Ordres secrets aux Espions nazis (Verboten !) (1959) de Samuel Fuller
C'est toujours un plaisir de découvrir un film de Fuller, même si celui-ci ne fait pas partie de ses plus grandes réussites. La séquence d'ouverture est en tout cas suffisamment prenante pour mériter le détour : trois soldats ricains écument une ville allemande en ruines à la recherche d'un sniper ; magnifique noir et blanc, joli sens du montage et les balles qui fusent dans tous les sens. Le sniper est un malin et il y aura de la perte côté ricain... Seul le Sergent Brent (James Best gueule) s'en sort (mais po indemne) et, aiguillé par un bruit, se rend dans une baraque qui ne tenait plus guère : il y découvre une Fraulein (la blonde et charmante Susan Cummings) qui a bien de la peine à tenir sur ses jambes devant cette visite intrusive... mais c'est en fait le Sergent, méchamment blessé à la jambe dans la bagarre, qui s'écroule. La Fraulein va s'occuper de notre homme, par simple calcul (libérateur = sécurité = nourriture = avenir...) ou... po ?
La Susan a beau répéter au départ qu'il faut bien faire une différence entre les Allemands et les nazis (jawohl), elle se révèle tout de même loin d'être au-dessus de tout soupçon. Si le sergent, bon comme du pain blanc, a tôt fait de tomber gaga d'elle (le gars refuse de retourner au pays, devient civil pour ses beaux yeux et la demande en mariage), on se dit qu'il s'est peut-être un peu vite emballé en jetant son dévolu sur une chafouine opportuniste. Mais on est dans un Fuller, on se rassure rapidement en se disant que tout ne va pas être si caricatural (et on a raison...). Parallèlement à cette "idylle", on suit un groupe de jeunes Allemands, nostalgiques du nazisme, qui tentent de résister contre "l'envahisseur américain" : cette bande de "loups-garous" détourne certaines aides américaines pour les revendre au marché noir et tente de pousser une partie de la population à la révolte. Le procès de Nuremberg donnera l'occasion d'ouvrir les yeux à l'un de ces jeunes loups (le frère de Susan) qui ne pourra plus dire qu'il ne savait pas toutes les horreurs commises par ses aînés fiers de porter la croix gammée...
Le film bifurque de plus en plus sur cette trame (avec moult images d'archives),et même si l'on se dit que c'est pour la bonne cause (devoir de mémoire, bien), Fuller finit par sacrifier quelque peu l'histoire de son couple-phare (qu'il finira sur le fil par sauver... super, mais on les avait presque oubliés...). Le cinéaste réussit à éviter un certain manichéisme (certains ricains profitent également du marché noir), livre notamment, au cours de l'histoire, une ptite séquence fordienne bien menée (le sergent Brent qui se dresse face à une foule allemande en colère pour lui faire entendre raison) mais la démonstration finale sur les horreurs nazies (avec forcément des images qui font froid dans le dos) "noie", comme on l'a dit, quelque peu l'histoire intime sur laquelle le film semblait s'être engagé. Dommage en un sens (que ce phagocytage de l'histoire par l'Histoire) mais une œuvre fullerienne qui tient tout de même honnêtement sur les rails.
Full Fuller here
Le Démon des Eaux troubles (Hell and high Water) (1954) de Samuel Fuller
Voilà bien longtemps que je n'avais pas tenté le film de "sous-marin". Et je comprends finalement pourquoi : même quand c'est signé Samuel Fuller, le film de sous-marin c'est chiant comme la pluie. Moi qui suis fan du grand Samuel, il faut bien avouer que ce film "d'action/d'espionnage" est sa première grosse plantade... Le film n'a en effet aucune chance de rester en mémoire (même en eaux troubles, ahahaha). Je vous la fais rapide : Richard Widmark est embauché par une troupe de scientifiques internationaux et indépendants pour aller mener une mission quelque part vers le cercle arctique ; il semblerait que les Rouges y aient une base atomique et manigancent un mauvais coup. Richard Widmark, en plus d'être grassement payé et plutôt content car parmi les scientifiques embarqués il y a la belle... Bella Darvi (son premier film ; elle en fera malheureusement d'autres qui ne laisseront guère plus de souvenir) qui est française mais parle toutes les langues du monde. Entre deux scènes où la caméra va tanguer et les gens se roulaient par terre (tu veux faire quoi d'autre dans un film de sous-marin... le coup de la fuite d'eau ? Ouais, facile), Widmark, dans une lumière rouge super classe (pour po abîmer les yeux quand tu vois le jour, eh ouais), va traquer la gorette (pas de quoi sauter au plafond) : un baiser et c'est plié... Le film semble d'ailleurs, à bien y réfléchir, surtout s'adresser aux minets gay et aux midinettes car lors du concours "d'apnée" entre sous-marins, l'atmosphère devient ultra étouffante et tout le monde finit torse-poil et super visqueux... Mais revenons à l'intrigue, hein. Après une traversée durant laquelle on s'emmerde à cent sous de l'heure, on arrive enfin en vue d'une terre : un débarquement est programmé, quelques échanges de tirs et une belle explosion ont lieu, un chinois est pris en otage ; la mission devient clair comme de l'eau de roche : ces fourbes de communistes veulent utiliser un avion américain (Ah, les enfoirés) pour lâcher une bombe en Mandchourie ou en Corée... Il faut tout faire pour descendre l'avion, même à mains nus...
