Ragtime de Milos Forman - 1981
Ragtime en a pris un coup dans les gencives en 30 ans, et pour tout dire ce genre de produits estampillés 80's à mort a bien du mal à résister au vieillissement. Les intentions de Forman sont pourtant tout à fait louables, et son ambition aussi : le gars voudrait nous faire vibrer avec une histoire d'injustice sur fond de discrimination raciale dans l'Amérique ségrégationniste des années 1900. Un petit pianiste de jazz noir est embringué dans une historiette idiote de racisme ordinaire, il décide que c'est inacceptable, et il tombe dans un terrorisme qui se retournera contre lui et ses idées. On le voit, Forman recherche la corde humaniste, et la fait d'ailleurs parfois vibrer. Côté style, le projet est transparent : lui aussi veut sa fresque à la New-York New-York, ses reconstitutions au taquet et ses moyens délirants. Il l'obtient, et ne sait guère quoi en faire : certes, les costumes sont vraisemblables, l'ambiance y est, la patine des décors est impeccablement rendus par une couche au brou de noix de la meilleure qualité, la musique (excellente) est d'époque, mais tout ça sent le réchauffé, le déjà-vu (en mieux) chez d'autres. Forman manque encore du souffle qu'il trouvera avec Amadeus pour s'atteler à un projet aussi pharaonesque ; son Il était une fois en Amérique est trop sage, trop scolaire, trop académique pour vraiment emballer.
Ça se regarde sans déplaisir, les acteurs ont du bagout (ou des bajoues, comme notre bon Jimmy Cagney qui vient faire un tour-surprise là-dedans), il y a quelques séquences bien glamour... mais ça ne prend jamais réellement. Forman multiplie les trames sans nécessité : pourquoi parler de cette prostituée (Elisabeth McGovern, pas terrible) ou de ce dessinateur russe devenu cinéaste ? Ils ne servent qu'à une image finale assez téléphonée (la nouvelle Amérique, avec cette "famille" constituée d'un père russe, d'une mère bourgeoise américaine, d'un bébé noir), alors que leurs tribulations prennent une bonne partie du film. Pourquoi nous montrer un assassinat de vengeance amoureuse au début ? On ne sait pas trop, et le film aurait dû se contenter de sa trame principale et durer une heure de moins sûrement (c'est très long, fresque oblige). D'autant que, quand il en revient à celle-ci, il est plutôt bon dans l'écriture des personnages, qui sont subtils, complexes : le héros, notamment, est bien dessiné dans son indignation qui se transforme en révolte imbécile, et qui finit par se mordre la queue. Il a un dialogue avec un prédicateur black qui marque des points dans son questionnement : à force de lutter pour sa reconnaissance en tant que noir, le gars finit par faire le contraire de ce qu'il faudrait, et par se retourner contre sa propre identité. C'est pas mal, et on sent qu'il y a de l'intelligence derrière tout ça, et pas juste une moralité consensuelle. Rien de déshonorant donc, non, mais un film très oubliable, très concerné sans aucun doute mais qui ne parvient pas à transmettre sa colère.
