Dillinger est mort (Dillinger è morto) (1969) de Marco Ferreri
A la croisée des chemins entre un Godard des années soixante où la société de consommation étouffe l'homme (notre héros crée des masques à gaz et s'ennuie comme un rat mort chez lui, bien qu'ayant tout à portée de la main), un Buñuel des années 70 où il met en scène cette molle bourgeoisie en distillant des séquences hallucinées dont il a le secret, et un Haneke des années 90 où une mécanique silencieuse se met peu à peu en place (Dillinger è morto est en effet quasiment muet et laisse couver un drame), c'est ainsi qu'on pourrait placer cette œuvre intrigante, déstabilisante et teintée d'un certain malaise d'un Marco Ferreri très inspiré. Le film est porté par un Michel Piccoli d'un naturel confondant, ce grand soliste livrant une partition toujours en mouvement d'une grande sobriété. Certains moments tirent peut-être un peu en longueur, mais permettent d'exprimer au mieux l'ennui qui gagne cet homme lors d'une nuit d'insomnie où il semble chercher sans trop y croire une sorte d'échappatoire.
On pourrait résumer en une ligne la trame de cette œuvre : un homme rentre chez lui, décide de se faire à bouffer, tombe sur un flingue qui capte toute son attention puis décide de se barrer sous d'autres cieux. Rêve ou réalité, qu'importe : au cours de cette longue nuit, l'homme tente en solitaire de s'occuper et ne cesse de s'activer entre le lit conjugal où repose sa blonde (Anita Pallenberg, belle plastique), celui de la bonne, maîtresse d'un soir (?) (Annie Girardot, la trentaine pétillante), sa cuisine bourgeoise rangée aux petits oignons et où la radio déverse son lot de chansons de variétoche, et sa salle de projection où il se repasse les films de ses vacances... Il semble tourner en rond dans cette baraque où il remonte pièce par pièce un flingue qu'il a déniché au fond d'une armoire (entouré d'un papier journal évoquant la mort de Dillinger... la fin d'un rebelle qui fait fantasmer notre homme ? peut-être...) faisant monter une certaine tension "dramatique".
Sur un faux rythme, Piccoli enchaîne presque mécaniquement ses gestes, et Ferreri de livrer une suite de séquences où notre homme semble constamment à la recherche de la satisfaction de ses désirs : il y a le plaisir de la bouffe (le petit plat qu'il se concocte), le plaisir charnel (une Annie Girardot aux reins couverts de miel qui fait froid dans le dos ; une Anita Pallenberg au corps endormi sur lequel il ballade un petit serpent en plastique - la volonté de retrouver les sensations originelles du fruit défendu ?...; une amie de vacances qu'il a filmée en train de mimer un plaisir érotique et dont il caresse les images), le fantasme de la "virilité" et de la violence (images sanglantes de corrida, dans lesquelles il se fond littéralement, se prenant pour un torero), voire celui de donner la mort... Un petit film projeté dans son salon mettant en scène deux mains qui se lancent dans un étrange ballet pourrait symboliser d'ailleurs la façon dont il se retrouve la propre petite marionnette de ses désirs, qui, satisfaits ou non, ne semblent point lui donner au final un quelconque plaisir. Piccoli donne souvent l'impression au cours de cette nuit de s'amuser comme un gamin avec tout ce qui lui tombe sous la main sans que cela ne parvienne vraiment à le sortir de sa torpeur... Œuvre résolument ouverte - les pistes sont multiples...- dans une époque où l'asphyxie semble guetter nos personnages (sa femme, la bouche béante collée à son aquarium), un troublant rêve (ou plutôt cauchemar ?) éveillé parfaitement maîtrisé par un Ferreri aussi créatif que l'interprétation de son personnage principal (Mr Piccoli, éternelles révérences). (Shang - 15/03/10)
En osmose, encore, une fois, avec mon camarade, et j'ajouterais même une louche de louanges à ce film génial et mystérieux qui m'a complètement happé. A mi-chemin entre une tradition italienne grand crin (les femmes, la bouffe) et une inspiration américaine qui fait tout le sel du scénario (Dillinger, les flingues, le behaviourisme propre au cinéma de genre des années 60), Ferreri réalise en plus une relecture intime et sobre du Mépris de Godard, ce qui n'enlève rien. Piccoli, en homme moderne (entendez : aliéné, asservi à la société de consommation et à une mythologie moderne faite de symboles de la masculinité très codés (gangsters, matadors, bonnes faciles à trousser)), développe au cours d'une nuit le fantasme ultime de son temps : se débarrasser de tout le poids de la société du spectacle pour s'évader vers un El Dorado ancestral : ce sera Tahiti et son cortège d'imagerie pour cette fois, le film qui a commencé sur un style moderniste se concluant sur une allusion au Murnau de Tabou. Entre temps, Ferreri aura pris tout son temps pour démonter par le comportement les codes qui asservissent l'homme moderne : en démontant son flingue, en préparant ses petits plats, en projetant sur l'écran noir de ses nuits blanches les mille et unes tentations de sa vie rêvée, Piccoli endosse le rôle de l'homme sans qualité du XXème siècle, perdu quelque part entre l'imagerie du western et celle d'Auschwitz (cette chambre à gaz qui ouvre le film), flirtant avec le vaudeville autant qu'avec Homère... La fin d'un monde, c'est bien ce que montre ce film, qui le fait par le plus simple des procédés : un huis-clos dans un appartement, quelques gestes banals, une action qu'on relègue à l'arrière-plan pour mieux se concentrer sur le quotidien, et le tour est joué ; le film devient étrangement mélancolique malgré sa froideur, étrangement simple malgré son aspect expérimental.
