Je veux seulement que vous m'aimiez (Ich will doch nur, daß ihr mich liebt) (1976) de Rainer Werner Fassbinder
Ce qui est bien avec Fassbinder, c'est qu'on sait toujours que le gars trouvera le moyen de nous plomber la journée... Attention, je ne dis point que le jeu n'en vaut pas la chandelle, juste qu'il doit s'agir d'une des raisons pour lesquelles cette odyssée shangolienne avance aussi lentement... La sortie en dvd de ce téléfilm qui bénéficie tout de même de la photo de l'incontournable Michael Ballhaus fut donc l'occasion, avant un repos malgache bien mérité, de se repencher sur notre ami Rainer ; certes l'histoire d'un homme qui déprime et qui finit par en assassiner un autre n'est po vraiment folichon sur le papier, j'en conviens. Armé d'une part de gâteau au chocolat recouvert de chantilly, je pris mon courage à deux mains, bien décidé à lui faire sa peau, au film. Bon, c'est pas gai, certes, mais cette œuvre est non seulement savamment construite (Fassbinder mêle à sa trame principale de nombreux flashs-back ainsi que des flashs-forward toujours joliment amenés) mais demeure également minutieusement filmée : on retrouve ici et là la petite patte du Rainer dans ces micro-mouvements de caméra circulaires ou dans la façon originale d'utiliser un miroir. Une histoire qui n'est donc pas vraiment la fête à neuneu mais qui n'en demeure pas moins relativement prenante, tant l'on finit par s'attacher au destin de ce Peter Trappel qui essaie de faire le maximum pour son amour... avant de péter (littéralement) un câble - un sacré "coup de téléphone", si je peux me permettre...
Fassbinder nous fait ressentir toute la détermination de cet homme qui, échappant au carcan familial peu jouasse (une mère dominatrice et un père guère encourageant envers son rejeton de fils), va tenter envers et contre tout de faire vivre sa petite famille (sa femme et son bébé) en tentant chaque mois de joindre les deux bouts. Même s'il bosse comme un forcené, notre gars ne va pas tarder à se rendre compte que la
partie est loin d'être gagnée d'avance : le fait de se retrouver, juste après son mariage, avec un gamin sur les bras, et sa volonté de satisfaire sa femme "coûte que coûte", risquent en effet de le conduire sur une mauvaise pente et de le laisser au final plus endetté que la Grèce... Fassbinder, mine de rien, nous fait sentir que les rêves de notre gars ont toutes les chances de rapidement s’essouffler : une proposition de mariage faite sur des rives "sableuses" (c'est ce qu'on appelle, réellement, partir de rien : notre jeune couple part pratiquement à zéro, financièrement parlant, des "fondations" bien fragiles pour survivre dans cette société de consommation où tout s'achète à crédit), les parents de Peter qui semblent autant concernés par le bonheur de leur progéniture que moi de la vie sexuelle de Martine Aubry, un employeur qui sait parfaitement quelle "perle" il a touchée en employant cet ouvrier totalement dévoué à son travail mais qui a bien du mal à vraiment mettre la main au portefeuille... Notre Peter, progressivement pris à la gorge par les dettes, se retrouve peu à peu dans une sorte de "prison mentale" (la scène dans le bureau de son boss puis ensuite dans le métro avec ces lignes en fond sur le mur)... On sent qu'il va finir par craquer mais on ne sait point quelle petite goutte fera déborder le vase - lorsqu'il acceptera la thune de son père (pratiquement sous les yeux pleins de dédain de cette mère), l'humiliation sera-t-elle que sa fierté, son honneur, sa foi, son courage seront profondément touchés ?... L'amour de Peter pour sa femme - et vice versa (si les sentiments que les deux personnages nourrissent l'un envers l'autre sont sincères et profonds, on ne peut po dire que le père Fassbinder les mette en scène de façon particulièrement "fleur bleue" ou romantique... Mange po de ce pain notre homme...) ne suffira pas à empêcher notre héros de couler... Un "conte" moderne et tragique qui, trente-cinq ans plus tard, garde - malheureusement en un sens - toute son acuité. Du Fassbinder de très très bonne tenue.
