Capitaines courageux (Captains courageous) (1937) de Victor Fleming
Captains courageous est-il un film pour enfant ? Je répondrais par l'affirmative, uniquement dans le but d'éviter aux adultes de verser de grosses larmes de crocodile. Il y a du beau monde au générique (Fleming, Kipling, Waxman, Spencer Tracy, Lionel Barrymore, Mickey Rooney, Melvyn Douglas, John Carradine...) et on se dit que cela fleure bon le film d'aventures en pleine mer. On comprend vite qu'il va surtout s'agir de parler de la quête initiatique d'un gamin tête à claques au possible (Freddie Bartholomew... ce nom me dit quelque chose...) : une mère décédée, un père richissime qui n'entretient de rapport avec son fils que pour lui filer une paquet de dollars et on obtient un gamin puant, arrogant, calculateur, opportuniste, merdeux... Dès la fin du premier quart d'heure, on se demande si on sera capable de le supporter tout du long (le gamin est un vrai moulin à paroles et Fleming de faire péter un rythme incroyable au niveau de l'enchaînement des dialogues... Ça fuse, comme on dit) et quand il se mange une patate par l'un de ses camarades de classe, on applaudit à deux mains. Le père est décidé, lui, après un petit rendez-vous avec le directeur de l'école qui n'est point dupe des coups fourrés du fils à papa, à reprendre les choses en main pendant les vacances mais lors d'une traversée en mer, le gamin qui a encore essayé de se la péter grave tombe à l'eau... Il est alors récupéré miraculeusement par un bateau de pêcheurs qui, malgré les promesses du gamin de recevoir une fortune s'ils le ramènent à son pôpa, décident de le garder à bord durant de longues semaines, le temps de la saison de pêche. Le gamin fait sa grosse tête de lard et il se mange une méchante baffe par le Capitaine : tout en étant, personnellement, le garçon le plus pacifique et non violent du monde, je dois bien reconnaître qu'on l'excuserait presque... Petit, va falloir que tu apprennes un peu à la fermer, ouais.
Fi de la méthode d'éducation (trop) à la dure puisque l'un des marins (Spencer Tracy avec une étrange moumoute toute bouclée) va décider de le prendre sous son aile. Spencer n'est pas du genre à lui faire des cadeaux, il va juste veiller sur lui et lui faire comprendre qu'il peut mettre dorénavant son esprit retors dans ses poches. Le film n'est que ça et tout à la fois : le vieux Spencer qui a roulé sa bosse sur toutes les mers n'est pas du genre à se la laisser raconter et le gamin comprend peu à peu qu'il a trouvé là le parfait père d'adoption ; ni trop coulant, ni trop donneur de leçon, Spencer s'occupe du gamin sans jamais dévier d'un iota sur ses principes et le bambin, au fil des jours et des aventures, d'estimer à sa juste valeur ce gars "d'en bas" - juste au niveau de la mer... On ne tombe jamais dans le cucul-la praline et on sent toute la chaleur humaine qui passe entre ces deux-là. Loin des sommets sociaux de son pater, le gamin tombe de haut mais trouve peu à peu sa place parmi cette confrérie de marins qui taffent leur mère.
On avait jusqu'ici évité les tempêtes et les drames, on les voit dangereusement venir à l'horizon... Le ciel risque de nous tomber sur la tête et sur celle du gamin... Toute initiation a son lot de tragédie, vi... Fleming nous embarque corps et âmes dans ces barcasses de pêcheurs au long-cours tout en sachant filmer au plus près ses deux personnages principaux. Sans jamais que retombe l'intensité de cette dure vie de labeur en mer, il sait prendre son temps pour développer la relation qui se noue entre ce solitaire bienveillant et ce petit merdeux qui a tout à apprendre. Un film de Fleming qui a du souffle, des embruns et des larmes amères. Bien belle œuvre rondement menée et touchante à souhait. Autant en emporte le vent marin, si la formule a jamais voulu dire quoique ce soit...