Valmont (1989) de Milos Forman
Si j'avais fait part de quelques réserves sur la version de Frears, force est de reconnaître que l'adaptation de Forman via le grand Jean-Claude Carrière est encore un ton... en dessous. Produit par l'ami Claude Berri, c'est un peu Laclos chez les Télétubbies. Je gardais le souvenir d'une mise en scène légère, aérienne avec des acteurs rajeunis et moins monolithiques que dans le Frears, il y a en effet de la légèreté mais qui tire irrémédiablement vers le niais (à l'image, entre autres, des séquences interminables entre Cécile habillée en bonbon rose et Danceny nous tuant avec sa harpe)... Quelle atmosphère champêtre, sinon, propre à la déconne dans cette vision du gars Forman : Valmont drague la fadette Meg Tilly et tombe à l'eau (oh oh oh), Valmont s'amuse avec la jeunette Cécile en faisant un duel avec des morceaux de bois en guise d'épée et feint d'être mort (ah ah ah), Valmont danse avec icelle et sautille en l'air (eh eh eh), non franchement l'ambiance est plutôt à la grande rigolade ; Annette Benning et Colin Firth se fendent la pipe du matin au soir, faisant finalement un pari plus pour la forme que pour chercher à torturer l'autre... C'est rafraîchissant, c'est gai, c'est couillon comme tout et à dix lieues de l'esprit vicieux et noirissime du livre de Laclos. Quand Forman décide soudainement de faire dans le "drame", c'est soit d'un pathétisme terrible (pauvre chtite Meg Tilly en pleureuse, déjà qu'elle faisait pitié au soleil alors sous la pluie... po po po le chtit bout tout tristoune...), soit guère crédible ("Bon ben puisque c'est ça, c'est la guéguerre entre nous, nanananère, lance une Annette Benning aussi vénéneuse qu'un caniche nain - je rappelle pour ceux qui ne sont point familiarisés avec les bêtes que le caniche n'est un animal que peu vénéneux). Même quand l'heure est au tragique, il faut que le Forman, décidément impayable (et je ne parle point de tous les petits décrochages sur les domestiques toujours un peu tire-au-flanc, rororoh), tente de nous faire nous taper sur les cuisses - Valmont complètement bourré lors de son duel avec Danceny ramenant trois gaziers qu'il a pécho dans une taverne avec des trognes trop marrantes - mdr. Les allusions sexuelles dans le langage sont quasiment nulles, les scènes sexuelles interdites au moins de six ans (il a posé sa tête sur les fesses de la fifille, dis donc), les métaphores sexuelles pitoyables (Valmont est avec Meg et... hum hum le domestique couvre trois bougies avec un éteignoire - clic clic, ah ouais d'accord). On touche le fond du trou avec le final d'un grotesque absolu : Valmont meurt mais laisse un héritier et finalement tout est bien qui finit bien (merci Berri) sauf Merteuil qui fait un peu la tronche - une chtite bouderie mais elle ne gâche po trop la fête, c'est l'essentiel. Quel beau sens de la reconstitution historique tout de même avec tous ces figurants en costume, ces incontournables scènes de nuit éclairées à la bougie toutes jaunasses, ces airs de clavecin qui flottent constamment dans l'air, hein, oui, je déconne. Des liaisons mielleuses, c'est cela.
Vol au-dessus d'un Nid de Coucou (One Flew over the Cuckoo's Nest) de Milos Forman - 1975
Un classique qui n'a pas tant vieilli que ça et qui fait encore aujourd'hui tout son effet. Les motifs de ce film sont maintenant tellement connus (le bonnet de Nicholson, la musique à la scie, le gros plan sur l'électro-choc) qu'on pourrait s'attendre à ne plus vibrer à la revoyure. Loin s'en faut : Forman a tellement réussi sa galerie de personnages, ses atmosphères et ses dialogues, que One Flew overs the Cuckoo's Nest garde tout son charme, aussi bien dans le côté violent que dans le côté comique.
Je ne suis pas un grand fan de ces constructions d'acteurs qui visent l'Oscar, mais le fait est que dans ce film, on est bluffé par la véracité des comédiens : du bègue Billy Bibitt tourmenté par sa mère et puceau malgré lui, à Martini qui ne comprend rien aux règles des jeux (il avale les hôtels du Monopoly avec un bel élan), du dangereux Taber au regard de fou, à ce cocu psycho-rigide qui affiche constamment une tronche d'enterrement, les personnages font franchement 90% de l'intérêt de la chose. Forman sait toujours les regarder avec une caméra très frontale, qui leur ménage à chacun leur moment de gloire. C'est toute la beauté de ces successions de gros plans montés au millimètre dans les
séquences de réunions, les plus belles : une phrase, un geste, puis l'éventail des réactions captées en plans serrés. Il y a là une précision de mise en scène super-efficace, qui nous donne l'impression d'être immergé au milieu de ces barjots. Au premier rang des acteurs, bien sûr, il y a la lugubre Miss Ratched (Louise Fletcher et son visage complètement opaque absolument effrayante et monstrueuse) et surtout McMurphy, alias Jack Nicholson : son jeu toujours à la frontière entre le clownesque et la vérité psychologique, son goût du "jeu" (au sens enfantin du terme), son travail absolument énorme sur son visage et sur ses rythmes de diction, nous confirment la chose : c'est le meilleur. Vraiment spectaculaire de le voir jongler entre l'humour et le tragique, dans une palette d'expressions effarante qui va de la pure horreur (le masque grec lors de la scène des électro-chocs, les sourires inquiétants à la Shining) à la farce pure (la scène d'escapade en bateau ou le déchaînement improvisé pour le match de basket. Sur ses traces, Forman tente avec bonheur le coup de l'humour au sein d'une histoire absolument effrayante, prenant même le risque de nous faire rire avec le handicap et la misère psychologique : ses "freaks" sont souvent hilarants, mais jamais Forman ne nous met au-dessus
d'eux, jamais son regard n'est moqueur ou condescendant : le film respire réellement l'humanité, mais sans mièvrerie et en sachant aussi rire des déviances de chacun.