La Femme du Chef de Gare (Bolwieser) (1977) de Rainer Werner Fassbinder
"Une femme peut décaniller la vie d'une dizaine d'hommes et survivre" - traduction personnelle. C'est vrai que ce pauvre Bolwieser, chef de gare, est tombé sur un sacré numéro en épousant la gâte Hanni - la femme du. On sent qu'il est fou amoureux d'elle, que la passion le dévore, mais qu'il a aussi de telles pelures de saucisson dans les yeux qu'il risque de tomber bien bas. Il s'accroche à sa douce qui le manipule comme un yoyo avant d'être victime d'un véritable jeu de massacre. Manon était perfide, Hanni (chafouine et fatale Elisabeth Trissenaar) est une vraie salope, même si par devant elle semble le plus souvent toujours au petit soin pour son mari. C'est bien gentil de vivre d'amour et d'eau fraîche en étant un grand naïf : la claque est lourde lorsqu'on se réveille un matin entre les quatre murs d'une prison pour avoir été un peu trop couillon.
Les Bolwieser - surtout lui - semblent n'en avoir jamais assez de consumer leur amour ardent. La femme, cependant, a rapidement d'autres projets : elle propose à son mari de prêter de l'argent à un de leurs amis, le boucher du coin, pour qu'il monte un commerce - ils toucheront ainsi, si tout va bien, un petit pourcentage sur les bénefs. Bolwieser accepte sans voir que, dans le package, il est inclus qu'Hanni devienne l'amante de ce moustachu de boucher. Notre chef de gare a beau être totalement aveugle, il n'est pas non plus complètement sourd et il finit par en avoir assez des "rumeurs" qui traînent en ville sur les liaisons adultères de sa femme ; cette dernière ne se démonte guère - mais c'est honteux ! - et l'histoire se termine au tribunal avec la femme et le "prétendu" amant qui portent plainte contre trois de leur concitoyens pour calomnies ; ils gagnent leur procès avec, au passage, un faux témoignage de Bolwieser qui a cherché à cacher au maximum les suspicions qu'il avait lui-même sur sa femme - il s'en mordra les doigts, voire le poing. Hanni triomphe et ne tarde point à trouver un second amant en la personne du coiffeur. Bolwieser est toujours hors du coup mais le boucher - jaloux qu'Hanni le laisse tomber - est loin d'avoir dit son dernier mot. Il cherche à manipuler Hanni mais c'est encore ce pauvre Bolwieser qui va se faire, sur l'action, complètement rouler dans la farine - et finir en tôle... La salooooppppeeee....
Fassbinder s'en donne comme bien souvent à coeur joie avec l'utilisation des miroirs : qu'il s'agisse de traduire les faux semblants d'Hanni ou l'image d'un Bolwieser qui se morcelle peu à peu à mesure qu'Hanni le trahit, nombreuses sont les séquences qui jouent avec les reflets des deux personnages principaux. On a presque l'impression, en avançant dans le récit, que le personnage de Bolwieser se liquéfie progressivementv: individu totalement dupe au départ des manigances de sa femme, il semble progressivement se vider de sa chair, de son âme et les dernières séquences de le montrer plonger dans un véritable état d'hébétude. Incapable de se défendre, simple marionnette dont la femme tire les ficelles, ce petit fonctionnaire en Allemagne nazie va finir totalement - et littéralement - au fond du trou. Un Fassbinder, mené tambour battant, relativement savoureux et ce d'autant si l'on est d'humeur particulièrement caustique.
