Chesty : A Tribute to a Legend (1976) de John Ford - version longue
Une petite rareté de John Ford pour conclure (quasiment : qui possède The Brat, nom de diou ?) cette odyssée : un documentaire avec John Wayne himself en commentateur qui rend un hommage enamouré au marine le plus décoré de l'univers - ses médailles ne pouvant tenir sur son uniforme (il faudrait une djellaba, au moins), elle sont dans une vitrine et rendraient jaloux disons... un Roger Federer... Le Lieutenant général Lewis Burwell "Chesty" Puller, c'est son nom, a donc participé à de multiples combats (de Haïti à la Corée en passant par le Nicaragua et le Pacifique pendant la seconde guerre mondiale) et notre homme, leader d'hommes né, a réussi à garder apparemment une parfaite santé et son regard torve jusqu'à la fin de sa vie.
Le documentaire fait la part belle aux images d'archives (ça explose dans tous les coins ce qui a eu curieusement tendance à me faire un peu tomber les paupières - moi, tu m'amènes sur le front, tu ne me retrouves, après les combats, point mort mais endormi...), aux images de parades militaires - sympathoche ce générique de début avec ces deux soldats qui s'amusent comme des dingues avec leur fusil comme s'ils étaient au cirque (c'est un peu en pure perte car leurs "collègues" plantés comme des i regardent droit devant eux sans faire gaffe au spectacle), et on a même droit à une bien courte interview entre Ford himself, dont on reconnaît de dos le bandeau, et notre retraité Puller qui n'a pas l'air d'être devenu le roi des déconneurs - si l'armée "fait son homme" c'est rarement un homme drôle, reconnaissons-le... Ford remet une couche d'images d'archives dans les dix dernières minutes - bien souvent les mêmes images - et on retient un bâillement par pure politesse. Chesty, ce héros, qui laisse sa porte ouverte à tout marines passant dans les parages de la Virginie remplit son temps libre, sur ses vieux jours, en allant notamment se recueillir devant la tombe du Général Lee - ce qui fait qu'au final nous avons quand même bien peu de points communs... Pour les fans avertis.
Le Mouchard (The Informer) (1935) de John Ford
Gypo (tonitruant Victor Mc Laglen qui sent le whishy irlandais d'ici), rêve de se saouler la tête, rêve de partir en Amérique, rêve de pouvoir filer de l'argent à Katie qui en est réduite à faire le trottoir... L'affiche promettant 20 pounds de récompense par les Anglais pour la capture de son pote, un rebelle irlandais, commence peu à peu à l'obséder (sitôt déchirée, l'affiche lui colle aux basques, dès que Katie parle de 20 pounds il ne peut s'empêcher de faire un lien comme si on l'accusait d'ores et déjà pour ses mauvaises pensées...) et une fois cette idée dans la tête, son destin semble célé. Le Mouchard, ce sera bien lui, (indiquant l'endroit où se trouve son pote, ce dernier est canardé par les Anglais), il tentera alors de faire la tournée des Grands Ducs pour ne point se faire ronger par le remords, dilapidant le moindre sou en pure perte (comme si sa générosité pouvait contrebalancer la lâcheté de son acte), essaiera d'échapper par deux fois aux résistants irlandais à ses trousses et finira sa route en tentant de trouver la rédemption auprès de la mère de la victime.
