talent de Louis Garrel : il est proprement extraordinaire dans ce film, une profondeur et un naturel qui ne gomment jamais la fantaisie et l'originalité de son jeu. C'est lui qui tient en grande partie la beauté du film, et tout autre à sa place aurait laissé tout ça sombrer dans le fumeux. Louis Garrel est un poète, oui messieurs-dames. Toujours à trois millimètres de son visage, Garrel père le regarde fasciné prendre sa place, endosser ses douleurs et ses doutes, et c'est sublime à contempler.
Face à lui, Laura Smet est bonne une scène sur deux : splendide dans les gros plans où elle n'a "rien à faire", elle est mauvaise dans toutes les scènes où elle doit agir, que ce soit en buvant du gin ou en avalant des médicaments. C'est une actrice de visage, qu'est-ce que vous voulez. C'est vrai que la donzelle n'a peut-être pas la photogénie des grandes héroïnes garreliennes ; mais celui-ci tente quand même de nous refaire le coup des Hautes Solitudes en la regardant simplement être, dans la durée, et réussit souvent. Le couple tient la route, uniquement parce que la caméra ne les lâche pas d'une semelle, les cadre au plus près, évacuant les autres personnages dans le hors-champ, simple présence sonore. L'intimité explose dans La Frontière de l'Aube, le quotidien d'un couple banal aussi bien que les états de crise de deux écorchés vifs.
Il est question dans le film du renoncement, comme dans Les Amants Réguliers, mais cette fois la politique est (pratiquement) laissée de côté. François aime Carole, star de cinéma suicidaire (et le fantôme de Nico est encore une fois bien présent); quand il la quitte, elle se suicide ; il reconstruit sa vie sur des bases plus saines avec une jeune fille bien, et il est rongé par le doute : a-t-il envie du bonheur bourgeois après avoir frôlé la folie, la révolte, l'amour fou ? On imagine bien Noir Désir faire une chanson là-dessus. Garrel aborde le sujet frontalement, sans pincettes : si François est hanté par Carole, il la fait apparaître dans les miroirs, comme dans un film de Cocteau ; s'il veut parler de l'infidélité, il écrit un dialogue direct, très simple, et boucle sa scène en trois secondes. Le rythme est impeccable, porté par le montage au taquet du grand Yann Dedet, et le scénario mène ses héros vers leurs destin en un seul trait droit. Le film
est une symphonie de respirations, de halètements, de minuscules bruits intimes, magnifiés par un noir et blanc extraordinaire qui en augmente l'intensité. On a l'impression d'être au plus près de cette histoire d'amour éternel, filmée avec colère et désespoir par un Garrel pourtant étrangement serein. Une page semble être tournée, même si tout ça se termine dans le drame romantique de la plus belle eau. Il y a du Eustache là-dedans, du Pialat aussi, et puis un peu de cette poésie à la Franju ; il y a surtout du Garrel au sommet.
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J’entends Plus la Guitare de Philippe Garrel - 1991
Incroyable comment Garrel, sur le même sujet et sans vraiment changer de style, est capable de films éblouissants et de pensums insupportables. J’entends Plus la Guitare est très proche de Elle a passé tant d'Heures sous les Sunlights : c'est la même façon de tourner sans cesse autour d'une femme absente (c'est d'ailleurs la même femme dans les deux films, Nico), c'est ce même tourment et cette même gravité, ces mêmes dialogues entre jeux de mots et questionnements angoissés... mais si le film de 1985 atteignait une plénitude et une incandescence magnifiques, celui de 1991 est proche du ridicule achevé et se plante à tous les postes.
Gérard aime Marianne, Marianne aime (peut-être) Gérard. Il font donc la gueule en dissertant sur le fait de s'aimer, soupirent en se disant que "l'amour c'est beau mais si on s'aime pas alors c'est plus beau encore parce que l'amour c'est mieux si on aime s'aimer plutôt que si on n'aime pas ne plus aimer l'amour", se séparent puis se retrouvent pour se séparer et tirent encore la tronche. Cette valse sérieuse comme un pape finit par déclencher des accès d'hilarité incontrôlés, surtout quand on voit le jeu de la distribution féminine : les pauvres en sont réduites à ahaner des platitudes absconces sur le sentiment
amoureux en posant des regards rêveurs sur les draps défaits, et c'est vrai que c'est pas simple à gérer ; mais je pense qu'elles étaient mauvaises à la base aussi. Comme à son habitude, Garrel transforme ses tourments personnels en cinéma, ça passe ou ça casse (les couilles) : ici, ça casse sans rémission. Malgré deux belles scènes ardues portées par le jeu de Benoît Régent (l'une où, ahuri, il découvre le nouvel amant de la femme qu'il aime, très drôle et très juste ; l'autre où il apprend la mort de celle-ci, casse-gueule comme tout et très bien gérée), le film s'enlise dans la complaisance et s'enferme dans les étroites limites du petit ego de son auteur. On comprend bien que la mort de Nico a dû bouleverser Garrel ; dans ces cas-là, moi je pleure un bon coup, j'en fais pas un film. Et puis franchement, je n'y suis pour rien : or J’entends Plus la Guitare est une punition.
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