Thérèse Desqueyroux (1962) de Georges Franju
"Vous osez avoir un avis ?
Vous n'avez qu'à écouter, qu'à recevoir mes ordres.
Je ne cède pas à des considérations personnelles. Je m'efface, la famille compte, seule."
Quel terrible personnage "anodin" plein de suffisance et... de creux que celui incarné par Philippe Noiret, à l'aise comme dans un poisson dans l'eau dans ces rôles de petits bourgeois de province solidement ancrés dans leur sol et ravagés de l'intérieur par une indéniable crétinerie arrogante. Emmanuelle Riva aurait dû y réfléchir à deux fois avant d'épouser cette véritable bûche ; elle ne semble malheureusement en prendre conscience qu'une fois qu'elle fait son tout premier pas dans l'église le jour de son mariage, l'Emmanuelle ayant une sorte de mystérieux regard hagard à faire peur, très franjien. Il est fini pour elle le temps de l'insouciance passé auprès de la chtite Anne (Edith Scob) (robe blanche virginale, association très sensuelle de la brune corbeau et de la blonde comme les blés, balade à vélo julesetjimesque - Jarre semblant d'ailleurs parfois pomper à la virgule la musique de Delerue) ; le retour sur terre est d'autant plus terrible qu'après une nuit de noces frigidesque, Emmanuelle apprend qu'Anne, sa belle-sœur, est amoureuse folle d'un gazier du coin et nage dans le bonheur. Puisqu'il semble que pour elle tout espoir d'un quelconque épanouissement soit déjà dans une impasse (Voici venu, le temps, de la chienlit de province...), non seulement elle ne fera rien pour donner un coup de main à son amie d'enfance, mais elle ne pourra s'empêcher de jouer "la main du destin" en empoisonnant progressivement son hobereau de mari : quand on s'emmerde, faut bien trouver à s'occuper un minimum, nan ?
Emmanuelle se fera pincer, mais sortira du tribunal blanche comme neige parce que, Monsieur, chez ces gens-là qui mangent leur soupe avec des grands schlurrp, on fait tout pour éviter le scandale. C'est sûr qu'après, le champ d'action de la pauvre va se retrouver encore plus réduit, devant se résigner à aller de sa chambre à sa chambre et n'ayant comme tout "plaisir" que la clope et, depuis sa fenêtre, la vision effrayante de ces immenses arbres noires ancestraux (on reconnaît enfin sur ces plans la patte (très discrète) du gars Franju). Il y aurait forcément de quoi dépérir, et c'est d'ailleurs l'option que choisit notre Emmanuelle Riva, s’asséchant littéralement sur place. Le gars Noiret lui rendra-t-il finalement sa liberté (comme pour s'en débarrasser...), ou, mieux, sera-t-il capable de la comprendre et de faire preuve d'un minimum d'empathie (mais "Les Bourgeois, c'est comme les...")... ? Ne soyons point trop optimiste... Même si Franju semble relativement s'effacer derrière ce récit du gars Mauriac qui en ce début des années 60 donnerait déjà envie de mettre la France, comme les landes, en feu - l'utilisation presque systématique de la voix off en début du récit faisant craindre le pire -, on retrouve ici et là quelques traits du cinéaste, notamment dans ces panoramiques glaciaux sur les environs de ces grandes demeures bourgeoises qui ressemblent à des visions d'enfer lunaire - la musique de Jarre ayant elle-même des accents d'une sombre et fausse gaieté. Au delà de ça, bon ben ouais, Franju semble rater le coche de la Nouvelle Vague en livrant une œuvre tout de même souvent, cinématographiquement, affreusement plan-plan (comme cela est en adéquation avec son récit, on serait tout de même un peu dur de vouloir trop l'enfoncer sur l'action... Mais ouais, j'ai beaucoup de sympathie pour le Georges même si... bah oui). Po jouasse et comment donner tort à cette douce empoisonneuse qui se retrouve d'elle-même - comme les pigeons pris bêtement dans les pièges - prisonnière de sa propre existence ? L'histoire, par tous ces aspects, fait froid dans le dos et l'attrait de Franju pour ce roman semble finalement d'autant plus se justifier... A se mater tout de même en ayant une réelle bourre...
