Dans l'Ombre de San Francisco (Woman on the Run) (1950) de Norman Foster
Quel dommage que la version DVD de ce film ne soit pas à la hauteur car il y a vraiment de très bonnes petites choses dans ce Noir : déjà, comme nous l'indique gentiment le titre, cela se passe à San Fransisco, ville entre toute des polars ; ensuite l'idée de départ est bougrement maline : un type (Ross Elliott) est témoin d'un meurtre mais refuse de suivre la police et disparaît dans la nature ; sa femme (Ann Sheridan), avec laquelle il y a pourtant de l'eau dans le gaz depuis un certain temps, part à sa recherche et découvre beaucoup de choses qu'elle ignorait sur son mari : cela ravive automatiquement sa flamme ; pour l'aider dans ses recherches, elle reçoit le soutien d'un journaliste (Denis O'Keefe) en quête d'une exclu... seulement ce dernier s'avère rapidement être le tueur : notre Ross se retrouve donc avec, à la fois, l'amour et la mort aux trousses ; il y a aussi dans un second rôle un chien (quoi ?) qui accompagnait Ross lors du meurtre : jusqu'au bout, on suppose qu'il va jouer un rôle cruciale dans l'enquête à défaut de pouvoir témoigner (ouaf) ; on a droit enfin également à un final hitchcockien dans une fête foraine lors de laquelle culmine forcément le suspense entre cris de peur et crise de rires. Bref, on est gâté.
Ann Sheridan ne se fait plus guère d'illusion sur son mari et sur leur relation ; le sachant en danger - avec un tueur à ses basques -, elle va tout de même faire l'effort de le retrouver. Si la bougresse parvient finement à
semer les inspecteurs de la police (elle tient à se retrouver seule à seul avec son mari) - son escapade par le toit de leur appart ou encore la craquante fausse piste lorsqu'elle embrasse quelqu'un dans la rue qu'elle fait passer pour son mari : pendant que l'inspecteur interroge le gars, elle prend la poudre d'escampette, eheh -, elle a plus de mal à se défaire de ce jeune journaliste qui a soif d'un scoop. Ce n'est po livré un gros secret que de dire qu'il s'agit du tueur (bien vu le coup du briquet pour l'identifier) puisqu'on se rend compte très rapidement du bazar ; la tension monte d'un cran avec cette magnifique idée de scénariste : plus cette femme découvre de petites choses touchantes et des secrets sur son homme - qui pensait constamment à elle sans qu'elle en prenne vraiment conscience (les mannequins qu'il fait à son effigie... avec un air sévère, sa maladie cardiaque qu'il n'osait lui avouer...), plus elle se rapproche donc de lui sentimentalement et physiquement (Ross a laissé ici ou là des indices pour qu'elle découvre sa cachette sans que la police, elle, n'en soit capable... Bien belle idée, là encore, que cette énigme de l'endroit où "il l'a perdue une première fois"), plus elle le met finalement en danger...
Ann Sheridan apparaît comme une femme une peu dure au premier abord mais qui se déride à mesure qu'elle accumule les preuves d'amour de son mari ; Denis O'Keefe est absolument parfait en journaliste dont le sourire dégouline alors que le tueur en lui est d'une froideur glaciale - pauvre ptite chinoise qu'il ratiboise en moins de deux, passant juste après à deux pas de la scène du crime en compagnie d'Ann avec un sang-froid terrifiant... Le final dans cette fête foraine entre enseignes illuminées et petits coins affreusement sombres (la discussion entre Ann et Denis, puis celle entre Ann et son mari et enfin la confrontation entre celui-ci et Denis) est forcément trépidante, le spectateur se mettant à genoux pour prier, espérant que le réalisateur oublie en route le genre de film qu'il tourne (putain pas de drame nom de Dieu!) et que nos deux tourtereaux, après cette aventure bien singulière, se retrouvent together plus amoureux qu'au premier jour (avec le chien... mouarf)... Foster, dont on avait particulièrement apprécié Kiss the Blood off my Hand, signe une nouvelle pitite perle qui mériterait amplement de bénéficier d'une édition DVD digne de ce nom.
Les Amants traqués (Kiss the Blood off my Hands) (1948) de Norman Foster
Bien belle alchimie entre Burt Lancaster et Joan Fontain dans ce formidable film noir croquignolet en diable. On a beau être dans un schéma classique et rebattu - ils n'ont apparemment rien en commun si ce n'est leur solitude (Burt est brut de pomme, Joan est douce comme du cidre), vont se rencontrer dans des circonstances on ne peut plus surprenante (Burt se cache par hasard dans la chambre de la Joan alors qu'il est poursuivi par une meute de flics) et vont rapidement devenir inséparables... -, on s'attache immédiatement à ces deux âmes (rescapés de la seconde guerre, chacun avec son trauma) qui semblent avoir enfin trouvé un port d'attache. Reste encore à se battre contre les maîtres chanteurs et les propres démons d'un Lancaster encore bien fébrile (il est nerveux le Burt dans son genre : eh vieux tu peux me filer une clop... Oh mince je lui ai filé une bègne et sa tête a explosé sur le trottoir, po de bol...).