Alors qu'on en est encore au tout début du parlant, Ford n'en oublie pas pour autant de soigner chacun de ses plans, de les rendre "significatifs", évocateurs : dans une ville rongée par le brouillard, donnant une dimension fantômatique à ce lieu dans lequel la conscience de Gypo se dissout, il y a des jeux de lumière dignes des plus grands moments de l'expressionisme allemand : lorsque Gypo se rend au QG (les bras en l'air, face à la lumière - comme le dira plus tard Katie, "il ne savait pas ce qu'il faisait" : en effet, il était l'ombre de lui-même); lorsque son pote se cache dans un recoin sombre alors que les torches des Anglais tentent de fouiller l'espace, instant angoissant au possible de l'homme traqué ; lorsque Gypo tente de disparaître en s'enfuyant du QG des Irlandais comme s'il pouvait effacer son passé ; ou encore lorsque la chaleur de la cheminée se reflète sur le visage de Katie (celle-ci tente de lui exprimer toute sa compassion et fera d'ailleurs une tentative désespérée auprès du commandant irlandais pour qu'il pardonne la faute de Gypo). Même génie dans la composition des plans avec ces trois justiciers Irlandais à ses trousses qui s'avancent fatalement vers lui, dans la dynamique du montage (ces scènes de bacchanales alcoolisées d'abord chez les pauvres, puis chez les riches, Gypo "arrosant" chacun des participants sans faire de distinction, ou encore lorsque Ford enchaîne les gros plans sur les visages qui jugent Gypo lors de son procès chez les rebelles irlandais), même dans la musique enfin qui est de la partie pour souligner au moment opportun les envolées émotionnelles ou lyriques (l'assassinat de son pote, la détresse de Katie lorsqu'en entendant les multiples coups de feu elle comprend que Gypo est mort, ou encore la scène finale avec Gypo les bras en croix devant le Christ et la mère en Vierge Marie, véritable figure du pardon). Chroniques de la détresse sociale ou grands westerns, Ford restera toujours Ford. (Shang - 15/05/07)
Magistral, oui oui. Un des meilleurs Ford, sans aucun doute, qui fait effectivement le lien entre la sympathique période muette du compère et son immense carrière à venir : les 5 premières minutes sont muettes, et soudain ce cri déchirant porté par la pute au grand coeur, "Gypooo !", cri qui concluera également le film, on est déjà complètement happé par l'atmosphère étouffante de ce mélodrame qui parle de destin, de lâcheté, de condition sociale, et d'Irlande donc. On a rarement vu Ford aussi inventif et audacieux dans la composition de ses plans, le gars étant plutôt connu pour le classicisme modeste de sa mise en scène. Ici, comme le signale mon camarade Shang, tout tend à l'expressionnisme le plus pur, avec ces plans alambiqués d'escaliers, de ruelles torves, de façades d'immeubles qui sont autant d'éléments de décors qui écrasent le petit personnage principal. L'immense photogénie de ce fog est pour beaucoup dans cette atmosphère littéralement fantomatique, tout comme l'unité de temps (tout se déroule en une nuit) qui met en valeur la marche irrépressible du destin qui va tomber sur les épaules de Mac Laglen. On pense au Lang de M le Maudit, dans cette traque haletante, dans ce tableau d'un tribunal populaire on ne peut plus symbolique d'un certain état de la justice (le régime nazi chez l'Allemand, la révolte irlandaise chez Ford), dans ce personnage veule et misérable aussi ; mais Ford est aussi de la culture-Dickens et a compris que l'humour est un excellent contrepoint au mélodrame. Le jeu de Mac Laglen sera donc dirigé vers le grand-guignol, l'excès, la farce ; le gars éructe et tonitrue à qui mieux mieux et réussit une composition hallucinante entre pleureries de veau et fanfaronnades épiques. Il est très marrant, et son aspect minable est une grande trouvaille pour mettre d'autant mieux en avant son aspect christique sur la fin. En en faisant un imbécile sacrifié à l'autel des valeurs patriotiques, Ford lui donne une aura surpuissante (le film s'ouvre d'ailleurs sur une citation de la Bible, qui rappelle que Judas a regretté sa trahison lui aussi). Au final, chaque personnage a ses raisons (la pauvreté qui pousse à la délation, le patriotisme qui pousse à l'assassinat, l'amour qui pousse au sacrifice moral), aucun ne détient de vérité et aucun n'est condamnable : philosophie qui augmente encore l'impression que le monde est fermé dans tous les sens, chacun étant prisonnier de sa fonction, de cette chienne de vie et de la guerre qui annule les rapports humains (le pauvre type à qui échoie la tâche d'exécuter Mac Laglen a une densité humaine qu'on ne peut qualifier que de... fordienne). Bref, le film est passionnant dans le fond, dans la forme, de haut en bas et de bas en haut. (Gols - 12/09/11)
