Le Baiser (The Kiss) (1929) de Jacques Feyder
On aurait tort de ne pas s'avouer que chacune des apparitions de Garbo dans ce film est proprement divine : coiffée d'un simple bonnet ou d'un béret, les cheveux en pétard, en tenniswoman ou vêtue sobrement de noir des pieds à la tête, elle irradie tout simplement cette bonne vieille péloche. Quand, en plus, elle se permet de jouer avec ses sourcils (Greta est l'actrice du muet du sourcil !), que son regard soit dubitatif, amusé ou colérique, il y a franchement de quoi fondre. On comprend aisément, après cela, qu'elle fasse tourner les têtes des hommes pantins...
Greta est mariée au père Charles, type ventru et vieillot, qui, suspectant sa femme de lui être infidèle, a engagé un détective d'une belle incompétence. Il a bien raison d'avoir des doutes cela dit, mais l'inverse
serait en fait assez étonnante vu la classe de sa compagne... Greta a une liaison avec un avocat à la fine moustache mais, malheureusement, ce dernier manque un peu de roubignolles pour s'enfuir avec sa belle. Ils échangent un premier baiser dans un musée d'Art - dans la pièce des "Arts intimes" comme le note coquinement une visiteuse -, un second dans un petit jardin, après une soirée où les deux ont été conviés, ouf ça passe, et c'est en fait le troisième baiser que Greta va donner à un jeune gamin de dix-huit ans qui va lui être fatal... L'avocat s'est barré à Paris et Greta tue le temps avec ce petit jeune qui la vénère. Un soir ce dernier insiste pour lui voler un baiser sur le seuil de sa porte et la Garbo, pas bégueule, s'exécute gentiment ; seulement le petit jeune a une montée d'hormones, chahute un poil avec la Greta pour en arracher un second et là, le mari de cette dernière survient à l'improviste : il avance comme un rouleau compresseur - belle variation de plongée et de contre-plongée au cours de la scène - sur le jeune homme et alors que les trois se trouvent dans un petit bureau hors-champs, le drame éclate : le Charles est retrouvé raide mort le matin même, une balle dans le buffet. Le gamin s'échappe la queue entre les jambes et la Greta de devoir faire face à un procès... Ah ben, ça tombe bien, elle connaît justement un avocat...
"Je suis l'épouse parfaite d'un homme que je n'aime pas", lance sublimement la Greta dans les bras de son amant dès le début du film. Elle devra d'ailleurs affronter un gros retour de bâton pendant son procès, le juge se permettant de dire qu"'il est difficile d'appeler l'union de Greta et du Charles un mariage d'amour" - un sacré coup bas qu'elle accepte sans même vaciller : la femme Garbo sait faire front, persuadée au fond d'elle-même de son intégrité (adorable créature...). Va-t-elle être victime de son allure de reine ou sera-t-elle capable de sortir de ce procès sans la moindre éraflure ? Je laisse planer le suspense... Rarement vu, en tout cas, une veuve qui avait autant la classe lors d'un procès - c'est une véritable gravure de mode et les dessinateurs dans la salle ne s'y trompent point. En dehors des scènes de baisers diablement coquines, Feyder nous gratifie de quelques plans parfaitement léchés, qu'il s'agisse des multiples travellings arrière sur une Greta à la démarche souple et décidée ou de ce mirifique plan dans un miroir avec, au départ, le regard de Garbo face caméra (je me suis passé le plan en boucle à la fin pour essayer de comprendre la subtilité du mouvement de caméra... un plan sciant). Bon, on n'est pas dans non plus dans le pur chef-d'oeuvre mais faut reconnaître qu'avec un titre comme ça et une actrice comme la Greta, il est difficile de ne point être envoûté... (Shang - 03/06/09)
Complètement à l'unisson de mon camarade : pas un chef-d'oeuvre, mais un véritable phénomène d'actrice qui suffit largement à notre bonheur. Il est vrai que Garbo est divine, et magnifiquement aimée par son réalisateur. Pour ma part, deux de ses apparitions m'ont renversé : la première quand son amant, pénétrant dans une soirée avec du retard, balaye du regard l'assemblée ; banal regroupement de tronches bourgeoises et satisfaites, jusqu'à ce que son regard, et le nôtre, tombe sur la Greta tourmentée, l'oeil fixe et le sourcil bas : une véritable impression d'empreinte faite dans la pellicule. La deuxième, dont mon camarade parle plus haut, de ce plan effectivement grandiose qui commence sur un très gros plan (Feyder excelle dans ces cadres très serrés, qui déifient complètement son actrice) pour s'élargir à l'ensemble du décor en travelling arrière. Ca tient du miracle, oui, en tout cas de l'osmose entre la photogénie de Garbo et la belle technique de Feyder pour la réhausser encore un peu plus. Tout le film tourne autour de l'actrice, et il est vrai que le scénario policier n'est pas vraiment passionnant du coup. On se tape un peu, pour tout dire, du reste de la distribution autant que de ce qui nous est raconté : n'importe que cette présence-là.