C'est bien joli les films en scope, mais quel est vraiment l'intérêt dans un endroit aussi confiné qu'un sous-marin ? Quand à Alfred Newman, il a beau faire péter la grosse musique ronflante, comme il se passe po grand-chose, on flaire rapidement l'arnaque... Qu'est-ce qui a bien pu intéresser Fuller dans ce scénar ? L'histoire d'amour est traitée par dessus la jambe - Bella Darvi parle français un max, sûrement pour communiquer au minimum avec Widmark -, le suspense est quasi inexistant (les deux sous-marins qui restent des plombes au fond de l'océan, de peur de se prendre une sale torpille - ils visent de toute façon comme des clowns ces chinetoques !), quant à la fin, elle est écrite depuis longtemps (le boum-boum de l'explosion atomique et le boum-boum entre Widmark-Bella qui n'ont pas toujours été d'accord, attendez, mais qui finissent tout enamourés... beurk...). Bref, un film qui coule. Pour les fans de lumière rouge en fond marin sinon, passez votre chemin.
Baïonnette au canon (Fixed Bayonets) (1951) de Samuel Fuller
Film "d'hommes entre eux" réalisé avec les moyens du bord par l'ami Fuller qui, tout en sachant gérer les quelques scènes de pétarades propres au genre, parvient à nous montrer toute la tension ressentie par une poignée d'hommes. On suit donc une petite troupe d'hommes sacrifiés (quarante-huit exactly) pour que le gros de la troupe puisse battre en retraite. Ils sont censés maintenir une foultitude de soldats chinois (qui se battent alors auprès des Coréens) en faisant croire qu'ils sont tout un régiment. A chaque attaque, ils perdent quelques éléments mais ils se doivent de résister coûte que coûte aussi bien aux balles ennemis qu'au froid qui les assaillent jusqu'à l'heure du repli... Réfugiés dans une grotte, ils tentent moult stratagèmes pour donner l'impression qu'ils ont du répondant. Fuller s'attache pratiquement à chacun de ces hommes qu'on ne tarde point à y identifier que ce soit par divers traits typiques de leur caractère, leur fonction ou encore par leur surnom : le comique, la grande gueule, le chef né, l'intellectuel incapable de tirer sur un ennemi, le doc, le grincheux... Le Caporal Denno (Richard Basehart) - l'intello - se détache tout de même du reste de la troupe : dès le départ de l'histoire, l'un des hommes lui annonce qu'il risque d'obtenir la responsabilité de la troupe si ses trois supérieurs hiérarchiques sont tués. Une annonce qui sonne comme une malédiction pour cet homme qui ne manque point de qualité mais qui tend malheureusement à douter au moment crucial...
Le quotidien de ces hommes, entre deux balles de sniper, n'est guère trépident en soi mais Fuller parvient à insérer quelques séquences plutôt prenantes qu'elles soient teintées d'ironie (la scène où tous les hommes se frottent les pieds pour éviter les gelures et lors de laquelle deux d'entre eux confondent leur pied...), d'ingéniosité (Denno décidant d'aller piquer un clairon aux Chinois pour semer la confusion dans leur camp ; l'utilisation de "faux soldats" pour déterminer où se trouvent les mortiers chinois) ou d'un suspense terrible (la séquence - sûrement la plus tendue et la plus réussie - filmée sous divers angles par Fuller où Denno s'engage sur un terrain miné pour aller récupérer son supérieur mortellement touché : si son acte de bravoure se révèle quelque part totalement inutile, notre homme parvient indéniablement au passage à augmenter son "potentiel confiance"... Il en aura bien besoin par la suite, notamment lors de la séquence finale où il doit se montrer à apte à commander fermement ses hommes pour trouver le moyen de stopper un tank ennemi - avec une simple baïonnette ? N’exagérons rien les enfants...). Si la plupart des hommes prennent avec plus ou moins de fatalité ce qui a toutes les allures d'une mission suicide, la tension a tendance à méchamment monter lorsque le dénouement arrive et que la petite troupe se voit de plus en plus réduite (vu, malgré tout, le nombre de morts côté ricain, on soupçonne Fuller d'avoir fait mourir trois ou quatre fois certains figurants... Mais c'est de bonne guerre, oui). Denno saura-il faire preuve de sang-froid, prendre son sens des responsabilités et parvenir à tirer sur un ennemi au moment ultime, rien n'est moins sûr...
