Nos Funérailles (The Funeral) d'Abel Ferrara - 1996
Les films sur la mafia sont légion, mais celui de Ferrara est quand même un des plus originaux. Avec The Funeral, il parvient à exprimer toutes ses angoisses en un seul film, livrant sûrement son autoportrait le plus précis avec cette histoire pourtant a priori déjà vue.
Tout commence par un enterrement, celui de Johnny Temple (Vincent Gallo), jeune garçon attiré par le communisme et qui se sert de méthodes peu brillantes pour militer (cassages de gueules en tout genre, pression sur les partis adverses). On découvre alors ses deux frères : Ray (Walken) et Chez (Chris Penn), tout deux bouleversés par la mort de ce frangin qui avait su garder ses idéaux purs. On pense qu'on va assister alors à un récit de vengeance, ce qui est un peu le cas. Mais chez Ferrara, le crime n'est pas seulement spectaculaire, n'est pas seulement un rouage de scénario ou une façon de faire monter le suspense. Dans cette ambiance crépusculaire, il met en place toute une métaphysique, toute une réflexion sur la responsabilité morale et chrétienne, tout un discours résolument desespéré sur l'absence de Dieu et la perte de l'âme. La mort de Johnny va déclencher chez les deux frères Temple (le nom n'est pas choisi au hasard) une remise en cause complète de leur existence au regard de Dieu.
Pour Chez, attardé mental aux pulsions violentes, la torture sera morale : il prend conscience qu'il a vendu son âme en acceptant de bosser pour des minables sans valeur éthique (Del Toro, impeccable). Il va donc être happé par cette angoisse intérieure et être gagné par la folie. Le jeu outré de Penn est immense, grand-guignolesque et en même temps impressionnant. Chacun de ses gestes est dangereux, border-line, et le personnage ne cesse de naviguer sur la corde raide. On sent que c'est son monde intérieur dévasté qui guide ses actes, et Ferrara le filme dans des gros plans puissants. Les situations qu'il lui donne à jouer sont des étapes de plus en plus précises vers son délabrement moarl, avec cette scène culminante où il paye deux fois le tarif d'une pute mineure pour mieux s'enfoncer dans la débauche de son âme. A côté, Scorsese est un athée : Chez est physiquement bouffé par l'horreur qu'il éprouve envers lui-même, c'est sublime d'intelligence d'acteur.
Pour Ray, la mort du frère n'est que la preuve que Dieu est un monstre. Niant toute responsabilité morale dans sa vie de criminel, il met tout sur le compte d'un univers abandonné par Dieu, dénuée de toute explication. S'il tue, c'est en citant la Bible, c'est en faisant bien comprendre à sa victime que le sens de son acte doit être imputé à une existence privée de Dieu. Walken est lui aussi plus que génial dans cette tristesse de vivre qu'il traîne tout au long du film. C'est en fin de compte un personnage éminemment romantique, qui voudrait croire à un sens de la vie et qui constate qu'il n'y en a pas. On est loin des tueurs glamour des autres films de gangsters ; ici, tout le monde est ravagé, abandonné de Dieu, déjà un pied dans la tombe.
La mise en scène de Ferrara ne lâche rien : elle reste au plus près des acteurs, peut-être par manque de moyens pour fabriquer une reconstitution valable, mais surtout pour chercher dans les regards ce désespoir immense qui empreint le film. Il sait comme personne capter une expression perdue (la scène où Penn vient violer sa femme (Isabella Rosselini), et où celle-ci a peur de lui, est amoureuse de lui, abandonne), un rapport entre deux personnages, un éclair de folie qui passe dans un regard. Si l'esthétique du film est relativement classique (clairs-obscurs, costumes habituels, musique symphonique), le fond est d'une originalité sidérante, ainsi que le jeu des acteurs et la construction du récit. Peu d'évènements au final, mais une façon d'envisager la famille comme un écheveau infernal qui remplace allègrement tout moment de bravoure. Un film bouleversant et d'une profonde sincérité.
L'Ange de la Vengeance (Ms .45) (1981) d'Abel Ferrara
Thana travaille comme simple couturière, a pour signe particulier d'être muette et aurait mieux fait d'accepter le verre que lui proposaient ses copines en sortant du boulot. En rentrant chez elle, elle va se faire agresser par un violeur déguisé en méchant Bozo le Clown (Ferrara himself, mouais) puis, encore totalement traumatisée, va découvrir dans son appart un cambrioleur qui entreprend, encore (sale journée), de la violer. Là elle craque (trop c'est trop) et le type finira assommé dans la baignoire avant de se faire démembrer. Thana, c'est clair, est définitivement sur les nerfs et va décider, s'emparant du .45 laissé par le voleur de régler son compte à tous les types un peu trop collants. Elle se transforme en femme fatale (voire même en nonne fatale) à laquelle il ne fera point bon demander l'heure au coin d'une rue après minuit. Ferrara signe un Charles Bronson féministe, une sorte de règlement de compte au harcèlement sexuel, jusqu'au boutiste. Bon, vaincre la violence par la violence, personnellement je vois pas trop où tout cela nous mène, si ce n'est de virer au carnage systématique. On peut pas dire qu'il s'agisse en ce début des années 80 d'une publicité pour New York, on peut pas dire non plus que Ferrara pousse la réflexion bien loin. Au niveau de l'image et de la musique, on est dans de la série B vintage, même si on sent tout de même un soin chez l'Abel à faire des cadres propres. Po grand chose d'autre à en dire, si ce n'est qu'il faut définitivement se méfier des nonnes en porte-jarretelles - le conseil du jour donc.