Le Magicien d'Oz (The Wizard of Oz) de Victor Fleming - 1939
Même si on peut voir dans The Wizard of Oz une apologie des drogues, à travers la description hallucinée de ce qu'il y a over the rainbow, on vous conseillera plutôt, si vous cherchez un peu d'impureté, de vous taper un clip de Marilyn Manson. Voici en effet le film le plus quiche qui se puisse concevoir ; au-delà ce serait la crise de diabète assurée. Fleming et ses scénaristes sont de la vieille école du cinéma pour enfants, celle qui considère nos bambins comme des petits anges à éduquer moralement, et dont l'univers intérieur se résume à des lions gentils et des châteaux en émeraude. On ne leur en voudra pas : en 1939, on avait certes pas accumulé beaucoup d'éléments de la psychologie des jeunes, et on peut reconnaître que le film touche une certaine sensibilité enfantine (on ne m'ôtera pas de l'esprit, pourtant, que la plupart des productions, cinématographiques, théâtrales ou musicales, qu'on propose à nos gosses est plus le résultat d'une certaine conception adulte de l'enfance, nostalgique et fantasmée, que d'une vraie connaissance de l'univers intérieur de nos bambins).
Le fait est que The Wizard of Oz conserve une certaine magie, une fois écartés la kitcherie infâme du scénar et des couleurs. Tout y est fait pour donner du plaisir au spectateur, dans un style certes commercial mais qui apparaît très sincère ; tout, danse, costumes, dialogues, décors, chansons, est dirigé vers l'enchantement, et tout est parfaitement accompli par une bande d'artisans qu'on sent au taquet. Observez le moindre petit figurant, le moindre détail de décor, tout est parfait (malgré les innombrables faux raccords, diable), tenu, travaillé. Ca pourrait donner quelque chose de trop formaté, ça le donne même souvent, mais il y a aussi le plaisir d'assister à un festival de savoir-faire qui ne se dément jamais. Les acteurs sont savoureux, notamment l'Epouvantail qui sait joliment rendre ses jambes toutes molles dans un gag récurrent qui m'a bien fait marrer, ou le Robot très sobre dans son jeu (plus de mal avec le Lion, quoique son masque marquât des points dans sa réalisation) ; les décors sont des déchaînements de couleurs, qui assument parfaitement leur côté théâtral (les toiles peintes sont d'immenses tableaux enfantins), mais savent aussi cultiver une esthétique presque cubiste à certains endroits (la route jaune) ; et quelques séquences ardues passent parfaitement la barre dans leur aspect spectaculaire : l'attaque des
méchants singes bleus est impressionnante, 42000 figurants qui atterissent sur le plateau alors qu'on ne voit presque pas les cables. Bon, j'ai des réserves sur la musique (peu de bonnes chansons, à part le tube du Rainbow, donc) et sur le fond de l'histoire ("There's no place like home" sussurre la dinde Judy Garland comme un credo irremplaçable, et on frémit devant tant de chauvinisme assumé). Mais ma foi, je ne rougirais pas de montrer ce classique à mon petit neveu, tout en acceptant ensuite qu'il me crache dessus en réclamant Iron-Man. Un objet purement commercial, mais habilement usiné.