La caméra de Fuller aime à capter en gros plan les faciès de ses hommes assaillis par le doute mais qui, malgré tout, ne craquent, ne rompent point. Le Samuel fait preuve d'un joli sens de l'ellipse ou du hors-champ lorsqu'un homme est mis à mort par l'ennemi - magnifique idée que celle de ce plan sur le "radio" qui annonce qu'aucun ennemi est en vue : on aperçoit soudainement un petit filet de salive noirâtre entre ses lèvres (il chique ou quoi ?) et deux plans plus tard, on se rend compte qu'un fourbe de Chinois a pris sa place... Superbe économie de moyen même si, encore une fois Fuller, n'est jamais radin sur les pétards lors des scènes d'action... Po facile donc d'être un bon petit soldat et de s'imposer en véritable leader sur le champ de bataille pour notre héros à la tête bien pleine ; mais dans courage, il y a cœur (et oui, vous le sauriez si vous n'aviez point sécher les cours d'ancien français, chers camarades) et notre homme devra plus compter sur cet organe que sur son cerveau lors de l'attaque finale. Fuller filme la guerre caméra au canon et réussit en passant une belle galerie de portraits d'êtres... humains - avec leurs forces, leurs faiblesses, leur idiosyncrasie quoi...
Violences à Park Row (Park Row) (1952) de Samuel Fuller
"Don't let anyone ever tell you what to print. Don't take advantage of your free press. Use it judiciously for your profession and your country. The press is good or evil according to the character of those who direct it."
Samuel Fuller est décidément un véritable visionnaire vu qu'il avait prévu près de soixante ans avant l'attaque au cocktail Molotov de Charlie Hebdo. Park Row est une véritable déclaration d'amour au journalisme, à la liberté de la presse via le combat (de tranchées) entre le tout nouveau patron du Globe (Gene Evans, passionné), journal qui vient tout juste d'être monté, et la boss du Star (Mary Welch, un physique relativement curieux et une carrière relativement courte - juste un long-métrage au compteur, forcément). Ce qui fait tout le sel de cet affrontement, c'est que les
deux ennemis en pincent en secret l'un pour l'autre (l'étrange séquence onirique ou cette patronne habillée en cendrillon vintage vient rendre visite, sur les coups de minuit, (Woody saura s'en souvenir...) à Gene et lui roule au moins huit pelles) alors que sur le terrain - certains collaborateurs du Star employant la manière forte - la baston bat son plein. Pour contrer toutes les innovations proposées par la nouvelle équipe du Globe (plusieurs "Une" qui sortent le même jour, l'invention de la linotype, la demande auprès des lecteurs de contribuer à la construction du socle de "La Statue de la Liberté" (la métaphore est lourde, certes)...), le Star engage une véritable guerre ouverte contre ce journal : utilisation de faux pour tromper les donateurs, journalistes et employés passés à tabac, bombe lancée contre les locaux... Evans n'est cependant pas du genre à se laisser faire et la scène où il décide de fracasser à coups de poing un des assaillants est un must fullerien : il finit presque par lui exploser la tête contre la statue de Benjamin Franklin (on a bien compris le clin d'oeil, oki) qui trône au milieu de ce célèbre lieu du journalisme new-yorkais...
Bref, un film sur des journaleux (si Le Star est un journal de daube, le Globe n'est pas non plus un modèle de journalisme d'investigation, soyons franc) qui demeure particulièrement sanguin dans le fond. Mais c'est peut-être dans la forme qu'on prendrait presque finalement le plus son pied ; on sent que cette production de Fuller a un budget on ne peut plus limité (on découvre le décor en long et en large lors du générique de début et on est presque époustouflé - ah en fait, c'est tout le décor du film qu'on vient de voir, ok, cool - le tournage a duré 14 jours !!? Ciel...) mais cela n'empêche point notre Samuel de nous sortir des petits plans de derrière les fagots absolument saisissants : nombreux sont les "mini plans-séquences" lors desquels la caméra part comme une folle au cul d'un des personnages - il faut voir notamment ces mouvements ultra coulés lorsque le Gene, ultra vénère, déboule dans la rue ou lorsque la caméra pénètre dans un lieu et virevolte dans chaque nouvelle pièce traversée. Ces soudaines accélérations apportent une vraie dynamique à ce film où les personnages sentent parfois, il est vrai, un peu "l'encre" - ouais, les discussions au comptoir ou dans un bureau, c'est pas non plus ce qu'il y a de plus explosif et de plus spectaculaire en soi... c'est po la Corée, nan, voilà. Du coup, ce Gene Evans, sans être forcément un modèle de journaliste, apparaît avant tout comme un individu ultra déterminé, prêt à mettre ses coucougnettes sur la presse (c'est dangereux, vi) pour que triomphe sa vision intègre du métier. Un combat perdu d'avance ? Mais nan, faut pas dire ça, allons. Regardez, Charlix commence déjà à renaître de ses cendres... Belle œuvre des débuts et relativement méconnue du gars Samuel (le film est ressorti il y a peu en France) qui vaut son poids en caractères d'imprimerie.