Révolte à Dublin (The Plough and the Stars) (1936) de John Ford
Malgré tout l'amour et le dévouement de la belle Barbara Stanwyck (Nora Clitheroe) pour son brave mari, Preston Foster (Jack), rien ne peut empêcher ce dernier de rejoindre l'armée de résistance irlandaise contre ces moustachus d'Anglais. "A man must fight", dit-il gaillardement, "You'll do the fighting, but the weeping will be for the woman", répond-elle laconiquement. Un véritable combat, si l'on peut dire, entre l'amour et l'engagement, dont ce dernier sortira forcément vainqueur ("There's things more important than us, Nora... I've started and there's no turning point.") malgré les multiples suppliques de Barbara. Une histoire d'amour finalement relativement attachante - ce n'est point si commun chez notre ami Ford quand on y songe - (on a ainsi droit à de nombreuses scènes où la Barbara se jette dans les bras de son têtu de mari), des personnages locaux particulièrement truculents (l'excellent Fluther, petit gazier picoleur qui n'a pas sa langue dans sa poche et qui a pratiquement le même style de combat que moi - une merveille, tout en distance ; les deux vieilles donzelles qui passent leur temps à s'envoyer des piques) et en arrière fond, cette tragédie qui se joue ; les Irlandais décident de prendre d'assaut la Poste et d'y établir leur camp face aux nappes de soldats anglais qui vont tout faire pour les déloger.
On retrouve chez l'ami Ford ces fameux plans en "trio" (trois fidèles sympathisants, côte à côte, face à leur chef) avec des soldats prêts à se sacrifier pour la cause ; les ultimes combats sur les toits de la ville (les derniers résistants irlandais jouant au sniper) sont particulièrement réussis, mêlant poésie (des soldats prêts à décrocher la lune pour leur lutte) et action tragique (des fusillades qui partent dans tous les sens et de bien jolies chutes de toits en sus). On tremble comme une feuille pour le destin de Jack, sachant que le moindre pépin risque de faire mourir sur place notre pauvre Barbara. Ce sera finalement le chef irlandais, blessé et fait prisonnier, qui nous donnera notre dose d'émotion finale avec son exécution dans la plus grande des dignités (se faire descendre sur une chaise roulante, c'est forcément marquant... Bon, d'un autre côté, ce serait vache d'attendre qu'il se rétablisse pour le flinguer... Je vois qu'on se comprend...). De la dévotion (amoureuse et politique), du courage, de chtites pointes d'humour, de la grandeur d'âme, un Ford, finalement, qui mérite pleinement le détour... Si vous avez The Brat sinon, n'hésitez point à nous contacter, on vous fera une carte VIP de Shangols (totalement inutile, même pour frimer, mais c'est le geste qui compte).
Tout Ford à la chaîne, c'est là
Salute (1929) de John Ford
On clôt pratiquement cette odyssée avec les fonds de tiroirs, ce Salute du grand John Ford n'étant décidément point digne du maître (si on enlève les nombreuses parades et autres défilés, la séquence de danse interminable - qui nous donne à voir, tout de même, quelques jolis minois vintage, ce qui fait toujours pas de mal dans ces œuvres "d'hommes entre eux" (cela faisait longtemps qu'on avait point ressorti la formule, j'en profite) - ou ce pathétique match de football américain où Ford mêle images d'archives et "reconstitution"), il ne reste vraiment po grand chose. On assiste à une sorte de mini-compétition entre deux frères, John Randall, engagé dans l'Armée de Terre, type brillant et fringant à qui tout réussit et le plus frêle et timide, Paul Randall, qui rejoint tout juste les rangs de la Marine. Ce dernier enquille les rebuffades de ses pairs et, contrairement à son frère, ne montre que peu d'habilité au football américain - bouuuh !