Pour le reste, on connaît l'efficacité de ce film, très joliment raconté et écrit, et nous assénant plusieurs coups de poing bienvenus, pas la peine d'y revenir. Un classique, vraiment, à revoir encore et toujours.
Taking Off de Milos Forman - 1971
Le premier film américain de Forman est quelque peu oublié, et franchement c'est dommage, car il est parfaitement rigolo. Non pas que ce soit un film fondamental, reconnaissons-le, mais sur le sujet (le flower-power), c'est sûrement un des plus nuancés et des plus osés de l'époque. Formellement, c'est assez bancal, le montage se voudrait virtuose mais ne mène à rien. On suit en parallèle deux "trames" : d'un coté les auditions d'un concours de chant, défilé drolatique de donzelles qui brocarde gentiment la niaiserie sentimentale des chansons "engagées" des 70's, Joan Baez en tête. On y voit des visages de jeunes filles, aussi éclectiques que possible, y anôner des bêtises sur un air très inspiré (genre "même les chevaux ont des ailes" ou "fuck the fishes, fuck the cats, but first fuck me", genre...). Cette partie renoue avec un l'humour sévèrement caustique des films tchèques de Forman, qui utilisaient déjà cette jeunesse féminine un peu concon pour brocarder les espoirs miteux de la génération flower-power. A la fois manipulées et désireuses de l'être, niaises et pas si dupes (elle sont pour la plupart complètement pétées aux amphètes durant toutes les auditions, et savent très bien qu'elles n'ont pas vraiment de talent), elles sont filmées par Forman à l'inverse de ses collègues de l'époque, et à l'inverse aussi de ce qu'il fera dans Hair : pitoyables, assez nulles, mais en même temps tendrement regardées.
L'autre partie du film, ce sont les aventures d'un couple de bourgeois dont l'adolescente a fugué. Leurs recherches vont les mener eux-mêmes aux frontières de l'expérience psychédélique, et vont leur donner l'occasion de pénétrer à leur tour dans l'univers hippie de la génération suivante. Les deux acteurs sont très drôles, et les situations inventées par Forman ne manquent pas de culot. Le grand moment de bravoure, c'est bien sûr la séquence où, pour mieux éprouver ce que peut ressentir leur fille, ils se livrent à une séance de fumage de joint dûment dirigée par un junkie hilare. On y apprend tout simplement comment fumer un bon pétard dans les règles de l'art, et l'effet de la fumette sur ces bourgeois fardés et ébahis n'est pas sans rappeler les jeux de massacre orchestrés par un Buñuel (Jean-Claude Carrière est d'ailleurs co-scénariste de la chose). La scène se concluera par une partie de strip-poker qui réunira enfin les deux parties du film, et donc les deux générations. Forman, c'est tout à son honneur, renvoie dos à dos la jeunesse superficielle et faussement politisée et les adultes coincés, refusant d'accorder un satisfecit à l'un ou à l'autre parti : le mouvement hippie est tout aussi discutable que les gens qui le fustigent, 1 partout. Cette nuance tranche parfaitement avec le manichéisme d'autres films sur le sujet (Alice's Restaurant ou The Wall par exemple).