Le Port de la Drogue (Pickup on South Street) (1953) de Samuel Fuller
Encore un bien bon film du gars Samuel qui bénéficie d'un duo d'acteurs assez explosif au premier rang (Richard Widmark, pickpocket sans scrupules et Jean Peters : dès le premier regard qu'ils échangent, on sent que ces deux-là vont littéralement fusionner...) et d'excellents seconds couteaux (Thelma Ritter (Moe) en indic vendeuse de cravates - Richard Bohringer lui piquera tout... -, Richard Kiley en "Red" qui s'affole rapidos, une bande de flics et de gars du F.B.I plus vrais que nature...). Widmark met la main dans un sac et tire le gros lot - un microfilm, contenant une formule "explosive", destiné à ses saloupiots de communistes à l'étranger... Il va se retrouver avec non seulement le FBI et les keufs sur le dos mais avec également les personnes en charge de cette transaction qu'il a interrompue... Jean Peters tente de rattraper sa "bourde" - c'est elle qui s'est fait voler sans vraiment savoir pour le compte de qui elle travaillait au départ - mais va fondre pour le troublant Richard... Ça sent le méchant imbroglio et notre Widmark, qui garde tout du long la tête sur les épaules, est bien décidé à tirer parti de l'occase : au mieux de la thunasse, au pire un coup d'éponge des flics sur son casier - il a déjà été condamné trois fois par le passé, s'il se fait chopper à nouveau il risque gros -, en prime la donzelle...
Widmark a tout le monde a ses trousses mais le type a du sang-froid et sait jouer serré - rien que la cachette où il planque ses larcins (dans le fond d'un casier qu'il jette à l'eau) prouve à quel point il est finaud. Il habite dans une hutte plantée au bord d'un fleuve, comme totalement en marge de cette société. On pense qu'il risque de morfler sa mère dans cet endroit totalement à l'écart, mais à chaque fois notre homme fait un petit tour de passe-passe : quand les flics débarquent, il la joue innocent - rien dans les poches, rien dans les mains, po vu, po pris -, quand la donzelle débarque il t
e la séduit en un tour de main, quand les "Reds" le traque il leur échappe haut la main - un grand pickpocket en vérité. Fuller nous gratifie au passage de deux personnages féminins qui ont du poids : tout d'abord cette vieille Moe, très "philosophe" et accessoirement indic pour les flics, qui n'hésite point, dans un premier temps, à vendre son pote Widmark pour une poignée de dollars mais qui saura se sacrifier quand elle apprendra que la vie de cet homme en danger ; ensuite cette Jean Peters, elle-même border line, qui va craquer pour ce voleur à la petite semaine : cela part plutôt mal vu qu'il l'étale recta d'un coup de poing dans sa face lors de leur seconde "entrevue" ; mais grâce à ses mains de velours (joli massage de la mâchoire, j'admire) il va te la "retourner" en sa faveur magistralement... Ils se roulent des pelles comme c'est pas permis mais le Richard, en véritable félin toujours aux aguets, est loin de perdre le nord - constamment il se méfie de la Jean qui, elle, ne joue absolument point double jeu : bien qu'elle fasse l'intermédiaire entre deux gaziers peu recommandables, elle fera preuve de bout en bout d'une réelle fidélité par rapport à ce qu'elle a promis de faire pour l'un, par rapport à l'amour qu'elle porte à l'autre. Très beau personnage plein d'honnêteté... Widmark, lui, qui tente de la jouer en solo, semble en revanche bien mal parti pour s'en sortir indemne... Il faudra un petit "coup" du destin (forcément "féminin") pour que ce dernier se retrouve éventuellement sur la voie de la rédemption.