Hôtel des Invalides (1952) de Georges Franju
Une petite visite guidée narrée par l'ami Michel Simon, cela ne peut jamais faire de mal. Un musée à la Gloire des illustres soldats ? Ouais, n'empêche qu'ils ont salement morflé, car comme le dit le célèbre commentateur de sa voix inoubliable : "La guerre a ses héros, la guerre a ses victimes" : outre les nombreux morts, il y a aussi les blessés ; Franju s'appesantit mine de rien sur une petite brochette d'anciens combattants qui viennent se recueillir dans l'église Saint-Louis ; entre ceux qui ont la tremblote et le type a la gueule cassée (vous échappez à sa photo parce qu'aujourd'hui je suis bon), on ne peut pas vraiment dire que ce soit la joie du troubadour moyen... En général d'ailleurs, cette petite visite a plus tendance à foutre les jetons qu'à la jouer pimpante : les plans en extérieur semblent avoir été tournés le pire jour de l'année - une sale brumasse sur Paris -, le petit tour dans la salle des armures est terriblement glaçant (des "masques sans visage" dont les ombres semblent vivantes, brrrr), et même le reflet de cette jolie jeune femme diaphane dans un périscope des tranchées a quelque chose d'étrangement mortifère ; les images d'archives en bonus track n'étant point là pour nous ramener la banane. C'est donc en ce lieu que repose le gars Napoléon (je pourrais remplacer mon "donc" par un "bien sûr" mais ce serait franchement de la sale mauvaise foi...) ainsi que le Maréchal Foch (ahhh ? super !), ne me remerciez pas pour ces infos de première main. Dans l'Eglise, comme pour enfoncer le clou, on a droit à un plan sur une bannière dont le petit slogan donne des frissons : "Le paradis est à l'ombre des sabres" : c'est noté - ce n'est donc point à l'ombre d'un palmier comme le premier couillon de touriste français pourrait en fait le laisser croire. Un monument à visiter la nuit au mois de novembre pour faire de sales cauchemars, merci Georges pour le filon... Bon, je veux bien reconnaître que j'enchaîne dernièrement des documentaires ultra pointus, mon retour à la fiction va être sans pitié.
La première Nuit (1958) de Georges Franju
Pour ne pas rester en froid avec l'ami Georges après la vision de Thomas l'Imposteur, j'ai enquillé avec son dernier court-métrage réalisé juste avant son premier long (tout cela est logique) La Tête contre les Murs. Il s'agit des errances dans le métro parisien d'un jeune bambin qui s'est mis en quête d'une chtite tête blonde féminine. Le court est sans dialogue, laissant toute la place aux sons stridents des lieux ou à l'inquiétante et douce musique de Delerue. Notre garçonnet est d'abord totalement perdu dans la foule avant de se retrouver totalement esseulé dans cette immense structure souterraine que Franju filme comme un décor de Metropolis - toujours à la recherche du bon angle pour faire ressortir au mieux les étonnantes figures géométriques de cet endroit où structures métalliques, escaliers et tunnels en pierre s'entrecroisent. Entre effroi (les rats qui grouillent) et éblouissement (les feux d'artifice des soudeurs réparant de nuit les lignes), notre bambin s'avance dans cet univers inconnu où il ne croise que rarement les occupants - belle séquence notamment que celle de ce long tunnel dans lequel la caméra s'avance doucement : alors que l'atmosphère est comme suspendue, on assiste à l'arrivée soudaine, en sens opposé, d'un homme en vélo : une vision des plus inattendues en ce lieu désert. Il semble que le gamin, au bout de ses pérégrinations, finisse par s'endormir ; Franju nous livre alors un très beau passage qui flirte avec le fantastique : le bambin aperçoit dans des métros, sans autres passagers, la figure de la chtite blonde qui passe et repasse ; il monte finalement dans un wagon et ne va pas tarder à se retrouver face à face avec la chtite : elle le regarde en effet derrière la vitre d'un autre métro qui suit une ligne parallèle - si loin, si proche... tout le mystère, la magie et la difficulté infinie de cette quête amoureuse précoce sont ainsi joliment résumés. Notre enfant se réveillera sur les marches d'un escalator qui a repris sa course et parviendra à sortir du métro, gardant en tête de troublantes images de cette nuit si particulière - entre rêve et réalité. De la réalité brutale du monde du métro, on passe à un récit onirique, quasi-fantastique, et c'est dans le passage tout en douceur entre ces deux mondes que Franju excelle. Bref, nous voilà réconciliés.