C'est vrai que, dans le mélange des deux parties, Forman se montre moins habile. Il voudrait jongler sans transition entre les deux espaces, les deux inspirations, les deux trames, et finit par produire quelques scènes assez illisibles, et ce montage n'est pour tout dire pas très signifiant. A part l'effet de hiatus plutôt agréable, on a du mal à voir le rapport concret entre ces scènes presque documentaires de l'audition et celles assez théâtrales de la recherche de la fugueuse. Quelques effets de mise en scène ont également pris un coup de vieux (franchement, le zoom rapide, à part chez Visconti et Leone, c'est un effet malaisé), et ce n'est pas du côté de la mise en scène qu'il faut chercher la qualité de Taking Off. Côté regard sur l'époque et finesse, par contre, un bien beau moment.
Les Amours d'une Blonde (Lásky jedné plavovlásky) de Milos Forman - 1965
Peut-être pas le plus profond des films tchèques de Forman, mais sûrement le plus libéré des carcans esthétiques de l'époque, et du coup celui qu'on peut le plus rapprocher de la Nouvelle Vague. Les Amours d'une Blonde est le portrait d'une jeune fille à travers, oui, ses amours hésitantes et ses excès de sentiments. Après s'être attaqué à l'âme masculine de 20 ans dans L'As de Pique, Forman aborde avec une infinie douceur celle féminine, et touche au plus près de l'innocence teintée de danger des premiers émois amoureux. La formidable actrice qu'il a dégottée (Hana Brejchova), minois de petit oiseau, grands yeux étonnés, mais qui sait aussi jouer la malice et les petites poses agaçantes de la gente, est pour beaucoup dans la prodigieuse photogénie du film ; Forman a trouvé là une présence de cinéma rarement atteinte. Que ce soit dans les gros plans ou dans les plans d'ensemble, cette fille casse la baraque.
Le film lui oppose des présences masculines variées, depuis les militaires bavant de bière et remplis de testostérone jusqu'à un petit pianiste sentimental, depuis la génération précédente des pères de famille, paresseuse et lâche, jusqu'à la bande de petits cons habituelle dans ces premiers films formaniens. C'est drôle, subtilement observé, souvent très acide, mais la comédie se teinte indéniablement d'un aspect dramatique, effrayant, tendu, qui finit par éteindre les rires : on sent bien qu'être une jeune fille dans les années 60, pour Forman, c'est se heurter à plein de risques effrayants, à pleins de mystères : le sexe et ses énigmes, les garçons et leurs intentions bonnes ou mauvaises, les bonnes manières, la jalousie des copines, etc. Forman sait se montrer très cruel dans certaines séquences : une grande violence contenue dans cette scène où des garçons, voulant offrir une bouteille à leurs proies féminines, se trompent de table et reprennent la bouteille à trois pauvres nanas terrassées ; pas grand-chose, juste une petite moue de vexation et de tristesse qu'on voit sur le visage de l'une d'elles, mais ça suffit pour bouleverser et rendre compte d'un état du monde désespéré.
Mais malgré ce fond sombre, le film reste une très belle déclaration d'amour à la jeunesse qui s'émancipe, libérée, et qui finalement affronte la vie avec gourmandise. Les scènes de couples entre l'héroïne et le pianiste sont superbes, touchantes comme tout parce que filmées dans leur plus simple appareil, amoureusement, physiquement, sans complexe. Comme Truffaut ou Scorsese à cette époque, Forman sait capter quelque chose d'inneffable dans ces jeunes gens qui découvrent la vie et se foutent des conventions, sans révolte, sans cris, juste en étant sincères et entiers. La jolie photo, le talent inchangé pour planter des ambiances drolatiques et délétères en même temps, la musique en porte-à-faux mais pourtant très juste, le sens du rythme, font oublier les petits défauts du film (un certain désordre dans la construction, une impression de saynettes parfois déconnectées les unes des autres). Bien joli.