Toujours cet art très particulier chez Fuller de distiller des gros plans, qu'il s'agisse de montrer deux visages amoureux scellés ou le faciès d'un individu saisi par l'angoisse. Quelques instants de véritable sensualité et des éclairs de violence viennent ponctuer ce petit jeu de la souris épiée par de gros matous : Peters s'en prend par deux fois plein la tronche - un coup Widmark, de sales coups de son ex (c'est la fête : je rappelle que la violence conjugale c'est mal (la violence adultère sinon ?... Oh, ne joue pas au petit malin sur ce sujet grave steplaît, mouais...)) - et on a droit un terrible règlement de compte final qui fout une pagaille monstre dans le métro. Parfaitement interprété, superbement réalisé, joliment mené, encore un Fuller qui se savoure du début à la fin - juste pour l'anecdote, dans la version française, on a remplacé les coco par des dealers de coke (oh ?!) d'où ce titre français pour le moins surprenant quand on mate cette oeuvre en v.o. Bon deal !
Police spéciale (The naked Kiss) (1964) de Samuel Fuller
Un Fuller qui vient clore (chronologiquement) notre longue série (subjective) de films noirs américains et qui le fait en beauté avec ce portrait de femme courage. Pas facile quand on est une ancienne prostituée d'avoir une seconde chance, et l'amie Kelly (Constance Towers, une bien jolie plastique mais surtout du caractère) ne pouvait pas plus mal tomber qu'en échouant dans cette ville de Grantville. Si elle séduit en un tour de main un des beaux gosses de la ville, Griff (Anthony Eisley), celui-ci, flic de son état et vrai cow-boy, ne tarde point à la battre froid : soit elle se casse, soit elle va s'ajouter au rang des filles qui travaillent dans un bar à putes (bar qu'il fréquente et dont il fournit les "éléments"), situé de l'autre côté du fleuve, dans un autre état. Mais notre Kelly n'est pas du genre à se faire dicter sa vie et ne tarde pas à faire son trou dans un hôpital de la ville spécialisé dans la prise en charge des enfants handicapés. C'est le richissime gars Grant, Michael Dante (lointain descendant de la famille qui a fondé la ville), vieil ami de Griff, qui sponsorise cet établissement - et possède la moitié de la ville -, un type solitaire qui va rapidement craquer, au grand dam de son pote, pour notre héroïne : il est jeune, beau (enfin po mon style, perso), riche, sans a priori sur le passé de Kelly et... pédophile. Cherchez l'intrus.
Grande dame que cette Kelly, toujours prête à se battre contre les malotrus (grandiose scène d'ouverture où elle te met sa race à son mac) et à défendre la veuve (les jeunes filles tentées par l'argent en se prostituant) et l'orphelin (cette armée de petits nenfants en béquilles dont elle s'occupe avec un véritable dévouement - une vraie Mary Poppins capable de leur faire pousser la chansonnette - croquignolette séquence - et de leur donner l'espoir d'un avenir meilleur). Seulement il n'est pas toujours facile d'imposer sa loi dans cette ville où les deux hommes forts semblent tout contrôler ; elle pétera la tronche à une maquerelle à grands coups de sac (l'arme fatale des femmes avec les talons aiguilles...), décanillera le Grant (bravo, c'est ce qu'on peut appeler un sacré coup de téléphone - joli également le coup du voile de mariage qui se transforme en suaire) mais aura plus de mal à convaincre ce sombre flic de sa bonne foi... Terrible que ce visage de Kelly derrière les barreaux de la prison avec cette ombre projetée sur sa bouche, faisant écho aussi bien à sa difficulté de faire entendre sa voix - celle de la justice - qu'au lourd silence dans lequel reste murée la chtite gamine, victime d'abus. Mais il ne faut jamais désespérer, dit-il en fronçant les sourcils.
Un noir et blanc comme toujours très soigné, une façon encore une fois magnifique d'user des gros plans - l'arrivée de Kelly chez Grant, son coup d'oeil inquiet en direction du visage fermé de Griff, son léger sourire en croisant le regard de cet enfoiré de maître des lieux qui cache bien son jeu - et Fuller qui parsème son film de petites références musicales (Beethoven, de la "sonate au Clair de Lune" à la "Cinquième symphonie") et littéraires (Goethe, Byron, Baudelaire...) point si communes dans les films du genre - mais c'est clair que le Fuller sait apporter sa petite patte personnelle et si précieuse aux films noirs. Un petit coup de mou, il est vrai, au milieu du film, un rythme d'ailleurs sans doute moins trépidant que le génial Underworld U.S.A dont je me remets à peine, mais une nouvelle œuvre fullerienne, qui ose aborder avec courage et pudeur un thème sulfureux, qui n'en demeure pas moins, visuellement, relativement marquante.