Thomas l'Imposteur (1964) de Georges Franju
Je ne voudrais pas être méchant avec l'ami Georges, mais voilà un film qui sent bougrement la naphtaline. Une adaptation du roman de Cocteau (après la vision, récemment, des Parents terribles, on ne peut pas dire que le Jeannot ait, personnellement, en ce moment, vraiment la cote...) qui semble dater d'avant l'invention du cinéma tant l'ensemble ressemble plus à un livre d'images qu'à du septième art. Reconnaissons que le pauvre Franju s'entoure d'un casting particulièrement mou : si
Emmanuelle Riva et Jean Servais ont l'un comme l'autre deux de tension, que dire du couple le plus tartignole jamais vu sur un écran (Fabrice Rouleau (Thomas : "Imposteur!", c'est le mot) et Sophie Darès (de faux airs de Chiara Mastroianni, ce qui n'arrange rien) ont bien fait d'arrêter là - pratiquement - leur carrière ; ils ressemblent à deux pauvres pantins tout transis d'amour aussi convaincants que ma grand-mère quand elle faisait du cheval. Le moment culte survient quand même quand le Thomas joue le gars bourré, faisant littéralement penser à une pauvre prestation d'un môme de 8 ans dans une kermesse de quartier. Rosy Varte, déjà toute en gueule, ne relève pas le niveau en surjouant constamment (posez-là au milieu d'un boulevard vide et qu'on en parle plus), tentant désespérément de donner du rythme dans une oeuvre d'une platitude terne. La voix off d'un Jean Marais sous antidépresseur finirait presque par nous convaincre au final qu'il s'agit, en fait, d'une oeuvre pour maison de retraite qu'il faut regarder en sourdine. J'arrête là le massacre, mais franchement, si je reste un fan inconditionnel de Judex ou des Yeux sans Visage, ce Thomas a à mes yeux tout de l'affreuse imposture cinématographique - que Franju ait raté le train de la Nouvelle Vague, c'est une chose, qu'il lui soit à ce point passé dessus, c'est absolument effroyable. Une image, peut-être, à garder de ce récit (une "histoire d'amour" entre deux jeunes gens coincés sur fond de première guerre mondiale - en ce qui concerne le résumé, ça suffit amplement) plus morne qu'une plaine napoléonienne, celle de ce cheval en feu qui traverse soudainement un village en ruine : un brusque éclair de poésie surréaliste dans un film qui en manque cruellement. Terrible déception.
La Tête contre les Murs (1959) de Georges Franju
Un peu le cul entre deux chaises après la découverte de ce film de Franju qui vient de ressortir dans une version somptueuse - la collection magique The Masters of Cinema. On apprécie à la fois, avec bonheur, certaines images, un rythme, déjà quasi hypnotiques, la partition de Maurice Jarre relativement inspirée qui accompagne parfaitement l'univers "sur la corde raide" du cinéaste, des acteurs au taquet (des tout jeunots Anouk Aimée, Aznavour et Jean-Pierre Mocky, en jeune premier, aux plus expérimentés Pierre Brasseur avec la même barbe en collier que le professeur Thibault (moins tordant certes) et Paul Meurisse), un noir et blanc de grande classe et un sujet ambitieux (une adaptation de Bazin avec une heure dans un hôpital psychiatrique...), mais, mais, mais on a aussi parfois le triste sentiment d'assister à une mise en scène terriblement figée. Je me suis même surpris à retrouver le même tic que chez Carné (dans Thérèse Raquin notamment) avec ces champs/contre-champs très basiques (et des raccords approximatifs - surtout dans le son) enchaînés avec des gros plans sur les deux individus qui écarquillent de plus en plus les yeux... Après une grosse motivation en début de film, due surtout au fait d'assister, enfin, au premier long-métrage de Franju, le fighting spirit est un peu retombé en cours de route à mesure que le film lui-même perdait terriblement en intensité dramatique.