Pire, lorsqu'il se retrouve face à une donzelle - notamment la chtite Nancy, fille d'un gradé qui n'a d'yeux que pour lui -, le Paul a les deux pieds dans le même sabot et peine à conclure... Il faudra qu'il surprenne son frère en train d'embrasser la gorette ("If you want something, you have to grab it, mon vieux !", lâche-t-il de façon condescendante) pour que la "virilité" du Paul se réveille : il va montrer lors du match de l'année (l'Armée affrontant la Marine), auquel il a finalement la chance de participer, de quel bois il se chauffe : il gagnera ainsi le respect de son frère et suffisamment d'assurance pour rouler enfin une pelle à la Nancy - bien joué, mon gars, lance-t-on mollement, tout content d'en voir le bout ... Ford tente de nous divertir avec les sempiternelles blagues potaches des gars de la Marine - qui ne font rire qu'eux, et encore - et le film de nous alourdir, progressivement, les paupières... Une rareté, certes, mais je ne rends point, sur l'action, son salut au gars Ford pour cette œuvre terriblement plate et empesée.
Tout Ford à la chaîne c'est là
Tête Brûlée (Air Mail) de John Ford - 1932
John Ford sort l'artillerie lourde pour divertir le chaland, et il y arrive bougrement. Air Mail a tout les éléments qui font le grand cinéma ricain couillu et sans cervelle qu'on adore. Inutile, m'est avis, de chercher là-dedans un quelconque discours : c'est du cinéma brut de décoffrage, parfait pour se vider la tête à bon compte tout en restant dans le domaine du grand savoir-faire classieux. C'est à l'aéro-postale que s'intéresse Ford ici, celle de l'abnégation du bon pilote qui brave les tempêtes pour que votre numéro de Femme Actuelle arrive dans votre boîte à l'heure dite. Inutile de dire que Ford s'en donne à coeur joie dans la glorification de nos héros : ils sont beaux, purs, sans peur, et ils te pilotent le bazar avec un doigté qui les honore (Ford se moque ouvertement de Lindbergh au passage, qui aurait usurpé son héroïsme en occultant les vrais héros que sont les aviateurs de l'aéro-postale).
Bémol : un salopard de casse-cou grande gueule est muté dans la section de nos héros. C'est bien simple, c'est une ordure : il pique la femme des autres, a un rire sarcastique quand le biplane de l'un d'eux se gaufre et part en torche, et pire que tout, il se fout comme de son premier avion en papier du courrier à livrer. Il est presque aussi immonde que l'autre monstre du film, celui qui a un jour sauté de son avion en laissant s'écraser tous ses passagers. Il faudra un accident épique dans la montagne pour que notre salaud ne s'avère en fait un as de l'aviation n'écoutant que son courage pour sauver son pire ennemi.
La nuance n'est pas le mot d'ordre du truc, et c'est tant mieux : on veut du divertissement, point barre, et on en a. Cascades en avion, crash impressionnants, femmes fatales, baffes sonores entre gonzes, petites phrases héroïques, c'est du nanan. Ford réussit magnifiquement ce nouveau portrait de groupe, la première partie étant surtout filmée depuis la petite bicoque qui sert de tour de contrôle et où les hommes s'entassent en attendant le prochain voyage : petits gestes du quotidien, minuscules gags qui dessinent parfaitement chaque personnage (le gars qui crache sa chique avec toujours le ding qui résonne). Le monde extérieur, effrayant, bruyant, ne semble là que comme figure du destin, agréable (les aviateurs qui rentrent à la maison) ou désagréable (les crashs, la mort). Ces deux décors quasi-uniques (la maison et le tarmac) permettent à Ford de se livrer à quelques exercices techniques de toute beauté, comme ce champ/contre-champ muet à travers la vitre quand un des pilotes vient de mourir : le messager de la mauvaise nouvelle, dehors, est accompagné d'un lugubre bruit de vent ; l'épouse de la victime, dedans, est happée par le silence.