Noir c'est noir, c'est là
Les Bas-Fonds new-yorkais (Underworld U.S.A) (1961) de Samuel Fuller
Très grand film noir de Samuel Fuller, Underworld U.S.A est un plaisir pour les yeux (Hal Mohr à la photo est prodigieux) déroulant une sombre histoire de vengeance qui laisse littéralement à bout de souffle. On se retrouve happé dès le départ par les mésaventures de ce petit malfrat de quatorze ans qui va assister, impuissant, au passage à tabac de son père. Il n'aura de cesse de retrouver toute sa vie ces quatre ombres responsables de la mort de son truand de père, allant, tel un Michael Scolfield précoce, faire des séjours en prison pour retrouver la trace du chef de ce gang, Vic Farrar. Une fois le compte de celui-ci réglé, il ne lui restera plus qu'à affronter les trois gros pontes et mafieux locaux qui chapeautent le trafic de drogue, la prostitution et "l’organisation ouvrière".
Tolly Devlin (Cliff Robertson avec ses faux airs de Jack Nicholson quand il se met en pétard) sait pertinemment que la vengeance est un plat qui se mange froid et qui nécessite une certaine élaboration. S'introduisant dans le milieu tout en collaborant, pour la peine, avec la police locale, il va méticuleusement préparer sa revanche et se faire un devoir d'abattre ces trois individus dans les règles de l'art - non point culinaire (ben nan) bien que cela s'avère parfois plutôt saignant. Une intrigue soigneusement élaborée qui ne nous perd jamais en route, des séquences d'action magistralement montées, un soupçon de romance qui peine à dire son nom mais qui génère de bien jolis dialogues, un cercle infernal de violence qui nous laisse exsangue : un Fuller qui pète le feu pour notre plus grand plaisir.
Nombreuses sont les séquences qui impressionnent par la rigueur des plans et la maestria du montage (la confrontation entre Vic Farrar, à l'article de la mort, et Tolly dans l'hôpital de la prison ; Tolly pénètrant dans la remise de ce café où il va faire la connaissance - brutale - d'un tueur au service de l'organisation et de cette blonde, Cuddles (Dolores Dorn) qu'il va prendre sous son aile - ses premiers pas dans le milieu ; cette poursuite tragique entre la bagnole du tueur et le vélo d'une chtite fille ; le grand chef de la mafia locale, au bord de la piscine, face aux trois pontes qu'il remet soigneusement à leur place...), par la petite pointe d'ironie ou de causticité sous-jacente qui émaille certaines scènes (l'un des pontes brûlé dans sa bagnole alors qu'au premier plan le chef de la mafia demande à un sbire de lui donner du feu ; la déclaration d'amour de Cuddles à Tolly, sa volonté de se marier et d'avoir des enfants avec lui (avec la photo d'un bon gros poupon en arrière plan), bien jolie image d'Epinal dégoupillée immédiatement par le rire grinçant et méprisant de Tolly ; le final éblouissant et la présence sur un mur de cette affiche où il est demandé de "donner son sang"), ou encore par la beauté, tout simplement, des dialogues (Tolly se rémémorant certaines paroles de Cuddles qui finissent par toucher son ptit coeur : "Some women when they kiss blush. Some call the cops. Some swear, some bite, some laugh, some cry. Me... I die. Tolly I die inside when you kiss me." - une confession qui m'a laissé tout pantois.)
Fuller a une façon bien particulière de dessiner certains plans avec cette caméra qui s'approche, l'air de rien, en un joli mouvement très fluide, du coeur de l'action. Et puis, on pourrait souligner aussi l'utilisation de ces magnifiques gros plans qui traquent chaque émotion dans cette galerie de personnages (la détermination absolue de Tolly, la douceur de Cuddles), chaque rictus diabolique dans ces tronches de malfrats... Une belle claque dans le fond et dans la forme qui ne peut laisser que transi d'admiration devant l'immense talent de l'incroyable oncle Sam.
Noir c'est noir, c'est là
Kimono pourpre (The Crimson Kimono) (1959) de Samuel Fuller
Un départ tonitruant de bonne vieille série B - une strip-teaseuse en tenue de travail (...) qui se retrouve à courir comme une dingue dans la rue (il y a d'ailleurs un petit côté A Bout de Souffle dans cette fuite effrénée et cette musique cuivrée) - pourchassée par un tueur. La troisième balle sera la bonne. On pense se diriger tout droit vers un film d'enquête classique (machin qui parle de truc qui met sur la piste du tueur...) mené par un duo qui l'est moins (un Américain pure souche (le beau gosse Glenn Corbett) et un nippo-ricain (James Shigeta qui n'est pas moins dénué de charme); on se met le doigt dans l'oeil parce qu'après avoir fait monter un peu la sauce au niveau du suspense (une bien jolie connaissance de la victime (Victoria Shaw) qui manque de se faire descendre pour avoir fait le portrait robot du suspect number one), notre petit film noir bifurque tout d'un coup sur une histoire sentimentale : ne voilà-t-y-pas que nos deux super potes inséparables (ils ont fait la guerre de Corée ensemble, James a filé son sang à Glenn, je vous raconte à peine les liens que ça crée, et depuis leur retour notre équipe de policiers vit dans le même appart) tombent amoureux de la même gonzesse (Victoria's show !): ça risque de mettre un sacré os dans le sushi...