Piccoli... que dire ? Il est plus que magistral, bien sûr. Non seulement il est confondant de naturel dans les scènes "ordinaires" qui précèdent la découverte de l'arme (observez son rythme, ses gestes simples, quand il prépare à bouffer), mais il acquièrent, au fur et à mesure qu'on s'enfonce dans la noirceur de la trame, une espèce de légèreté qui tranche toujours avec l'ambiance générale. Car le film aborde un sujet glauque (comment l'ordinaire finit par faire craquer un gars) avec la plus belle des légèretés uniquement grâce à l'acteur : il agit comme un enfant, et ne souligne jamais ses intentions. On l'a rarement vu aussi génial que dans ce film où tout ce qu'il a à faire (apparemment, bien sûr) est découper une tranche de viande et peindre un flingue en rouge. Le voir traverser l'écran avec une serviette orange autour des reins, le regarder mimer son suicide dans une glace (faisant lui-même son découpage en sortant puis rentrant dans le cadre) ou enregistrer le souffle de sa femme endormie, convoque immédiatement tout une histoire du cinéma, et évoque également une sorte de jeu enfantin ; jeu qui se termine tragiquement si on veut, mais qui se termine aussi par une évasion vers un au-delà fantasmatique. Le film est peut-être, après tout, pas si pessimiste et noir que ça : le plongeon final de Piccoli dans la mer, avec ce collier ancestral autour du cou, est aussi une ode à la liberté qu'on n'attendait pas en conclusion de ce film si "emprisonnant". Les pistes sont multiples, certes, et c'est toute la qualité du bazar de laisser béantes plein de portes, de nous questionner sur le sens de ce qu'on regarde plutôt que de donner toutes les réponses ; on reste dans une atmosphère changeante, qui fait passer du nouveau roman au cinéma psychédélique, de la psychologie à la philosophie, du western au polar, de Chantal Akerman à Fassbinder, et on est bien content. Un chef-d’œuvre ? Un chef-d’œuvre. (Gols - 01/05/12)
Le Mari de la Femme à Barbe (La Donna scimmia) de Marco Ferreri - 1963
Voilà un cinéaste qui manquait à notre colonne de gauche, scandaleusement il faut l'avouer, Ferreri ayant toujours déclenché chez moi des vagues d'hilarité gênées mais salutaires. Le Mari de la Femme à Barbe est dans la veine malpolie habituelle du compère : il paraît qu'il fit un scandale à Cannes, faut pas pousser, mais c'est vrai qu'il est assez malaisé, d'un mauvais goût total, et qu'il ne caresse aucun poil dans aucun sens.
Le grand Tognazzi joue un minable type sans-le-sou qui tombe par hasard sur une "femme-singe" (Girardot), misérable jeune fille à la pilosité impressionnante. Il flaire tout de suite le
bon coup, et monte une affaire de show-business avec la pauvre donzelle comme attraction. On frémit d'abord devant l'absence totale de scrupules de "l'impresario" du dimanche, prêt à vendre sa femme par tous les moyens. On se dit que le singe du titre italien pourrait bien être le mari plutôt que la femme, celle-ci se recroquevillant dans son amour pour lui, dans son abnégation, affrontant le ridicule avec une tristesse désabusée. Mais bientôt, Ferreri retourne son scénario, mettant en place le portrait d'un amour naissant entre ces deux êtres aussi paumés l'un que l'autre. Et du coup, la tendresse et la joie éclatent finalement dans ce petit film beaucoup plus doux qu'il n'y paraît.
La mise en scène de Ferreri est italianissime, décibels au taquet, bruit et fureur à tous les étages, énormité des personnages, ampleur du style quand il s'agit de montrer la vie qui bat en plein. Il y a quelques morceaux de bravoure ravageurs, comme cette procession de mariage filmée en plan-séquence et en travelling arrière, au milieu des cris de 42000 figurants qui envahissent l'écran et pressent la pauvre Girardot : elle en ressort encore plus misérable, encore plus touchante, victime effarée de la populace et du monde du spectacle. Il y a encore cette scène hilarante chez un "vendeur de neuvaine", qui monnaye la religion à l'aide d'un enfant de choeur au fait des taux de change du monde entier. La religion est d'ailleurs, comme il se doit, égratignée au passage dans
toute sa vénalité et son absurdité, tout comme le monde "cultureux" parisien, qui est montré comme une masse avide de spectaculaire et peu regardante sur l'éthique. Le coup de force final est de parvenir à nous rendre attachants ces "freaks" tonitruants, elle physiquement, lui moralement, et de clore le film sur une touche d'amour et de tendresse qu'on n'attendait pas au milieu de cette histoire brutale et nihiliste. Pas immense, juste audacieux et hors-norme.