Dans chaque société, il faut mettre hors d'état de nuire les bêtes sauvages... C'est ce que pense grosso modo le père de François Gérane (Mocky, impec') quand il surprend son fils dans son bureau : ce dernier vient non seulement de brûler un dossier (le père est avocat) rien que pour emmerder son père, mais aussi de lui piquer de la thune; pour clore le débat, le François fout même une chtite baffe au pater : l'affront suprême. Le père se démonte po et appelle les flics pour faire interner son propre fils (bel esprit dans la famille) - incroyable mais vrai, certes, mais Bazin en avait lui-même aussi fait les frais... François se réveille tout halluciné dans cet hôpital - on dirait qu'il a une sorte de visage en cire, terrible - refusant de croire dans un premier temps à cette histoire de fous. Il va vite faire la connaissance du docteur (Pierre Brasseur) aussi sarkoziste que son pater (si on pouvait les garder à vie, "ces gens-là", comme dans une cage, ce ne serait pas plus mal! - la scène devant la volière de tourterelles où Brasseur parle de "ses enfants" : les fous ou les oiseaux même combat, des barreaux qu'il leur faut). Il rencontre aussi ses compagnons dont le tout mignon Aznavour qui rêve de devenir marin mais semble tout de même bien fébrile. Ce dernier s'impose tout de même rapidement comme son meilleur compagnon pour une éventuelle échappée.
Le rythme retombe terriblement, surtout parce que François ne semble pas beaucoup vouloir se remuer pour échapper à ce carcan. Il voit régulièrement Anouk Aimée dont il avait fait la connaissance juste avant d'être inerné, mais on ne peut pas dire que sa révolte soit ultra expressive - certes, le professeur Brasseur veille et lui inflige des calmants dès qu'il a des envies d'ailleurs mais tout cela reste bien sage... Un autre docteur (Meurisse) est beaucoup plus ouvert au niveau des méthodes thérapeutiques (plus fermé que Brasseur/Sarko po possible) mais ses méthodes "nouvelles" ont forcément du mal à s'imposer dans cette société aussi
conservatrice. Il y a là forcément une magnifique mise en abîme de la société de l'époque, dommage que Franju filme tout ce petit monde avec une sagesse de petit garçon obéissant - comme s'il ratait délibérément le train de la Nouvelle Vague alors en gare. De plus, cette oeuvre n'est jamais au niveau des Yeux sans Visage dans le côté troublant, voire fascinant des images. Il y a bien l'apparition spectrale du visage d'Edith Scob qui chante d'une voix fluette dans la petite église - une séquence qui possède une étrange poésie -, tout comme l'enterrement de l'un des fous d'un réalisme cru qui fout, lui, carrément des frissons; mais il manque définitivement une réelle "audace" chez le cinéaste trop respectueux du cinéma à l'ancienne (comme la contre-plongée un poil exagérée sur Pierre Brasseur trahissant une sorte de respect servile aux "maîtres" - qu'il n'ose finalement guère dépoussiérer ni remettre en cause au niveau de la forme). On se dit que Franju en a sous le pied au niveau du style mais sa conduite demeure résolument un peu trop pépère. Il aura d'ailleurs toujours un peu de mal à vraiment appuyer sur le champignon malgré quelques séquences, dans Judex ou Les Yeux sans Visage notamment, inoubliables. A se taper la tête contre... enfin, n'exagérons rien.
Le Sang des Bêtes de Georges Franju - 1949
Vous voulez du réalisme ? En voilà. Franju livre ici un film complètement border-line, d'une troublante ambiguité, et incontestablement un des films les plus brutaux et radicaux du cinéma français. Ca commence pourtant plutôt de façon champêtre : une voix off de jeune fille en fleurs, quelques images idylliques des portes de Paris, ses petits trains, son marché aux Puces, ses amoureux qui se bécottent, un petit tableau de Renoir qui traîne... On pense que Franju va nous emener vers ces lieux attachants et populeux, nous servir une sorte de poésie naturaliste à la Carné.