Le Démon du Flirt (Mantrap) (1926) de Victor Fleming
Elle a le diable au corps, cette perfide Clara Bow... Non, en effet, Victor Fleming n'a pas fait que des films sur le vent en signant cette sympathique aventure canadienne avec la petite bombasse de l'époque. Adaptée d'un roman de Sinclair Lewis, cette oeuvre ne fait, cela dit, point dans la dentelle ni dans la complexité au niveau du scénar : un gars de la brousse du Canada va en ville et se dégotte rapidement une poule alors qu'un avocat de New York, qui en a ras la casquette d'écouter les plaintes de femmes qui demandent le divorce, décide avec un ami d'aller prendre l'air dans cette contrée sauvage. Forcément, la chtite Clara va faire les yeux doux à notre avocat et va tenter de se faire la malle avec lui... A moins qu'une meilleure opportunité se présente... C'est délicieusement misogyne - le "délicieusement" est pour l'ami Gols qui me soupçonne de ne point toujours être franc du collier à ce sujet (allons bon!) -, pardon, reprenons-nous, c'est tout de même affreusement misogyne, à l'image de cette petite phrase qui tente de caractériser l'avocat au début du film : "Ralph Prescott feels that even when a woman gives a man the best years of her life, he gets the worst of it". Quant au personnage de Clara, c'est clair comme de l'eau du Saint-Laurent : son but, c'est de draguer tout ce qui lui tombe sous la main; et même quand on pense qu'elle est guérie et qu'elle a enfin trouvé l'homme de sa vie, elle continue la bougresse... Comme c'est pratiquement le seul caractère féminin du film, on comprend que c'est po la face la plus intellectuelle de la femme dont il est question ici. Mais elle demeure néanmoins le centre de l'attention : entre deux panoramas sur des paysages de ouf (enfin, en noir et blanc, cela ne rend guère justice) et des prises de vue sur un canoë en pleine action voire sur un hydravion, il est clair que tout est fait pour se focaliser sur le regard de velours de la star Clara. Aussi photogénique que Louise Brooks, elle tire la couverture de la péloche à elle et se lance même dans deux trois numéros hystériques - lorsqu'elle danse notamment - qui montrent que la gazelle était bourrée d'énergie. Elle donne un peps évident au film pas déplaisant sur la longueur (un peu plus d'une heure, une bagatelle, certes)... Je n'ai pas non plus sauté au plafond - c'est bien plan-plan quand même sur le fond - mais suis prêt à découvrir une ou deux autres petites réussites vintage de la Clara. C'est déjà ça. (Shang - 02/07/09)
Rien à ajouter : mon camarade a bien fait le tour de ce petit film qui ne l'a pas bien long (le tour). Fleming, de toute évidence happé par le charme de Clara Bow, oublie tout le reste, scénario, mise en scène et acteurs, pour se concentrer sur les seuls gros plans sur icelle. Quand on voit la photogénie de la donzelle, on ne peut que lui donner raison. Elle irradie, voilà tout, capable de 170 émotions différentes par minute qui passent sur son joli minois, et c'est un spectacle à elle seule. Peu importe alors la mysoginie atterante du propos (qui est bien drôle, cela dit), peu importe que la plupart des plans soit purement fonctionnelle (pour un morceau de bravoure sur l'hydravion, il faut endurer 42 minutes de plans fixes sans imagination) : quand on tient un trésor comme Clara, le reste peut bien aller se faire foutre. Bon, pour en dire un peu plus, reconnaissons que les intertitres (trop nombreux, mais c'est une obsession de ma part) sont finement écrits, que le film ne se prend jamais au sérieux et ne vise que le divertissement, qu'il atteint son but sans problème, et qu'on est en face d'une petite chose délicieuse qui se regarde comme on déguste un bonbon Haribo : on sait que c'est vite fait, mais on adore quand même. (Gols - 29/08/10)
Docteur Jekyll et Mister Hyde (Dr. Jekyll and Mr. Hyde) (1941) de Victor Fleming
Un scénar qui s'inspire apparemment beaucoup de la version de 1931 signée Mamoulian, et un casting, sur le papier, de rêve avec Spencer Tracy entouré de la blonde Lana Turner et de la brune Ingrid Bergman, cette dernière ayant insisté pour jouer la petite serveuse londonienne à l'accent cockney : un choix pour casser son image certes courageux, mais loin d'être totalement convaincant à la première apparition - on y revient... Cedric Gibbons est en charge des décors et l'on se régale d'avance de découvrir un labo garni de fioles, la garçonnière de Hyde et des rues londoniennes à l'asphalte mouillé envahies par le brouillard. On sera servi de ce point de vue là, rien à dire. Cependant, force est de reconnaître qu'après un départ qui fait saliver, le film devient un peu trop lisse, seuls les acteurs semblant s'en donner vraiment à coeur joie, palliant à une mise en scène un peu trop convenue et une morale bien terne...
