Petits Arrangements avec les Morts (1994) de Pascale Ferran
Vraiment sous le charme de ce film d'une belle intelligence et d'une superbe profondeur. Pascale Ferran semble s'être consciemment placée sous l'influence d'Alain Resnais (beaucoup pensé à Mon Oncle d'Amérique, les trois personnages, la reprise de certaines scènes déjà vues avec l'utilisation d'une voix off qui fait son commentaire, certains accents musicaux également ainsi que le choix de la Bretagne...) et dans une certaine mesure de François Truffaut (la séance des bougies dans le bunker fait forcément penser à La Chambre verte). Certes, elle n'a pas choisi les pires tuteurs tout en sachant, soyons honnête, faire respirer son film d'une façon toute personnelle. Bien que le procédé de départ - suivre, par le jeu des souvenirs, trois personnages qui se croisent sur cette plage - ait pu facilement tomber dans une certaine lourdeur, Ferran parvient, en changeant subtilement ses angles de prises de vue, en ne chargeant jamais ses magnifiques images d'explications inutiles, à nous faire butiner de l'un à l'autre des personnages avec une véritable virtuosité. La direction d'acteurs et la mise en scène étant au taquet, difficile ensuite de trouver la faille.
Trois personnages en quête de bonheur, trois personnages qui semblent, plus ou moins consciemment, avoir toutes les difficultés du monde à faire le deuil d'un être cher. Le premier récit s'attache aux pas d'un jeune garçon un peu turbulent et sûrement un peu trop "mature" pour son âge, comme le dit la mère de son camarade. S'il regarde patiemment, à l'aide de ses jumelles, chacun des protagonistes qui se trouvent ce
jour-là sur la plage, c'est sûrement parce qu'il fait preuve d'un sens aigu de l'observation; seulement s'il porte autant d'attention aux personnes présentes, on découvrira par la suite qu'il n'en oublie point pour autant les absents, notamment l'un de ses amis le plus proche. Tous ces petits jeux d'enfants un peu foufous sont comme dédiés au souvenir de ce jeune compagnon disparu trop tôt. Chaque élément du puzzle se met progressivement en place et c'est presque au spectateur de parvenir à tisser un fil entre chacun des personnages pour enquêter sur ce qui le mine de l'intérieur. On passe ensuite à un frère, François (excellent Charles Berling) et une soeur Zaza, la trentaine et la quarantaine, qui sont venus passer quelques jours de vacances en Bretagne avec leur grand frère, Vincent, et la petite dernière, Suzanne. Si François ne semble jamais être sorti du traumatisme de la mort de l'une de leurs soeurs (ils étaient cinq, c'est ça, vous savez bien compter), en semblant faire un tansfert "de haine/rejet" sur son grand frère (sublime séquence lorsqu'il livre tout ce qu'il a sur le coeur depuis son enfance), Zaza apparaît, elle, comme quelqu'un qui, après avoir toujours tout pris sur ses épaules, est en train de se dissoudre peu à peu. Pascale Ferran, en jouant constamment des allers-retours entre leur enfance, leur métier actuel, leur préoccupation et leur comportement sur la plage, parvient à tisser un réseau de sens absolument remarquable pour nous faire toucher du doigt ce qui ébranle ces deux caractères comme fissurés depuis des années.
La construction du château de sable sur la plage peut bien sûr donner lieu à de multiples interprétations : retour au monde de l'enfance que l'on aimerait pouvoir rendre parfait, construction de sable aussi fragile que l'équilibre mental d'un homme, sa condition, mais aussi château qu'il est toujours possible de reconstruire. Même si les personnages semblent comme enfermés dans leur bulle temporelle (au présent : la journée sur la plage vouée à se répéter le lendemain avec le même château de sable, et au passé : ce souvenir dont ils ont du mal à se défaire), cela ne veut point dire qu'un petit grain de sable ne peut les faire basculer vers la lumière; si chacun s'est arrangé jusqu'à maintenant comme il a pu avec ce mort qu'il porte en lui, rien n'est pour autant définitif à l'image de ce château, si facile à détruire, mais si passionnant à reconstruire dès lors que tout le monde met la main à la pâte. La cinéaste, malgré son sujet quelque peu sombre, réussit un film d'une parfaite luminosité, comme si chacun puisait une sorte de régénérescence lors de cette journée-bilan. C'est en tout cas remarquablement agencé et parfaitement interprété, Resnais et la Truffe peuvent être fiers de la relève.