Le film démarre sur les chapeaux de roue avec une course poursuite dantesque dans de petites rues humides titillées par le brouillard (sourire angélique de votre chroniqueur). Un patron de bar a eu la mauvaise idée de venir déranger Burt collé à sa bière, il gît maintenant la tête au pied de son piano, mort... Burt détale comme un lapin dans ces ruelles sombres, alors que toute la ville semble s'être mise à sa poursuite. Il trouve enfin refuge dans un appartement : il lui faut gérer la jeune femme qui s'y trouve, mais la Joan n'a pas forcément l'air du genre à
paniquer... Après ce stupide "incident" (ah po fait exprès, mon poing est parti tout seul, je te jure), Burt, point inquiété par les flics, tente de repartir à zéro : il colle aux basques de la Joan et nos deux jeunes gens de se retrouver dans un zoo (jolie séquence où l'on perçoit toute la légèreté et l'humour du Burt tout en prenant conscience des ravages sur son esprit de la guerre - guerre durant laquelle il s'est retrouvé prisonnier). La Joan tente bien de prendre ses distances mais elle craque rapidement pour cette montagne de muscle à la sensibilité à fleur de peau - on dirait une pub pour un après-rasage, je m'en excuse. Ils se filent un premier rencard pour assister à des courses de chevaux et la complicité est rapidement au rendez-vous... Seulement le Burt doit non seulement se coltiner un type crapuleux (Robert Newton, la peau qui suinte) - témoin lors de l'accident tragique du bar, il tente de l'associer à des coups foireux - et a encore du travail à faire pour contrôler ses nerfs : alors qu'il est paisible avec la Joan, un gros gazier vient les importuner ; un premier coup de poing dans ta face, puis un flic assommé dans la foulée... seulement cette fois-ci le Burt se fait serrer : il écope de six mois de prison et de dix-huit coups de fouet (c'est pire que la Malaisie, les States...!). A sa sortie, la Joan est prête à lui donner une seconde chance mais le gars Robert n'a pas dit son dernier mot pour tenter de le faire chanter...
Des passages étonnamment lumineux (le champ de course, une ballade sur une colline...) qui tendraient plus à faire croire qu'on se trouve parfois dans un sympathoche film romantique que dans un film noir qui alternent cependant avec de véritables pointes de violence (des bastons, un Burt fouetté à mort ou encore un type poignardé sur la fin...) et des scènes en ombre chinoise fracassantes. L'ultime séquence, comme un écho à la première, est une course poursuite by night in the mist sauf que cette fois-ci c'est le Burt qui part aux trousses d'une Joan qui a complètement perdu les pédales... Des amants prêts à lutter ensemble contre la terre entière ou voués à l'échec - ben ouais, on est dans le "noir" quand même ?... Joli suspense final qui fait de cette œuvre au titre savamment troussé (Kiss the blood off my hands, c'est po mal quand même) une bien belle petite réussite dans son genre.
Voyage au Pays de la Peur (Journey into Fear) (1943) de Norman Foster
Une bonne vieille et classique chasse à l'homme propre au film noir, avec ce pauvre Joseph Cotten poursuivi en Turquie par des tueurs nazis, relevée de petites pointes d'humour décalé avec la présence de personnages hauts en couleurs - de Welles qui s'en donne à cœur joie en chef de la police secrète turque à ce tueur bedonnant (et terriblement maladroit) en passant par ce capitaine de bateau hilare à chaque fois que Cotten tente de lui faire part de ses problèmes... Une impression d'ensemble toute de même quelque peu mitigée à la vue de ce film relativement court : si le réalisateur semble prendre tout son temps pour nous faire rencontrer cette foule d'individus disparates et cosmopolites sur le bateau pris par Cotten pour tenter de semer (en pure perte) les tueurs, il semble que des pans entiers de l'histoire sont laissés de côté en cours de route (notamment la relation entre Cotten et Josette (Dolores del Rio) qu'on a quand même bien du mal à suivre...).
On se laisse néanmoins séduire par cette situation quelque peu étrange dans laquelle se retrouve Cotten, qui, lors de sa traversée, a bien du mal à savoir à quel saint se vouer, à qui faire véritablement confiance. On se marre parfois franchement au détour de quelques situations qui frôlent l'absurde - ce "socialiste" qui, pour que Cotten se protège, file un parapluie avec un embout pointu et un canif grand comme mon pouce (on voit bien que Cotten n'est po vraiment équipé pour se sortir de cet imbroglio mais trouvera malgré tout une ingénieuse utilité au canif) - et on apprécie surtout l'originalité de quelques séquences (la scène d'ouverture - réalisée apparemment par Welles himself - avec cette caméra qui s'élève dans les airs avant de s'immiscer dans l'intérieur de ce tueur fan de 78 tours rayés) et celle d'autres plans relativement surprenants (cette "déstabilisante" contre-plongée sur Cotten hésitant à quitter le navire ou ces plongées magnifiques alors que Cotten, Welles et le tueur tentent d'"escalader" l'hôtel sous une pluie battante, sur la fin du film). Un final relativement haletant en soi, même si là encore on a parfois l'impression de "véritables trous" dans le scénar. Des hauts et des bas quoi, mais un voyage intriguant qui vaut malgré tout le détour, voilà.
Noir c'est noir, c'est là