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Le Monde sur un Fil (Welt am Draht) (1973) de Rainer Werner Fassbinder
Voilà longtemps qu'on avait un peu perdu de vue cette odyssée Fassbinder, et c'est un tort tant cette minisérie télé de 3h20 - qui vient tout juste d'être éditée en DVD - vaut son pesant de pixels. Fassbinder se lance dans la science-fiction, et enfonce sans forcer le Matrix des frères Wachowski (ouais, les effets de spéciaux de Matrix sont p't'être un peu plus chiadés, mais qu'est-ce qu'on en a à battre, hein ?); déjà rien qu'en disant le mot "Matrix", on sent bien que l'on cherche à se la péter (comme pour Asterix, Manix...), alors que franchement un programme qui se nomme "Simulacron", ça sonne déjà beaucoup plus humble. Ceci dit, même si le père Fassbinder n'a pas des moyens extraordinaires, il dispose d'un casting royal (Klaus Löwitsch en héros couillu et les deux bombes nucléaires blondes Barbara Valentin et Mascha Rabben, sans parler des seconds rôles ou des guest stars Ingrid Caven, Gottfried John - inoubliable dans le rôle d'Einstein -, Gunter Lamprecht, Eddie Constantine) et sait toujours nous régaler de ces plans extraordinaires (caméra faisant des circonvolutions, multiplication des jeux de miroirs - le sujet s'y prétant d'autant plus -, personnage filmé à travers des verres déformants, travellings incroyables...) qui dopent pratiquement chaque séquence ; c'est po parce qu'il fait de la téloche qu'il va se contenter de nous faire 3 heures de champ/contre-champ. Même si la thématique du film semble avoir été, depuis, explorée en long et en large, cette version fassbinderienne vaut le détour pour apprécier encore et toujours les constantes inventions du Rainer au niveau de la mise en scène ; même si la fin tire un peu en longueur, le reste du récit est tendu comme un câble d'ordi et on se passionne jusqu'au bout pour ce personnage seul contre tous.
Fred Stiller reprend en main le projet du Simulacron (un super ordi de simulation dans laquelle une dizaine de mille d'avatars humains est censée évoluer) après la mort mystérieuse de l'ingénieur en chef ; ce dernier n'avait apparemment pas eu le temps d'avertir ses proches sur la découverte extraordinaire - et terrible - qu'il venait de faire... Stiller ne tarde pas à se mettre dans le bain, alors que des phénomènes de plus en plus bizarres se produisent : le chef de la sécurité, qui bosse depuis des années sur ce projet, disparaît littéralement sous ses yeux, et à peine quelques jours plus tard, tout le monde - à part Stiller - semble n'avoir jamais entendu parler de cette personne. Un autre chef n'a en effet pas tardé à prendre sa place, ce dernier prétendant être en charge de la sécurité depuis cinq ans... Stiller, à mesure qu'il enquête sur de curieux phénomènes dans le système informatique et s'oppose à son boss qui semble vouloir utiliser le Simulacron à des fins purement commerciales (faire une simulation en accéléré, sur vingt ans, pour savoir quels seront à l'avenir les matériaux les plus utilisés - un grand patron de l'acier est particulièrement intéressé par le résultat), est de plus en plus victime de maux de tête voire de véritables black out. Alors que son intégrité mentale est de plus en plus montrée du doigt par les grands responsables du projet qui cherchent par tous les moyens à le mettre à l'écart, une question demeure : est-il en train de devenir totalement parano ou a-t-il mis le doigt sur un truc dingue - du genre : et si notre propre monde n'était lui-même qu'une simulation, ah ?!
Comment imagine-t-on, en 1973, le monde du futur ? Ben grosso modo comme celui qu'il y aura en 1978... Je suis dur, d'autant que Fassbinder, même s'il a trois bouts de ficelle, essaie souvent de nous donner l'impression - au niveau de la déco ou de certains accessoires - d'un pseudo univers futuriste (la piscine gigantesque au milieu de ce bar, la boîte de nuit qui ressemble à une sorte de paradis infernal - faut le voir pour comprendre -, ou encore ces magnifiques écrans verts d'ordi qui feraient passer le Minitel pour un I-Pad). Oui, bon, ce n'est pas forcément le plus grand intérêt du film (et puis rappelons que Wenders n'a pas fait mieux dans le genre avec sa daube Jusqu'au bout du Monde), mais cela n'en fait que mieux ressortir l'esthétique fassbinderienne comme on le soulignait en intro. Outre la patte reconnaissable entre toute du Rainer, il y a dans le fond un autre intérêt : on peut ainsi voir en creux, dans le parcours exaltant mais également parfois déprimant de cet ingénieur, un évident parallèle avec le métier de metteur en scène lui-même. Quand Stiller parle de ces "créatures électroniques" ou de cet univers informatique mis en branle qui devient un véritable casse-tête, difficile de ne pas penser au travail du réalisateur... Reste à savoir, bien sûr, qui tire tout là-haut les ficelles d'un Fassbinder...? Bref, un projet télévisuel ambitieux parfaitement maîtrisé par un cinéaste en pleine possession de son art. Une belle - et plutôt inattendue (RWF a fait de la SF!) - découverte.