Aussitôt, après quelques plans, le film va nous opposer une violente fin de non-recevoir. Il va être question d'un enfer qui pousse au sein de ce paradis, en l'occurence les abattoirs de la ville. Dès les premiers plans, c'est affreux : un cheval foudroyé par le pistolet, qui fait un bond de 8 mètres avant de s'écrouler raide mort dans le sang de ses prédecesseurs. Puis un équarissage en bonne et dûe forme, commentée par une autre voix off (masculine et
très factuelle celle-là) comme un évènement anodin. Ca calme. La suite va être une succession d'images choc, décapitations de veaux, égorgements de vaches et abattage à la chaîne de moutons. Avec une passion profonde pour les gestes du travail (on pense au Sabotier du Val-de-Loire de Demy, versant apaisé de ce film horrible), Le Sang des Bêtes porte un regard à la fois dégoûté et fasciné sur cette antichambre de l'enfer. Fataliste ("il faut bien manger" dit la voix) et en même temps clairement choqué, Franju laisse filmer même l'insoutenable, quitte à se laisser aller à une certaine complaisance : il filme un foetus de veau abandonné sur un établi, ou monte la voix d'un ouvrier chantant "La Mer" sur des mares de sang.
C'est bien ça qui fait le côté troublant de ce film : qu'est-ce qu'il signifie ? Franju ne le sait sûrement pas lui-même, plus préoccupé par capter la vérité que par la comprendre. Il semble dans un premier temps faire une réelle différence entre la bestialité et l'humain, montrant ces hommes au travail avec une vraie compassion,
laissant la souffrance de la bête dans l'ombre. Mais petit à petit, le film ramène l'homme lui-même à cette bestialité, et humanise pour ainsi dire les animaux, comme si la frontière entre les deux était bien mince. Qui sont ces hommes qui tuent à longueur de journée ? Quelles sont leurs pensées ? Que sont ces bêtes précipitées dans l'enfer ? Ont-elles conscience de leur mort ? Autant de questions que Franju ne pose pas, mais qui apparaissent en filigranne dans chaque plan. La rigueur du filmage, l'absence apparente de jugement ou de sentiment vis-à-vis des images ne cachent pas une empathie gênée de Franju pour ces bêtes, et une angoisse prenante face aux travailleurs de la mort. Au final, une certaine poésie apparaît là-dedans, ou en tout cas une métaphysique étrange : à travers ces étalages de viande fumante encore animée de soubresauts, c'est un vrai questionnement face à la mort qui entre en jeu, une terreur presque mystique. En tout cas, tout ça reste durablement en tête, aussi bien les images insupportables que les sons horribles. Une expérience terrible.
Judex (1963) de Georges Franju
Il y a quand même quelque chose de jubilatoire dans ce Judex. Les quinze premières minutes sont proprement éblouissantes, Franju plantant l'atmosphère avec une mise en scène et des cadres proprement parfaits au service de ses personnages : le banquier véreux, le secrétaire à la crinière et la barbe blanche qui ne parviennent point à cacher un oeil malicieux, le détective pataud Coquentin qui ferait passer d'entrée de jeu Jean-Pierre Léaud, chez Truffaut, pour Sherlock Holmes, la jeune fille (Edith Scob) à l'allure de colombe blessée, tout ce petit monde s'observe, est observé, alors qu'une curieuse lettre accusatrice signée Judex circule de main en main; le banquier a jusqu'au lendemain pour avouer ses crimes sinon gare! Arrive alors la fameuse séquence de bal costumé sur la somptueuse musique de Maurice Jarre, de curieuses têtes d'oiseaux se jaugent, les douze coups de minuit sonnent et là, le drame totalement inattendu, même après 12 visions, survient. On jubile.