Quant à la dernière demi-heure, elle est effrénée et génialement rythmée : un long morceau de bravoure à base d'atterrissage dans un mouchoir de poche, d'ailes qui décrochent et de plaisanteries fines en pleine catastrophe. Nos gars sont décidément de solides gaillards, et il fallait ce film noble et hagiographique pour en témoigner. Viril.
The Colter Craven Story de John Ford - 1960
Je rends coup pour coup au camarade Shang, qui m'a cherché récemment en dénichant une rareté de Ford. The Colter Craven Story est peut-être moins chaud à trouver, mais il n'empêche : la guerre est déclarée. Voilà, bon, sinon, le film... Eh bien il fonctionne justement parce qu'il est rare, et que c'est toujours jouissif de se taper un truc que personne ne regarde plus. A part ça, il faut reconnaître qu'on est dans le fonctionnel, et que ça n'ajoutera rien à la gloire du réalisateur. C'est pas raté non plus, non. C'est même plutôt attachant de voir ce vieux briscard de Ward Bond remonter à cheval à 108 ans et parvenir encore à mettre des énormes gifles aux petits jeunes de 18 berges. Mais c'est pas réussi-réussi non plus.
L'historiette est délicieusement moraliste et virile comme il se doit quand on s'appelle John Ford : Bond, qui mène une caravane de carioles on ne sait trop où, croise sur son chemin le Docteur Craven, épave alcoolisée comme Shang et Bas**en réunis. Le doc a perdu toute confiance en lui pendant la guerre, et la responsabilité de tous ces hommes qu'il n'a pas pu sauver l'a transformé en minable. Il se sent incapable d'opérer une femme du convoi qui va accoucher. Mais Bond aura vite fait de lui remonter le moral par une de ces histoires édifiantes dont il a le secret : en son temps, il a connu un gars comme Craven, tout rongé par l'alcool ; mais la guerre en a fait un homme, un vrai, nom de nom, et il est devenu
président des States... Ah oui, chez Ford, la guerre ça vous forge un homme, point barre. Bref, tout ça ne pète pas très loin, et on préfère à ce discours tonitruant les petites saynettes quotidiennes du convoi, les petits personnages secondaires qui mettent du dynamisme à l'ensemble. Le film, fait avec peu de moyens pour la télé (la série Wagon Train), se cantonne à un savoir-faire sans éclat, malgré quelques jolies sorties qui changent un peu de ces plans en studio assez cheap. La curiosité principale, c'est que John Wayne a un tout petit rôle là-dedans, celui d'une silhouette en contre-jour : on le reconnaît immédiatement, d'abord par sa façon de se tenir, ensuite par sa voix ; c'est ça, les légendes. A part ça, c'est aussi bon que le reste.
Tacle aux Crampons (Flashing Spikes) (1962) de John Ford
On ne va pas laisser tomber si facilement cette longue odyssée Ford : je remets donc un petit coup de rein dans la dernière ligne droite. Ce n'est jamais qu'un épisode de téloche mais qui bénéficie tout de même de la présence de James Stewart : même si celui-ci en fait des caisses (endosse des lunettes pour faire le petit vieux, adopte un accent bourbonnais un poil forcé...), c'est un vrai plaisir de découvrir notre James dans ce rôle de personnage que tout le monde accuse mais qui n'a pas livré tous ses secrets. L'histoire d'une rédemption - quel bel héros, ce Stewart, grandi par les contre-plongées - mais aussi récit classique d'un vieux briscard prêt à venir en aide à un petit jeune qui monte. John Ford fait son Godard en nous disant qu'il faut se méfier des apparences - une photo et un film exhibés comme preuves ne démontrent finalement absolument rien - et tend à glorifier les légendes sportives tout en dézinguant les journaleux fouille-merde. Forcément un peu facile.