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Maman Küsters s'en va au ciel (Mutter Küsters' Fahrt zum Himmel) (1975) de Rainer Werner Fassbinder
J'aime bien cette veine caustique du Fassbinder qui n'épargne ni la société des médias, ni la volonté de briller sous les sunlights ni encore et surtout les différents partis d'extrême gauche. De la gauche caviar au militantisme anarcho-révolutionnaire qui part en quenouille, chacun en prend pour son grade. On retrouve Ingrid Caven, quant à elle, dans le rôle de The star (c'est ça ou fantôme, elle a po tellement le choix) prête à tout pour réussir, quitte à surfer sur la mort tragique de son père... Mais dans quelle société vivions-nous? Bof, 30 ans plus tard, cela a guère changé...
Pauvre môman Küsters qui apprend que son mari, jusque là un homme sans histoire, vient de trucider le fils de son boss avant de se donner la mort - il était question de plans de licenciement dans l'usine mais, bon, tout de même... C'est immédiatement la ruée de photographes dans la casa, ça flashe dans tous les sens, les questions les plus intimes fusent. L'un des journalistes, un peu plus malin que les autres - l'excellent Gottfried John -, tente de gagner la confiance de la môman pour avoir un maximum d'infos croustillantes; il se fait au passage la fille - l'Ingrid - qui sait que le journalo a ses ouvertures dans le milieu du show-biz (de bas-de-gamme, soyons franc - oui, le show-biz, quoi). Lorsque la môman découvre le papelard du journaliste, elle est horrifiée de voir le portrait qu'il dresse de son mari. Abandonnée, qui plus est, par ses enfants (non seulement l'Ingrid mais aussi son fils qui se fait mener par le bout du nez par sa bourgeoise), elle se rapproche peu à peu du PC qui lui tend une main amie : on lui propose une tribune d'expression pour rétablir la vérité sur son mari... mais ils se font surtout, grâce à elle, de la pub et, derrière leurs beaux discours, elle se rend compte qu'il y a beaucoup de vent... Le couple de communistes vaut d'ailleurs son poids de peanuts en foutage de gueule : ils vivent dans une baraque super cossue et on sent bien qu'ils ne sont po trop pressés de faire la révolution. Elle sympathise alors avec des militants d'extrême gauche qui prennent carrément en otage le directeur du journal à scandales qui a fait paraître l'article sur son mari... Cela se termine dans le carnage, la môman en faisant, la première, les frais - la fin alternative est beaucoup plus pacifiste mais tout autant pathétique... Que ces partis soient ou non dans l'action, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils pédalent dans la semoule...
Fassbinder filme sans épate - à peine quelques plans dans un miroir ou dans un rétro de bagnole pour évoquer la fausseté, la dualité du personnage de l'Ingrid - et centre son film sur le personnage de mère "courage" Küsters. Cette dernière ne cesse de se faire manipuler mais continue de garder jusqu'au bout la foi pour tenter de préserver la mémoire de son mari. D'ailleurs Fassbinder ne filme point l'issue du film (on garde une image arrêtée de la mère avant que des commentaires viennent raconter la conclusion de l'histoire) comme pour lui permettre de garder toute sa dignité. Si on ne peut plus faire confiance à ces partis de gauche opportunistes ou à ces feuilles de chou, quelle échappatoire demeure-t-il ?... Cela pourrait d'ailleurs peut-être expliquer le geste totalement désespéré du mari, au début du film, que personne ne cherche vraiment à analyser. Bien pessimiste le père Fassbinder sur le coup mais on ne peut guère lui donner tort... (Moi qui misais tout sur Besancenot... nan je déconne). Que la môman Küsters s'en aille au Ciel, elle le mérite, et qu'elle nous laisse sur cette misérable terre, sniff. Bon, il nous reste le cinéma quand même, soyons sérieux.
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Le Voyage à Niklashausen (Die Niklashauser Fart) (1970) de Rainer Werner Fassbinder
Ouh là, il faut être sacrément en forme pour venir à bout de cette oeuvre relativement foutraque, même si dans la forme il y a quelques séquences qui marquent des points. Si en introduction au film, un petit texte liminaire parle du projet de Fassbinder de monter l'embourgeoisement des révolutionnaires, il semble surtout s'agir de montrer au final l'échec de toute tentative de révolution - et cela même s'il semble juste de s'opposer à la classe dirigeante profiteuse... Comme le dit la schöne Hanna Schygulla à un Fassbinder dans son éternel blouson en cuir, tout dépité, peut-être que tout cela démontre que le vrai bonheur n'est accessible qu'au paradis...