Ce premier quart d'heure est vraiment magique et même si la suite réserve son lot de rebondissements (invraisemblables souvent) et de séquences de bravoure, on demeure sous le charme de cet incipit aux petits oignons. Il est vrai qu'ensuite le scénario part un peu dans tous les sens, s'attachant de façon sporadique à certains personnages : le vengeur masqué - et déguisé - Judex et sa cohorte d'hommes en noir (et de bergers allemands - on repense aux aboiements terribles des chiens dans Les Yeux sans Visage), la délicieusement perverse et polymorphe Francine Bergé (fantômette, nonne, fille de guinguette ou grande dame en tenue de soirée), le brouillon Coquentin avec son chtit assistant d'un jour, la divine Silva Koscina (Daisy) quasiment nue et sexy en diable en trapéziste; le combat entre les deux femmes sur le toit, l'une gainée de noir, l'autre de blanc plaque d'ailleurs sur le visage un sourire imbécile de plaisir. On ferme les yeux sur les grosses ficelles du scénar et les coïncidences un peu téléphonées (- Je vais te tuer vieillard! - Mais non, Diable, tu portes la bague que je t'ai donnée à ta naissance! - Ciel, je suis donc ton fils!) en savourant ce récit d'aventures feuilladien comme on en fait plus, comme on ne sait plus en faire, bah va...
Le noir et blanc, définitivement, permet au film de vieillir cent fois moins vite que Nuits Rouges et les vieilles caisses (l'ambulance, démentielle) du début du siècle donnent au film un vrai cachet. Certains dialogues sont d'une vraie drôlerie - Coquentin qui narre ses histoire à la petite fille, squeezzant complètement son taff -, certaines situations sont tordantes (les menottes qui surgissent de l'intérieur du bureau alors que le bandit tente d'ouvrir un coffre), d'autres impressionnantes (les hommes en noir qui gravissent cet immense mur) voire pleines de poésie (la jeune fille en blanc abandonnée en route par les malfrats et sur laquelle veille un vaillant berger allemand sorti de nulle part). Franju nous trimballe d'un lieu à un autre (le château, le ptit bal popu, le bon vieux village de campagne, la maison délabrée, le caveau inquiétant...) avec une véritable aisance et ponctue ses différentes séquences de quelques intertitres par pure nostalgie. Nan, franchement, devant Judex je resterai toujours perplexe et bienveillant.
Nuits rouges (1974) de Georges Franju
Et dire que nous avions oublié ce bon vieux Georges dans la colonne de gauche. Bon, franchement, Nuits rouges est un peu nase et a terriblement mal vieilli, peut-être plus que Michel Drucker, même, qui a pourtant toujours été vieux. Moi qui adore Les Yeux sans Visage et Judex (que je n'ai pas revus depuis longtemps), grosse déception avec ce Fantômas assez fauché qui croise une Irma Vep
vintage po crédible une seconde (ah oui, jolie, très rousse ce qui n'est pas bien malin pour se faire repérer la nuit, gainée dans sa combi de cuir et sautillante sur les toits mais comme quoi cela ne suffit po). Ca commence avec une histoire de Templier - on a retrouvé le trésor... le trésor, on l'a retrouvé! (voir Bacri pour la diction dans Un Air de Famille) - digne du Da Vinci Code, c'est dire, et ça finit en course poursuite sans queue ni tête : un vieux commissaire nullos, Patrick Préjean en détective absolument consternant (Séraphin Beauminon! ou l'art de l'onomastique) et des Templiers super ringards aux trousses de l'homme sans visage (ou au mille visages c'est selon), un type (Jacques Champreux, petit-fils de Feuillade, attention, également scénariste) qui a acheté une cagoule rouge, en promo, chez des Corses peu regardants. C'est un peu une parodie sans trop le vouloir... Les acteurs ont la même diction que Jean Dujardin dans OSS 117, les seconds rôles jouent comme des clients de Prisunic, et les mini-radios, dernier cri, font la taille de mon pied. On a droit à des taxis téléguidés à pleurer de rire et des scènes de combats qui feraient passer le Grand blond pour un violent. Mention spéciale pour la création, avant l'heure, de l'homme sarkozien, un individu décérébré que l'on peut remettre dans sa boîte en période de chômage. Bon je suis un peu honteux, ami Georges, de flinguer à ce point cette version ciné (il existe aussi une version télé en 8 épisodes, diable), promis, je me ferais tout humble devant Judex.
