Au Feu les Pompiers ! (Hori Ma Panenko) de Milos Forman - 1967
Milos Forman livrait avec Au Feu les Pompiers une petite merveille de finesse, et c'est étonnant de voir comment il a pu tomber par la suite dans un tel académisme consensuel. Aussi agréable au premier qu'au deuxième degré, ce film ramassé (1h10), virulent et gaguesque est avant tout une tuerie au niveau du tempo et du sens du détail. On assiste à un bal des pompiers ringard, avec ce que ça comporte de salles polyvalentes poisseuses, de tombolas pourries et de miss Pompiers affreuses. Le portrait de la fête provinciale est hilarant : Forman sait comme personne gérer les rythmes pour rendre le moindre personnage, le moindre micro-détail, imparables. Tout est profondément juste, pour peu qu'on ait un jour assisté à ce genre de cérémonial antique (en passant : grand bal dans mon bled samedi, avec Eddy Charmant à l'accordéon, venez nombreux). On est plongé dans cette atmosphère en deux temps-trois mouvements : il suffit que la caméra s'attarde sur une de ces filles un peu trop enveloppée, sur un de ces petits vieux dignes, sur un de ces garçons beurrés, pour que l'ambiance touche immédiatement dans sa véracité. C'était déjà le cas dans L'As de Pique, et ça se confirme ici : Forman sait capter avec génie l'esprit des petites
villes, à travers le bal surtout. Il y a franchement un gag toutes les 10 secondes, à chaque fois désopilant, et on revoit défiler tous les personnages traditionnels de la ruralité (le maire, le doyen, la bande de jeunes, le chef des pompiers, l'oie blanche, etc.), avec un bonheur total.
Mais bien sûr, Forman va beaucoup plus loin que la simple chronique sociale. Le film se passe en Tchécoslovaquie par des temps agités (1967), et on sent bien que derrière tout ça se cache à peine une allégorie de la politique du pays. Le staff des pompiers, ridicule dans sa raideur, loser comme c'est pas possible, devient vite un symbole presque pas voilé de l'Etat dans son entier, avec toutes ses tares : pitoyable, voleur, corrompu, loin de la réalité et de sa jeunesse, prêt à tous les scandales du moment qu'ils ne sont pas dévoilés, condescendant, minable, et ridicule comme c'est pas permis. La critique est frontale et hyper-caustique, et on est bluffé par le scénario, qui sait toujours nous faire rester dans la farce pure tout en balançant à la gueule de ceux qui nous gouvernent. Le film prend brusquement un virage audacieux qui vient définitivement
confirmer cette impression : le feu prend, durant la fête, dans une maison voisine. On assiste alors à l'entrée en scène du Peuple, avec majuscule, dans ce petit monde fermé sur lui-même, en la personne d'un papy désespéré, qui est en train de tout perdre. Son arrivée en pyjama en pleine tombola, alors que tous les lots ont été volés par les participants, est une des images les plus frontalement amères qu'on puisse voir. Pendant que le monde brûle et pleure, les dirigeants font la fête, semble bien être le message proto-punk du film, qui se termine d'ailleurs par ce même pépé entrant dans son lit sous la neige qui tombe. Finalement, cette fête de village a tout de la danse infernale, et on ressort de Au Feu les Pompiers assommé par l'audace et le ricanement de Forman, qui n'a jamais été aussi caustique que dans ce pamphlet violent qui prend des airs de comédie légère. Respects profonds pour ce petit réalisateur tchèque qui a su se lever dans un moment tragique de l'Histoire.
L'As de Pique (Cerný Petr) de Milos Forman - 1964
Pas très sexy, la vie du jeune Tchèque des années 60, si on en croit ce premier film de Forman. L'As de Pique est une sorte de manifeste Nouvelle Vague sans cette impression de libération des moeurs : on reste au ras du quotidien tristoune d'un jeune gars, traînant son mutisme et son manque d'entrain de petits boulots nazouilles en balloches ringards. Le regard est pourtant tendre et attachant, le jeune homme apparaissant souvent bien nigaud mais aussi bien de son temps, buté, amoureux et finalement sympatique.
C'est, comme dans la Nouvelle Vague, une belle impression de cinéma en toute liberté, se moquant souvent du cadre du moment qu'on a cette impression de "prise sur le vif" : les longues séquences dans l'épicerie, dans laquelle Petr est engagé comme surveillant/espion, sont parfaites dans l'alternance des cadres "amateurs", comme si tout était effectivement capté par une caméra cachée, et d'autres beaucoup plus recherchés. De même pour les scènes en extérieur, qui semblent volées de loin par un Forman qui n'a pas peur de mettre le nez dans la ville. Il y a aussi une scène de bal qui
jongle entre la fiction et la réalité avec inspiration, et qui sait à merveille capter un esprit (les nouvelles danses trémoussantes de la jeunesse), une ambiance (le glauque des soirées avinées), voire une société (le difficile côtoiement de l'ancienne génération et de la nouvelle, à travers musique ringarde et morale rigide). Ce faux bricolage alterne avec de très beaux cadres sophistiqués, notamment des gros plans de toute beauté où les visages sont soigneusement composés dans le plan pour rendre pleinement les rapports entre les personnages (le père et le fils, surtout).