Un jeune joueur de base-ball à la carrière prometteuse se retrouve accusé par un journaliste d'avoir reçu un pot-de-vin : lors d'un match crucial, il aurait volontairement feint une maladresse afin de recevoir un petit pactole d'une ancienne gloire du base-ball qui a lui-même, en son temps défrayé, la chronique - cette vieille gloire n'est autre que notre gars Stewart, interdit à vie des stades après avoir été accusé de s'être fait payer pour un match. Stewart et le rookie se connaissent apparemment plutôt bien, c'est en tout cas ce que va tenter de nous raconter un bon vieux flash-back : ils se sont rencontré lors d'un match où le vieux a humilié l'équipe du petit jeune, et même si notre jeunot a eu un geste déplacé à l'époque - le fameux "tacle aux crampons" du titre qui s'éclaire... -, il a gagné le respect du James pour s'être excusé en fin de match. Stewart va par la suite suivre avec attention la carrière du chtit et l'aidera même en secret avant qu'ils se recroisent en Corée... On ne croit forcément pas une seconde que le vieux ait voulu un jour corrompre notre star naissante et on attend avec une grosse confiance l'issue du procès... On fait plutôt dans le frontal pour filmer nos principaux personnages (le goût de Ford pour les duos et les trios) même si le cinéaste, sans doute pour "booster" un peu son récit, inclue ici ou là des images d'archives - de matches de base-ball mais également d'images, au front, de la guerre de Corée ; un mix d'ailleurs souvent brutal qui a plus tendance à nous faire "sortir de la trame" qu'à donner à celle-ci une véritable patine réaliste - mais cela reste un sentiment perso. Stewart attendra son heure pour être réhabilité et la Sainte Justice Américaine de rayonner de tous ses feux. Bon, une sympathique petite oeuvre télévisuelle qui demeure avant tout collector (J'ai taclé le gars Gols sur l'action (sans crampons, certes) : un plaisir enivrant et totalement puéril...).
Le Jeune Cassidy (Young Cassidy) de John Ford & Jack Cardiff - 1965
Encore un de ces films où Ford a déclaré forfait à mi-parcours. Le moins qu'on puisse dire, c'est que Young Cassidy s'en ressent méchamment. Ce film est placé juste entre deux des chefs-d'oeuvre les plus flamboyants de Ford (Cheyenne Autumn et Seven Women), et ça sidère d'autant plus : voilà une oeuvre malade, bancale, visiblement réalisée sans grande conviction. On a l'impression pénible d'assister à un de ces vieux téléfilms de l'ORTF, esthétiquement parlant. Images délavées, montage au petit bonheur, décors convenus, tout sent la poussière et la manque d'inspiration. C'est pourtant un sujet typiquement fordien : l'ascension d'un petit Irlandais du peuple (c'est une adaptation des mémoires d'O'Casey) qui devient un écrivain scandaleux et génial par la force de ses convictions révolutionnaires. Tout y est : la campagne irlandaise, le "self-made-man" purement ricain, la déification de la famille, la nostalgie du passé... Comment expliquer alors ce ratage complet dans la mise en scène, et même dans la construction de récit, chez un cinéaste pourtant rompu à l'exercice ? Mettons ça sur le compte de la maladie.