Il y a quand même un grand moment de mise en scène, que l'ami Shang ne signale pas : c'est le flash-back mensonger et hésitant qui arrive à mi-parcours. Contrainte de mentir à la police tout en restant crédible, Garbo raconte une version tronquée de la nuit du meurtre. Ce qui est très audacieux, outre cette technique nouvelle à l'époque de nous montrer des images fausses (ce qui contredit presque toute la définition même du cinéma), c'est que les imperfections du récit de Garbo, ses doutes, ses flous dans le récit, ses hésitations, trouvent une forme immédiate dans ce qu'on voit : si elle hésite sur l'heure du crime, on voit les aiguilles de l'horloge tourner dans tous les sens ; si elle est floue sur les fenêtres, ouvertes ou fermées à ce moment-là, on voit celles-ci s'ouvrir ou se fermer au gré de ses rectifications ; on la voit même suspendre le geste d'éteindre la lumière, non parce que c'est arrivé, mais parce que ce qu'elle raconte est plain de pauses et d'erreurs... C'est très ingénieux, et ça prouve que Feyder sait être là quand il faut, sait avoir de jolies idées de mise en scène. Notons aussi qu'il est très bon pour planter une atmosphère : la journée ensoleillée au tennis, par exemple, ou la fameuse nuit du crime complètement chargée de moiteur érotique en même temps que d'électricité. The Kiss est donc une très grande satisfaction de fêtichiste gretagarbique tout autant que d'amateur de mise en scène efficace. Côté récit, c'est vrai qu'on reste dans le banal ; mais qu'importe, du moment qu'on a la Garbo ? (Gols - 25/12/10)
Le grand Jeu (1934) de Jacques Feyder
Jacques Feyder sort le grand jeu pour ce bien beau film de légionnaires qui sentent le sable chaud, une magnifique "double romance" pré-Vertigo - et ce malgré la présence de Marcel Carné en tant qu'assistant-réalisateur (roh, ça faisait longtemps qu'on n'avait pas envoyé de petites piques au Marcel). Un homme banni par sa famille pour avoir joué avec la bourse, un exil dominé par la fatalité - notre homme se fait tirer les cartes et forcément tout est écrit... ou presque -, une intrigante histoire d'amour où l'on se demande tout du long si notre héros voit double, il n'en faut pas plus pour que ce récit nous tienne en haleine jusqu'au bout. Se remet-on jamais d'une histoire d'amour passionnelle, n'est-ce, par la suite, qu'une éternelle fuite en avant dans les bras d'autres femmes rappelant l'amour originel/original, peut-on briser la malédiction ? Bah, je ne prends même pas la peine de répondre pour ne point déflorer cette oeuvre joliment troussée.
Pierre Muller a de la thune, une Delage (ça c'était de la bagnole, vous dirait mon pater, connaisseur), une blonde qui a des diamants à la place du coeur (mais l'amour est aveugle), bref tout va pour le mieux... Enfin non pas vraiment, parce qu'il a dilapidé une partie de la fortune familiale et ne se voit offrir d'autres choix que de partir à Madagascar, euh pardon, au Maroc. Il pense que sa blonde le suivrait n'importe où et il se fourre méchamment le doigt dans l'oeil. On le retrouve donc sous le soleil en légionnaire, incapable d'oublier l'élue de son coeur ; pendant que ses potes passent leur temps à pécho des gonzesses dans les bas quartiers, notre gars passe le sien à ressasser ses amours passées. Blanche (Françoise Rosay), la patronne de la pension où il a élu domicile, lui tire les cartes pour lui faire oublier son vague à l'âme... Il est censé renouer avec l'amour, recroiser son ex (dans quel ordre...) et même commettre un meurtre... C'est la poilade - on rit un peu jaune quand même - autour de la table mais c'est surtout le destin qui se marre dans son coin. Un soir de virée avec son pote, il croise le regard, dans un cabaret, de la copie conforme - en brune - de son ex : il est persuadé que c'est elle, elle semble qui plus est jouer les amnésiques (pour de vrai, de faux...? On se croirait presque dans un Modiano): il a beau tenter de lutter contre la fatalité, il se met à la colle avec elle. Le doute ne cesse malgré tout jamais de l'habiter, le fait-elle marcher, pourra-t-il jamais oublier son passé, un happy end en amour est-il jamais possible ?...