Fuller ne se gène point pour donner dès qu'il est possible une petite touche nippone à son oeuvre : une strip-teaseuse qui s'apprêtait à mettre en scène un spectacle dans son fameux kimono pourpre avec un samouraï et un karatéka (grosse brute, que l'on croisera plus tard, qui n'apporte absolument rien à l'intrigue mais qui permet de faire le spectacle lors de deux scènes d'action qui déménagent - le type est un spécialiste dans le lancé de flic), une séquence dans un atelier de poupées japonaises, un combat d'aïkido qui tourne au règlement de compte entre nos deux flics, ou encore un final dans le Little Tokyo de Los Angeles lors d'une procession (on sentait venir, depuis le début, ce climax orientaliste)... On pourrait croire que la belle Victoria se complaît à foutre le bordel dans ce petit couple de mecs, ben pas du tout, vu qu'elle annonce rapidement la couleur en ne cachant point ses sentiments pour le nippon (joli petit plan, on ne peut plus explicite, lorsque Glenn, raide dingue amoureux, et Victoria se retrouvent séparés par un croquis... représentant James (ah ouais, il risque grave de compromettre leur relation !)) - seulement ce dernier est vraiment trop dégoûté de la vie d'avoir à faire de la peine à son poteau et se renferme sur lui-même... L'heure de vérité viendra-t-elle, hum, hum ?
C'est sûrement assez osé, même en 59, de raconter une histoire d'amour métissée entre un jap et une ricaine mais bon, l'ami James, qui a combattu en Corée, demeure quand même un bon patriote ricain. On en finirait presque par oublier notre enquête, mais Fuller conclue, comme il avait commencé, par une intense course-poursuite dans la foule - l'assassin de la torride Sugar Torch, faut reconnaître qu'on s'en tape un peu, finalement. Un film noir mâtiné de rose, voire d'une pointe de "philosophie" ("You only saw what you wanted to see", je vous laisse méditer à loisir) tout de même assez sympa, d'autant que le gars Fuller n'a po dû bénéficier d'un budget bien énorme pour réaliser la chose.
Maison de Bambou (House of Bamboo) (1955) de Samuel Fuller
Un film noir, en couleur, tourné en scope, au Japon ? Pourquoi pas, vu que c'est le gars Samuel Fuller aux manettes. Passée cela dit la séquence d'ouverture - une attaque de train rondement menée -, on s'installe rapidement dans la bonne vieille série B mâtinée d'éléments interculturels qui ne brillent pas vraiment par leur originalité ("Dès son plus jeune âge, au Japon, la femme apprend à être au service de l'homme ; un ptit massage ?" - ouh-là...). On sent bien que Fuller tend pourtant à faire des efforts pour nous donner à voir ce Tokyo des années 50 - dialogues en japonais et timides tentatives linguistiques ricaines, jolie petite séquence de théâtre nippon filmée de façon très fluide, attirance pour ces intérieurs locaux qui définissent les cadres -, nous gratifie de quelques plans aériens de haute volée et prend tout son temps pour poser ses personnages : en haut de l'affiche, on retrouve donc Robert Ryan en chef de bande impérial (il a une quarantaine d'années, on lui en donne déjà vingt de plus) et Robert Stack, en policier infiltré, qui goutte aux charmes de sa mission en s'acoquinant avec la très dévouée Shirley Yamaguchi.
Stack parvient comme dans du beurre à pénétrer ce petit gang de ricains qui fait sa loi dans la capitale japonaise. Mieux, il ne tarde point à monter en grade et à devenir le bras droit de Ryan. Ce dernier se la pète grave en incarnant le type auquel on ne peut non seulement rien cacher - il a son réseau d'informateurs - mais qui surtout se targue d'avoir un instinct infaillible pour juger son entourage. Il se mettra le doigt dans l'oeil jusqu'au coude pour cerner ce Stack et descendra lui-même son second après avoir eu le sentiment que celui-ci l'a balancé à la police - sûrement la scène que je préfère lorsque ce pauvre Griff se fait trouer la peau alors qu'il est paisiblement dans son bain : le Ryan, ultra paternaliste, lui explique dans la foulée qu'il est plus malin que tout le monde, n'ayant aucun mal dans son monologue à convaincre... un innocent cadavre. Fuller, lors de ce coup avorté dans les rues de Tokyo et lors de la séquence finale dans ce parc d'attraction qui se vide en trente secondes, filme large - une petite tendance "carte postale" qui n'est pas forcément si déplaisante vu le cadre - mais peine à vraiment faire monter le suspense : l'ultime fusillade est méchamment bordélique (Ryan a un pistolet à 128 coups, c'est po commun), et on a surtout bien du mal à vraiment s'attacher à nos deux personnages principaux qui réglent leur compte - ça tombe un peu un plat, en fait. L'ensemble passe donc tout juste la barre et on sera loin d'en garder un souvenir aussi marquant qu'un bon coup de bambou bien placé... Dépaysant, ouais, à tout prendre.