China Girl d'Abel Ferrara - 1987
Allez, on va dire que China Girl est intéressant en ce qu'il montre comment, depuis 1987, Ferrara a su se libérer des obligations des studios et trouver un ton vraiment subversif. On va dire qu'il est regardable si on s'intéresse réellement à la carrière de ce cinéaste, en ce qu'il montre tous les pièges dans lesquels il aurait pu tomber, et donc tous ceux qu'il a su éviter.
A part cet intérêt historique, on a affaire ici à un bon gros navet cheap et soûlant, très marqué par son époque, et absolument infâme. On veut bien fermer les yeux deux secondes sur la musique inécoutable qui auraient pu trouver leur place dans Flashdance, et sur les lumières bleues qui n'auraient pas déparé dans Birdy ; mais au bout d'un moment, trop c'est trop. Mal fagotté, absolument prévisible dans tous ses épisodes, le film tombe littéralement des yeux à force de clichés, de scènes mal tenues et d'acteurs exsangues. Ferrara voudrait livrer une énième vision de Roméo et Juliette et de West Side Story (le héros s'appelle même Tony), mais ne fait que tomber dans toutes les crevasses du nauséabond cinéma de genre des années 80. Scorsese a dû se tordre de rire devant ces tentatives de dresser les portraits de communautés ennemies (les Chinois d'un côté, les Italiens de l'autre), au sein desquelles tente de naître un amour pur (Tony, italien, aime je sais plus qui, chinoise). Les scènes d'action sont parfaitement illisibles, camouflées sous des néons pubesques qui brouillent tout ; les scènes de romance sont ridicules, résumées la plupart du temps à des trémoussements de danse à la Travolta.
Seules subsistent quelques séquences un peu mieux construites sur les rapports familiaux, et une timide volonté d'écarter un peu les enjeux du film : de la lutte entre deux peuples, Ferrara tente de parler plutôt des conflits de génération, les vraies disputes étant plus entre "oncle" et "voyous" qu'entre habitants de Chinatown et habitants de Little Italy. Mais tout cela est noyé dans le ridicule de la forme et dans la paresse du scénario ; on a beau convoquer quelques figures éternelles de Ferrara (crucifix, procession religieuse), rien n'y fait : on reste dans le solide nanar. Heureusement le gars saura réagie à temps : deux ans plus tard il filmera King of New-York.
The Blackout d'Abel Ferrara - 1997
Je vais hurler avec les loups, mais il faut bien avouer que The Blackout est une catastrophe abyssale. Les acteurs sont mauvais comme des cochons (Modine, pourtant, mais complètement abandonné à ses tics ridicules de pov'garçon écorché vif comme l'est Pagny dans ses clips ; Hopper, pourtant, mais hilarant en double du metteur en scène fan de vidéos et d'images extrêmes ; Dalle, pourtant, mais absente, qui parle anglais comme moi peul, filmée comme une bimbo ; Schiffer, pourtant... non, rien) ; le scénario est risible, l'histoire d'un junkie qui ne se remet pas de son amour perdu, et qui donc boit et se noie dans la mer ; la mise en scène est proche du vide complet, ridicule dans ses poses d'artiste maudit, mal rythmée, mal fichue, inregardable dans son habillage
pubesque qui rappelle les pires heures de Jan Kounen... Ah l'alcool fait des ravages, c'est clair, surtout dans le regard d'un cinéaste qu'on a connu inspiré (oui, c'est le même Ferrara que Body Snatchers, je vous le confirme) mais qui à force d'endosser sa pénible panoplie de metteur en scène déglingué, finit par se prendre pour Ferarra, et par se complaire dans ses postures arty impossibles. C'est un navet total, que rien ne vient sauver, pas même les scènes de cul qui auraient fait ricaner mon grand-père (deux femmes qui dansent ensemble en roulant des hanches, wouaouh quel culot, quel érotisme !), et qui remettent à l'esprit les pauvres tentatives cinématographiques de Gainsbourg, qu'on croyait pourtant enfin enterrées. Boire ou conduire un film, il faut choisir.