Avant d'en arriver là on aura suivi les aventures d'un berger hébergé dans un château (basé au départ sur des éléments historiques qui datent du XVème siècle, bougre : un illuminé qui conduisit des paysans à se révolter avant d'être brûlé), ainsi que de longs et - souvent - vains discours sur la façon d'agir ou sur les injustices. On peut y voir des allusions à la montée du fascisme, aux communistes, il est même question un moment des Black Panthers mais franchement on finit par perdre un peu le fil... Si le style de Fassbinder s'affirme - belle séquence d'ouverture où les personnages se croisent accompagnés de multiples travellings latéraux, zoom progressif lors d'un plan séquence,... -, si certains plans sont de véritables tableaux euh... originaux - le discours des trois femmes sur le tas d'ordures, la séquence de crucifixion finale avec des carcasses de bagnoles dans le rôle du Golgotha - Week-end de Godard n'est jamais loin -, il faut être particulièrement bienveillant pour faire semblant d'être passionné de bout en bout (- Qu'est-ce que tu regardes, demanda, intriguée, ma femme, ça raconte quoi? - Euh... Fassbinder, lâchai-je lâchement). On est dans la contre-culture, aucun doute là-dessus, le Rainer a, définitivement, un regard singulier... mais c'est plombant quand même, hein?
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Pourquoi M. R. est-il atteint de Folie meurtrière? (Warum läuft Herr R. Amok?) (1970) de Rainer Werner Fassbinder
Bien que la construction du film paraisse moins élaborée que celle d'un Haneke (on pense au Septième Continent), le dénouement en est tout autant effroyable et glaçant. En une vingtaine de longs plans-séquences (si l'esthétisme a vieilli, la mise en scène n'est pas celle d'un manchot), Fassbinder nous narre la vie de cet homme tout à fait normal en apparence à défaut d'être particulièrement brillant et original. On a beau être prévenu par le titre, le final tombe comme un couperet, nous assomme comme un chandelier.
Herr Raab, dit Herr R. pour les intimes, est un petit dessinateur de bureau. Blagueur avec ses collègues mais un peu sectaire au demeurant (voir la discussion avec Hanna Schygulla à laquelle il reproche sa coiffure trop "voyante" et son absence de but dans sa vie), il est un père de famille gentillet avec sa femme et parfois attentionné envers son fils (ils l'ont appelé Amadeus mais il est loin d'être une lumière...). Même s'il semble avoir quelques difficultés à s'extérioriser, voire même parfois tout simplement à communiquer - il est totalement muet lors de la visite de ses parents (faut dire la Mutter tient le crachoir), impassible devant l'institutrice de son gosse, en dehors du coup face au bla-bla de la voisine -, il se laisse parfois aller quand il en a un petit coup dans le nez -comment se griller devant son boss en 3 minutes- ou lorsqu'il rencontre un ancien camarade. Personnage lisse, un peu mollasson, il est le seul à vraiment apprécier -et peut-être à comprendre - la vieille fille renfermée qui travaille à ses côtés. Une séquence, sûrement la plus drôle et la plus caustique du film, le montre à la fois plein de bonne volonté lorsqu'il se rend chez un disquaire pour retrouver la chanson qu'il a écoutée à la radio - il veut l'offrir à sa femme - mais surtout diablement pathétique devant les deux vendeuses qui se demandent, ma foi, d'où il sort... Pas un mauvais bougre, pas l'homme le plus expansif du monde certes, un type lambda ou R. qui respire po la joie quoi... Heureusement, le docteur aura le don pour lire à travers lui, lorsque constatant un certain "surmenage", il lui demandera d'arrêter de fumer... Mais pouvait-on vraiment deviner qu'il allait péter les fusibles ? Je pose la question, puisque c'est la journée des titres sous forme interrogative.