On cherche là-dessous un fond politique, et on le trouve dans ce portrait d'un "espion" malgré lui, contraint de surveiller ses contemporains mais ne sachant pas comment intervenir, buttant contre une vision sociale vieillie de la part de ses aînés, et se retrouvant finalement face à lui-même et à sa vie dans un joli plan où il se reflète dans une vitre. Forman fustige surtout les anciens, complètement dépassés par l'évolution des moeurs (le père qui veut refiler un bouquin d'éducation sexuelle à son fils), encore ancrés dans les anciens modèles alors que leurs enfants ne rêvent que de sexe et de vodka. C'est
d'ailleurs dans les scènes amoureuses que le film trouve une réelle issue : les rencontres entre Petr et son amoureuse sont craquantes, d'autant que le gars est bien ballot devant cette découverte des sens ; son camarade lourdaud (Cenda) est lui aussi assez génial dans ses fanfaronnades creuses et sa lâcheté de gamin ("Reluque-moi" dit-il à ses potes dès qu'il ose approcher une fille à moins de dix mètres). Un film charmant qui fait presque figure aujourd'hui de documentaire sur un pays et une époque. Beaux premiers pas.
Man on the Moon de Milos Forman - 1999
Reconnaissons d'abord à Forman un grand courage : pendant près de 2 heures, on assiste à un film sur un comique jamais drôle. Plus fort que The King of Comedy de Scorsese (qui enregistrait la dépression du sans-talent), plus fort que Broadway Danny Rose de Woody (qui présentait le talent face à la médiocrité), Andy Kaufman, personnage principal de Man on the Moon, est nul, jamais drôle, pitoyable et egocentrique, et il est filmé tel quel. Reconnaissons également à Forman une constance dans ses attirances vers les gens de "mauvais goût" : Mozart, Larry Flynt et Andy Kaufman forment un tiercé intéressant si vous êtes invités chez Madame la Baronne. Reconnaissons enfin que son film se laisse sagement voir, sans trop d'ennui. Il y a là assez de rebondissements et de personnages bien dessinés (la palme à Danny DeVito et Courtney Love, tous les deux très émouvants) pour occuper l'oeil et l'esprit quelques temps.
Mais voilà : il faudrait expliquer à Forman qu'un artiste a le droit d'évoluer aussi, et qu'on ne lui demande
pas de nous refaire éternellement Amadeus. D'autant que l'esthétique de ce dernier, à la revoyure, a pris un méchant coup de vieux. Il y a peut-être d'autres façons de raconter des biographies que par ces éternels passages obligés (enfance, galères, succès, amour, excès, mort). Je l'avais déjà dit pour Walk the Line, mais personne m'écoute. Du coup, Man on the Moon est le même film que les autres, voilà tout. On a même droit au coucher de soleil sur la mer face à un Kaufman cancéreux. Beurk. Ce qui marchait il y a 15 ans ne marche plus forcément, Milos. C'est presque comme si les premiers films du gars (la période tchèque) avaient moins vieilli que ce film de 1999.
Et puis, il faut bien que je fasse un aveu : Jim Carrey me fait toujours rire comme une séance chez le dentiste. Voilà, c'est dit. Je sais qu'il est de bon ton de dire que c'est le nouveau Brando pour le moins, mais que voulez-vous : ses roulements d'yeux, sa voix de Buggs Bunny, ses tempos interminables, ses grimaces, me laissent d'une froideur totale. Dans l'humour, la période est à la régression (blagues de potache, déification de De Funès, etc.) et Carrey est bien tombé. On peut préférer un peu plus de subtilité (Dustin Hoffman dans Lenny, c'était quand même autre chose).
En résumé : Man on the Moon se laisse regarder. Et je suis pas sûr que ce soit une grande qualité.