Lady Chatterley (2006) de Pascale Ferran
Bon, il me faut bien reconnaître que j'attendais beaucoup de ce film, comme un vrai souffle de fraîcheur sur le cinéma français, et si Lady Chatterley n'est pas exempt de scènes fortes, 2h40 c'est un peu long pour une histoire d'amour champêtre. Certes Ferran ne tombe jamais dans la facilité, Dieu soit loué, en choisissant une héroïne loin de l'image d'Epinal qui ne surjoue en rien "une passion ultra-lyrique et enfiêvrée", mais ce pari de la candeur, d'une certaine mièvrerie même, n'en fait pas pour autant un personnage très attachant. La Lady tente de sortir des sentiers battus, remettant en cause le rôle dominateur du mâle, sa classe et sa position sociale qu'elle a héritées, se lance même dans un petit laïus sur le socialisme mais l'ensemble manque un peu de nerfs, d'énergie, comme étouffé par la nature environnante; attention, je n'ai rien contre des plans fixes sur un arbre ou un écureuil, ni à la constante attention faite aux bruits de la nature - que la campagne ait un effet apaisant c'est pas moi qui vais vous dire le contraire vivant dans un brouhaha perpétuel de coups de freins de bus, de klaxons ou de bâtiments qu'on explose - mais il y a un petit côté léthargique que je ne peux m'empêcher de souligner au passage...
Ceci dit, il y a quand même des scènes d'une grande intensité entre nos deux amoureux notamment, comme cette magnifique séquence dans la cabane où face à face dans leur chemise blanche, l'homme - des bois - annonce à la lady
qu'elle peut le toucher; certes Pascale Ferran a piqué cette mise en scène à mon pote Bibice dans son spectacle Xitation mais l'idée reste bonne. Scène de folie lorsque nos deux amants s'ébattent nus sous la pluie créant leur propre paradis, un paradis qu'ils ne pourront que perdre et jamais retrouver: alors que la scène pouvait paraître convenue au départ, la mise en scène de Ferran en fait un véritable moment de grâce; séquence plus intime lorsque au pied d'un arbre, ils tentent de faire des plans sur la comète, espérant follement pouvoir un jour vivre ensemble, la lucidité finissant par prendre le pas, le tout s'achevant dans une profonde tristesse. Bien aimé également ces passages en "super 8" saturés de couleurs lorsque la Lady part en voyage sur le continent avec sa soeur: une petite bouffée d'air pur dans ce climat campagnard qui finit par devenir un poil étouffant. Enfin, comment ne pas parler de l'Hippo, mari cocufié sur sa chaise roulante, dont l'aveuglement n'a d'égal que son entêtement; ainsi cette scène d'une certaine drôlerie tragique lorsqu'il décide, sourd à tout conseil, de gravir une colline sur sa machine pétaradante: les deux mains des deux amants qui se cotoient lorsqu'ils finissent par pousser le véhicule est une des plus belles et des plus légères du film qui a du mal parfois à aller vraiment de l'avant.
Une certaine déception par rapport à une attente qui plaçait la barre très haut, mais le film possède suffisamment de charme pour ne po bouder son plaisir et reconnaître le talent de Ferran d'aller jusqu'au bout de son projet très (trop?) épuré : la mise à nue des sentiments tout autant que celle des corps ne pouvant peut-être s'atteindre qu'à ce prix.