En fouillant un peu, on trouve bien quelques qualités là-dedans. Cet humanisme jamais démenti par exemple : Cassidy/O'Casey est un brave garçon, qui attaque l'écriture comme il attaque la maçonnerie, en archétype du gars en pleine santé, inconscient et sûr de lui. On apprend deux-trois trucs sur O'Casey, ce qui est toujours ça de pris, notamment que sa pièce La Charrue et les Etoiles, qui m'est personnellement tombée des mains, fit scandale à l'époque et nécessitât l'intervention policière dans le théâtre ; on y aperçoit un Yeats plus vrai que nature, bourgeois défendant becs et ongles l'insolence de son camarade ; on y assiste à une bluette sentimentale parfois mignonne dans le traitement, qui culmine avec une scène finale déchirante (je dis ça, mais on a l'impression que la scène aurait pu être déchirante, plus qu'elle ne l'est réellement) ; on y entrevoit cette éternelle propension chez Ford à filmer le passé et l'enfance comme un monde idyllique disparu (les premières scènes dickensiennes avec des coquinous d'enfants qui cassent des carreaux, rhooo les petits diables). Mais l'ensemble est si poussif, les acteurs sont si ternes, la biographie si balisée, qu'on s'ennuie très vite devant cet académisme ringard. A oublier, ou quasi.
Patrouille en Mer (Submarine Patrol) (1938) de John Ford
L'ami John Ford s'essaie à la romance, histoire d'apporter un peu de piquant entre nos fameux hommes entre eux. Il n'a point la Borzage touch pour nous rendre réellement craquant ce petit couple formé par Richard Greene et la "girl next boat" Nancy Kelly, tant on le sent mettre finalement beaucoup plus d'allant pour nous conter les aléas de la vie de ses bras-cassés de marins. La confrontation entre Richard Greene et le pater de la donzelle, interprété par un George Bancroft irascible et ultra protecteur, sert un peu de fil rouge à cette histoire, les deux hommes, incapables de s'entendre, finissant toujours par se balancer un poing dans la tronche; ils vont tout de même finir, lors d'une mission cruciale, par s'épauler et se respecter (eh oui, c'est les hommes ça, madame)... Ford nous sert un petit cocktail romantico-comico-guerrier qui, à défaut d'atteindre des sommets, parvient à rester gentiment à flot.
Perry Townsend III - ça pose -, fils de milliardaire et prêt à servir sa patrie, décide de s'engager dans la marine. Il se retrouve chef mécanicien sur un rafiot moins grand que le yacht de son père avec une bande de marlous traîne-savate. Il gagne leur sympathie en leur payant des coups à boire, et surtout gagne le coeur de la chtite Susan Leeds sur laquelle il a craqué au premier coup d'oeil : elle bosse pour son père, capitaine d'un navire qui ravitaille les bateaux en munitions. Malgré son charme à tout crin et sa fortune, il trouve sur sa route le père de la fille qui, sans ménagement, le jette proprement - touche po à ma fille, dégage petit morveux. Voilà pour le côté sentimental ; quant à l'aspect professionnel, c'est guère plus la rigolade : un nouveau Capitaine a été chargé du commandement de son navire et il se retrouve rapidement à devoir filer doux... On en arrive au titre, puisque leur navire part faire une patrouille, que dis-je une véritable traversée en mer, alors que les sous-marins allemands veillent dans les eaux de l'Océan Atlantique; coup de bol, le navire de la chtite Susan est de la partie; après une traversée assez mouvementée (tempête plus achtung sous-marin boche !), ils rejoignent les côtes italiennes où l'ami Perry est bien décidé à épouser sa Susan. Dans un premier temps, il se fait, une nouvelle fois, sérieusement bouler par le pater, avant que ce dernier ouvre les yeux sur la pugnacité du gamin. Le père - grande gueule mais bon coeur - va le voir pour s'excuser mais se fait à son tour littéralement assommer par le gamin vexé : il reprend ses esprits alors que le navire est en route pour traquer un sous-marin allemand... Nos deux hommes se retrouvent ensemble dans la salle des machines, chacun la main sur leur mannette phallique (si ça c'est po viril, nom de Dieu !): la franche camaraderie ne va point tarder à éclore alors que le danger frappe à leur porte... Perry aura-t-il la femme, rahh, suspense !