Même si Marie Belle et Pierre Richard-Willm sont loin de crever l'écran - Georges Pitoëff, Françoise Rosay, voire l'éternel Charles Vanel sont un poil au-dessus niveau charisme -, on s'attache à leur petit couple qui tente tant bien que mal d'y croire. Les dialogues vintage sont relativement savoureux, quelques maximes venues de nulle part font leur petit effet ("Un légionnaire heureux n'est plus un légionnaire", "sait-on jamais pourquoi on pleure ?" - de mémoire (...)), Feyder n'est jamais un manchot pour trimballer sa lourde caméra (quelques travellings dans les bas quartiers marocains qui marquent des points) ou nous servir des plans du cru (la superbe contre-plongée lorsque Vanel lorgne sur Irma (la - seconde - compagne de Pierre), les gros plans lors de baisers ultra fougueux...) et le scénar tente jusqu'au bout de nous prendre à revers. Non, franchement, belle main.
Visages d'enfants (1925) de Jacques Feyder
Feyder semble bien avoir été l'un des premiers à montrer à quel point l'enfance est un âge difficile et tragique. (Les autres âges aussi d'ailleurs, mais on a l'habitude, c'est pu pareil...)
Ca commence froidement avec un enterrement... : plusieurs carto
ns avec les différents noms des personnages et le nom des acteurs (le père, le fils, la petite fille, la voisine...) puis un carton qui présente la mère, enchaînée... avec son cercueil qui descend les escaliers. On se demande presque si c'est pas de l'humour... Et ben c'en est pas, car les 10 premières minutes de cet enterrement, avec la tombe creusée sous une grande croix noire qui fait passer celle de De Gaulle pour un pin's, fait froid dans le dos... Le parcours du pov'chtit garçon sous le regard des villageois, terrible.... Me rappelerait presque le Fernand de Brel, le summum du glauque...
Bref, là où cela se corse c'est quand le mari décide de se remarier avec la Jeanne qui est veuve (un accident idiot sûrement) et a déjà une fille. Le chtit, il l'entend pas de cette oreille et si avec
sa belle-mère c'est pas gagné d'avance, c'est surtout sur la petite fille qu'il va se déchaîner... Filmé dans le cadre bucolique de la Suisse (super paisible maintenant, alors vous imaginez en 1925...), il va non seulement planter sa poupée sur les cornes d'un bouc (bof) mais surtout lui faire croire que sa poupée est tombée de la calèche vers un pont (c'est lui qui a balancé la poupée, la racaille), la poussant à sortir de nuit dans la neige.... Bien sûr, c'est le drame, avalanche, elle a juste le temps de se cacher dans un refuge où, coup de bol, il n'y a pas Jean-Claude Dusse, et cela nous vaut une très belle scène de nuit sublimement éclairée aux flambeaux (une prouesse technique me dit ma ptite fiche, ok)... On la retrouve et lui forcément, il passe pour un puncho, donc il décide d'écrire une lettre reconnaissant qu'il est "un misérable" et de sauter dans la rivière... Heureusement la belle-mère veille...
Les enfants sont cruels disait Jacques Martin mais sont aussi souvent victimes de leur propre jalousie, de leur incompréhension du monde des responsabilités (On dirait du Dolto putain)... Plutôt que d'en faire des marionnettes, Feyder bâtit son film autour d'eux et signe un portrait plutôt âpre. Magnifiquement recolorisé (les jaunes et les bleus sont très joulis), belle zizique (beaucoup aimé moi le tuba ou la très grosse trompette quand le gamin va se jeter à l'eau), montage un peu approximatif parfois comparé à nous (mais il avait pas Adobe-Première, je l'excuse) sûrement l'un des meilleurs films de 1925 et je m'avance guère.
Même dans la campagne suisse la petite délinquence peut voir le jour, c'est une leçon pour Séguo-Sarko