Christmas ('R Xmas) d'Abel Ferrara - 2001
Il faut bien finir par reconnaître que les tendances catholico-niaises d'Abel Ferrara deviennent un chouille gavantes. Certes, sa conception de la vie, on pourrait presque dire sa politique, est assez touchante, par sa naïveté, par sa recherche désespérée de la grâce, du bonheur, par son utopie. Mais là, dans 'R Xmas, on n'est quand même plus très loin de Walt Disney.
Non que le film soit dénué d'intérêt, loin de là. Il se laisse regarder avec beaucoup de plaisir, notamment
grâce aux acteurs : Lillo Brancato, que je ne connaissais pas, est superbe, digne héritier des grands maffieux aux grands coeur à la De Niro, sombre, sobre, inquiétant et enfantin à la fois ; Ice-T est impeccable en flic verreux titillé par la rédemption et la grâce ; et Drea de Matteo est profonde et passionnante. Côté mise en scène aussi, c'est assez inspiré, avec une manière toujours originale et personnelle de filmer la ville (jolie scène qui se contente de filmer le Bronx sans en rajouter, dans une sorte de flux d'énergie, de ballets faits de jeux de regards et de mains, de petits traffics rapides et discrets). La photo, très (trop?) class, alterne de façon homogène l'aspect glaçant des appartements de luxe et la crasse des banlieues. Le rythme allangui, induit par une musique répétitive et parfaite, aide aussi à "déréaliser" tout ça, à mettre un genre de voile sur les images de papier glacé, sur l'ersatz de bonheur que ferrara veut montrer. Même le scénario, à la rigueur, est bien tenu, il va droit au but, avec quand même, à la dernière seconde (vraiment à la dernière seconde, enfoiré d'Abel), une énorme audace qui justifie le film.
Mais comme tout ça est bien-pensant ! Cette histoire de dealer de grande envergure qui décide de se ranger pour arrêter de tuer les petits nenfants sent trop fort le bénitier, d'autant que Ferrara s'attarde ostensiblement sur chaque signe religieux qui rentre dans le champ de sa caméra (crucifix, musique religieuse, église...). Sur un sujet qui aurait pu être fort, il se contente d'opposer bêtement le monde des voyous au monde aseptisé à mort de la famille bourgeoise traditionnelle. On sent que c'est Sarko qui
signe les notes de frais. Il est bien gentil, ce dealer, on sent qu'il a envie d'être un honnête homme, d'aimer sa femme et sa fille comme tout bon bourgeois doté d'une BMW qui se respecte. Arrrgh on en vient presque à souhaiter qu'il continue à vendre sa coke. Au détour d'une séquence, Ferrara parvient quand même à faire de la vraie politique, en montrant par exemple dans un montage inspiré, en quoi la dope rentre dans un système économique viable (les trafics du dealer servant à payer les poupées de la petite, ou à aider la communauté portoricaine pauvre). 'R Xmas, c'est l'Abbé Pierre avec une crête de punk. Bon.
Mary (2005) d'Abel Ferrara
Il est assez amusant de voir que si le film questionne la place de Marie-Madeleine auprès de Jesus - elle est montrée ici comme l'une des disciples les plus ferventes - et donc du rôle de la femme en général dans la Bible (et ailleurs...), le film reste concentré sur le personnage du journaliste (exceptionnel et extraordinaire Whitaker) qui ira du pêcher à la redemption en passant par les étapes successives de la désillusion, du malheur et de la foi. Film très sombre qui retrace la difficulté d'atteindre à la foi, à l'image de ces plans superbes sur les buildings de New-York, la nuit, en contre-plongée, qui s'élèvent progressivement. Juliette Binoche semble certes être "habitée" par son rôle - lorsqu'elle joue Mary (dans le film dans le film) ou lorsqu'elle décide de vivre à Jérusalem après le tournage - mais son personnage par son manque de présence à l'écran a du mal à vraiment s'imposer. Il est malgré tout intéressant de voir une nouvelle fois Ferrara s'intéresser à l'emprise que peut avoir un rôle sur une actrice, l'absence de frontière entre vie artistique et vie privée, montrant ainsi son attachement à "ses
créatures" - (cela me donne envie de revoir Snake Eyes baptisé aux US Dangerous Game que m'avait fait découvrir el Bibice). Quant au réalisateur (Mathew Modine, en tête à claques), il semblerait qu'il s'agisse d'un mix bizarroïde entre un Mel Gibson hâbleur et un Ferrara sûr de lui. Celui-ci réalise tout de même un film beaucoup plus prenant et intéressant que celui-là, une plongée dans la chrétienté dont parlent d'ailleurs très bien les invités de l'émission de Whitaker (Leloup en particulier): Ferrara a toujours le power !