Des séquences avec notre petit couple somme toute banales - bien aimé tout de même le baiser échangé à travers le hublot : non ren de ren ne pourra les séparer, ainsi que le final assez drôle où ils... hurlent littéralement leur amour -, un soupçon de comédie avec ces marins branle-manette toujours prêt à gaffer, des passages qui tranchent finalement avec cette atmosphère très noire, ce navire s'enfonçant dans la nuit alors que le danger guette. On navigue constamment entre deux eaux avec, d'une part, cet aspect romantico-comique bon enfant, et d'autre part cette menace dramatique qui plane et qui peut s'abattre sur les protagonistes à tout moment - la traversée du champ de mines est relativement tendue, et on a même droit à deux séquences d'action pure assez explosives. Sans doute rien d'inoubliable dans ce mélange des genres, mais un film assez bien rythmé et joliment photographié qui tient tout de même son rang. Dans les très hauts et les rares bas de cette odyssée fordienne, un film dans la moyenne, juste au-dessus du niveau de la mer.
Quatre Hommes et une Prière (Four Men and a prayer) de John Ford - 1938
Une oeuvrette très plaisante de la part de Ford, nouvelle variation sur "les hommes entre eux" à travers les portraits de quatre frères au coeur d'or. Leur popa est injustement accusé de haute trahison, puis abattu avant de pouvoir se réhabiliter aux yeux de ses fistons. Ceux-ci s'organisent donc en réseau de détectives pour remonter la source du tueur et rendre son honneur posthume au pater. L'intrigue est joliment menée, avec ce qu'il faut de fêlons, de témoins assassinés juste avant qu'ils ne prononcent le nom du tueur, de rebondissements et de happy end. Four Men and a prayer est une occasion pour Ford de voyager un peu, puisqu'on est trimballés de Londres à Alexandrie en passant par Buenos Aires, toujours avec ce petit aspect vintage de studios hollywoodiens qui a décidément plein de charme. Surtout, c'est un vrai bonheur d'acteurs, chacun de nos quatre bougres étant doté d'un mignon caractère bien tenu de bout en bout : entre Sanders en aîné de la vieille école anglaise et David Niven en gentil naïf (il a quelques scènes où il se passionne pour des joujoux pour chiens proprement hilarantes), Richard Greene en jeune premier romantique et William Henry en solide bras-droit, on navigue avec bonheur dans les sous-intrigues et les personnalités. D'autant que pour couronner le tout, on a droit à une Loretta Young en forme(s), en espionne malgré elle, véritable victime sacrificielle du pouvoir masculin : elle détient la vérité, mais passe l'ensemble du film à tenter de se faire entendre.
La plus grande qualité du film est de valser sans cesse entre les atmosphères. C'est la comédie qui domine, jusques et y compris dans les moments tendus, grâce donc à ces acteurs très finauds, mais aussi grâce à une série de gags savoureux. Ford se permet de quitter complètement son intrigue pour le seul plaisir d'une petite scène de comédie absurde (un serviteur qui parle comme Donald Duck, et qui ne comprend que le langage canard, il fallait l'inventer). Mais brusquement, le film sait renverser la vapeur et nous plonger dans d'impressionnantes séquences de drame, comme cette inattendue fusillade qui décime deux douzaines de figurants en quelques secondes (et qui vient juste après un gag, d'ailleurs), ou comme cette solennelle scène de mise à mort magnifique dans ses détails : un homme qui va être fusillé est contraint d'accepter une dernière cigarette alors qu'il ne fume pas, juste pour préserver les apparences. Enfin, Ford en profite aussi pour balancer quelques vannes sur les Anglais opposés aux Américains : le majordome anglais qui veut retirer son manteau à l'Américaine : "C'est une robe", répond-elle ; ou le gars qui se fait insulter par un Indien ("You english dog !") et qui répond : "Me ? English ?". Bref, beaucoup de choses à grignoter dans cette petite chose modeste, c'est du bonheur, pas de doute.

