Le scénar débute, après une intro dans une église et un petit sermon sur le diable, sur des réflexions sur le bien et le mal d'un Spencer pêchu et dévoué à sa cause (celle de la recherche) devant une assemblée de bourgeois choqués comme tout et un homme de religion bien sceptique. Sur le point de se marier avec la sublime Lana Turner - qui joue malheureusement un peu trop les potiches, mais avec un charme indéniable... -, il ne s'attire pas vraiment la sympathie de son futur beau-père qui le verrait plus suivre une carrière bien pépère. Spencer poursuit quoiqu'il en soit ses recherches et, accompagné d'un ami, croise un soir, par hasard, une créature féminine sur le point de se faire agresser. Il sauve la donzelle et après avoir découvert le visage d'une Ingrid qui tente tant bien que mal de prendre un accent des bas-fond, il se fait un devoir de la raccompagner chez elle. S'en suit, dans la chambre de la donzelle, une scène d'une sensualité terrible (vraiment), et même si l'on ne demeure pas totalement persuadé qu'elle corresponde au rôle (trop de classe, trop sophistiquée quoiqu'elle fasse...), on ferme les yeux vu le côté charnel indéniable qu'elle apporte au personnage. Spencer finit d'ailleurs par l'embrasser avant d'être bêtement interrompu par l'arrivée impromptue du pote - on est aussi frustré que lui, clair. Le visage de cette femme confondu avec celui de sa mie n'a pas fini de le torturer (fallait oser montrer le Spencer - rêvant ou cauchemardant ? - avec un fouet, alors que l'image des deux femmes se substitue à celle des chevaux qui mène sa carriole, sans parler des inserts lors de cette vision sur des liquides bouillonnant...). Lorsqu'il se décide enfin à tester sa potion (du coca qui fume), on se dit qu'il ne s'agit, après tout, que d'un simple désinhibiteur qui va lui permettre de consommer, sans trop de mauvaise conscience, ses désirs; sa transformation physique demeure, qui plus est, pas trop monstrueuse - point d'excès pileux, juste de bons sourcils à la Emmanuel Chain et un petit sourire vicieux. Il ne tarde point à partir à la recherche de l'Ingrid qu'il arrose de champagne (...) et de billets avant de prendre possession d'elle...
Cette double vie - d'autant qu'il ne faut pas être possédé par le diable pour tomber raide dingue d'Ingrid Bergman, soyons franc - rend finalement notre Jekyll/Hyde très humain, personnage faisant simplement fi de l'hypocrisie bourgeoise de son temps... Malheureusement, cette piste est rapidement laissée de côté (il aurait fallu par exemple ne plus jamais le voir prendre de potion), l'aspect monstrueux (physiquement) et brutal (il violente sauvagement cette pauvre Ingrid) du gars étant peu à peu mis en avant : Mr Hyde incarne définitivement le mal et Dr Jekyll apparaît comme la simple victime de ses propres recherches. C'est bien dommage de retomber dans cette ornière terriblement manichéenne alors que plusieurs séquences demeuraient subtilement ambigües : la scène où le Dr Jekyll se rendant chez Lana Turner se mettait à siffloter inconsciemment une mélodie qu'Ingrid avait pour habitude de chanter - mais sa transformation en Mr Hyde bousille l'idée; ou encore lorsqu'Ingrid va voir le Dr Jekyll sans reconnaître son bourreau : on sent dans les yeux du Spencer un terrible trouble, qui peut relever aussi bien de la peur d'être découvert que du désir que cette femme provoque en lui... Là encore, l'idée ne sera pas exploitée à fond.
L'issue finale nous laisse méchamment frustré tant l'on sentait qu'il y avait matière à tourner le scénar de façon beaucoup plus retorse, notamment après un départ où le Spencer se faisait le grand défenseur des idées reçues et de la morale ultraconservatrice de son temps, notamment face à son beau-père... Reste un film esthétiquement soigné, deux actrices à se damner, quelques séquences charnelles plutôt osées, des décors de Gibbons et une musique de Waxman au diapason, et il est bien dommage que Fleming n'ait pas réussi à exploiter plus en profondeur cette histoire fascinante du gars Stevenson. Frustrant, c'est ça.