Dressé pour tuer (White Dog) (1982) de Samuel Fuller
Le bouquin de Romain Gary (Chien blanc) au départ, le Fuller aux manettes et au scénar, assisté de Curtis Hanson (L.A. Confidential, tout de même... bon 8 Miles aussi...) et au final un film qui tient méchamment la route sur le fond. Je dis surtout sur le fond car dans la forme (sans renier le taff de Fuller sur certains plans) l'esthétisme de l'image - début des années 80, un peu vieilli déjà... - et le jeu des acteurs (Kristy McNichol "en tête", avec son bandeau rouge dans les cheveux tout droit sorti de Grease) sont loin d'être toujours sciants, mais l'histoire,elle, tient parfaitement la route.
Une femme, donc, adopte sans le savoir un chien "blanc", dénommé ainsi car il a été dressé pour attaquer les blacks. En plein tournage, elle est actrice, le chien s'attaque sauvagement à une actrice, forcément black... Le chien l'ayant auparavant sauvée alors qu'elle se faisait attaquer chez elle par un détraqué, elle se refuse de le faire piquer, notamment après avoir assisté à la mise à mort des animaux dans un équivalent de la S.P.A. (elle s'y était rendue après avoir reperdu elle-même la trace du clebs, ce qui donne lieu à une scène plutôt étrange, vu qu'on aperçoit un aveugle venu chercher son chien (putain, il est venu comment??? Il n'y a que moi qui me pose ces questions absurdes?)). Bref, elle décide de le faire dresser, ou plutôt "re-dresser" et c'est en arrivant dans ce centre qui ressemble à un véritable zoo (on y entraîne les animaux pour les films), que le dresseur, black, se rend compte du vice du chien. Seulement, plutôt que de le zigouiller, ce dresseur veut mettre un point d'honneur à changer le conditionnement du clébard. Comme le souligne Hanson, à travers l'histoire de ce chien, meilleur "ami de l'homme", dressé pour tuer du black, on tient là une parfaite métaphore sur le fait que le racisme soit avant tout une question d'éducation. Dans une immense cage (Fuller avait en tête l'idée d'un véritable combat de gladiateurs), ce dresseur va s'évertuer à combattre ce mal inculqué au chien. C'est d'ailleurs la bonne idée du film que de centrer le scénar "sur cette relation" entre l'excellent Paul Winfield et le chien (qui joue super bien aussi...); de même, Fuller change la fin du bouquin de Gary (le chien étant volontairement dressé contre les blancs, ce qui n'était jamais qu'une autre forme de racisme)) en en faisant un chien qui finit tout bonnement par péter un plomb, une thématique d'ailleurs plus proche de son univers (rappelons-nous en particulier Shock Corridor, film... choc).
Film tourné très rapidement, un peu dans l'urgence, sans gros budget, dans lequel Fuller parvient à glisser quelques bonnes inspirations : ce gérant du centre de dressage qui balance des flèches sur un poster de D2R2 (les robots qui remplacent les "vrais animaux") comme si l'industrie filmographique avait tout autant oublié la dimension humaine au profit des effets spéciaux, ce vitrail de Saint François d'Assise entouré d'animaux alors que le chien vient de décharner un black dans une église (la responsabilité n'est pas celle du chien, pacifique au demeurant, mais de l'homme qui l'a dressé - symbole un peu lourd, moins fin que du cristal, certes, mais qui enfonce le clou et justifie le taff du dresseur black, véritable "redresseur de tort") ou cette séquence finale impressionnante - des zooms et des ralentis un peu too much, avouons-le - où on voit finalement ce chien, gisant sur le sol dans la cage, emprisonné pour toujours par son conditionnement, victime de son éducation. Que la Paramount n'ait pas osé sortir le film à son époque aux USA, que des rumeurs totalement ridicules aient taxé ce film de "racisme" (la connerie n'épargne rien), autant d'absurdités qu'il est bon de réparer en redécouvrant cet intelligent film "coup de poing" du gars Fuller. Waouf.





























