Les plans-séquences nous montrent quelques tranches de vie de cet individu, mais surtout donnent l'impression d'un flux perçu dans sa continuité. A défaut d'être ultra dynamique, le film nous amène gentiment vers cette fin terrifiante sans jamais tenter de porter de jugement sur ce personnage ni résoudre une énigme. Herr R. a peut-être souffert d'une mère trop possessive et autoritaire, son taff lui a peut-être aplati peu à peu le cerveau, les discussions avec sa femme l'ont-elles saoulé, ou est-ce toute cette comédie humaine et ces paroles en l'air qui ont fini par le faire craquer ?... On ne sait po vraiment et c'est bien ce qu'il y a de plus terrible dans la violence des actes qu'il va commettre. Réalisés dans une sorte d'urgence, ces soi-disant "petits" films de Fassbinder n'en sont pas moins souvent passionnants. J'ai en tout cas, pour certains d'entre eux (Rio das Mortes par exemple), un vrai petit faible.
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L'Année des treize Lunes (In einem Jahr mit 13 Monden) (1978) de Rainer Werner Fassbinder
L'Année des treize Lunes est souvent considéré comme l'un des films les plus personnels de Fassbinder, écrit et réalisé dans la foulée du suicide de son amant (le Rainer l'avait po invité à son anniv', l'aut' l'a mal pris, na). Si le rythme du film est définitivement lent - ah c'est po l'ouverture des J.O. -, il propose une réflexion profonde sur le personnage d'Erwin/Elvira, une sorte de quête de personnalité et d'amour désespérée... Mélant des passages d'un réalisme sanglant au burlesque le plus échevelé - la parodie d'une comédie musicale de Jerry Lewis par l'inénarrable Gottfried John, Dieu, ça envoie! - le film est une sorte de concentré du RWF, stylistiquement parlant.
Erwin est devenu Elvira suite à une opération à Casablanca. Marié, un enfant, Erwin a décidé de devenir une femme par amour pour Saitz, un homme qui l'a tout de même ensuite envoyé paître. Il vit maintenant depuis pas mal de temps avec Christoph, un type qui le lourde dès le début du film... Notre Elvira va alors s'engager dans un véritable parcours du combattant sur deux jours, à la recherche de lui-même en quelque sorte, le faisant croiser des personnages aussi divers que son ex-femme, sa fille, une nonne qui s'occupait de lui après avoir été abandonnée par sa mère, le fameux Saitz, personnage trouble sorti des camps et dorénavant homme d'affaires en contact avec la pègre, son amie dévouée Zora (Ingrid Caven), un journaliste... la liste est longue et il serait quelque peu fastidieux de vouloir résumer l'intrigue. Erwin/Elvira semble écartelé entre son passé d'homme et son présent de femme (il porte ces derniers temps de plus en plus souvent ses habits d'homme, pour aller se prostituer, pour chercher du travail (forcément il est équarrisseur de formation, ça passe mieux) ou pour renouer des liens avec sa femme et sa fille. Questionnement sur son changement de sexe mais également sur ce besoin affectif qui le tarabuste depuis son plus jeune âge, une époque qu'il semble avoir volontairement oblitérée de sa mémoire; il finit par se rendre au couvent où une soeur (la mère de Fassbinder, ça sent les couches de signification multiples...) revient sur le traumatisme de son enfance. On frôle également souvent l'absurde, notamment dans le récit de cet homme, en phase terminale, qui ne quitte plus des yeux, jour et nuit, le bureau de celui qui l'a renvoyé - il ne supporte point la maladie -, le trouble Saitz; lorsque Elvira finit par le rencontrer, ce dernier semble feindre au départ de l'ignorer avant de se lancer dans un délire total; il se rendra ensuite chez Erwin et ne trouvera rien de mieux que d'emballer sous ses yeux Zora, ce qui enfoncera encore un peu plus notre héros, de plus en plus livré à lui-même... La tragédie finale, sous les yeux de l'ensemble des personnages, comme des funérailles avant l'heure, semble fatale, comme la chronique d'une mort annoncée.
Pas toujours évident de suivre les méandres de la pensée fassbinderienne dans ce parcours en miniature d'un homme dépressif. Si dès les premières images (avec ces trois mille petits miroirs), on sent que cet individu est morcelé, on a droit ensuite à un festival de séquences d'un réalisme souvent cru (notre homme qui se fait tabasser par des homos dans la scène d'ouverture, son amant qui n'y va point de main morte avec lui ou cette séquence dans les abattoirs d'une cruauté terrible) qui alterne avec des passages complètement décalés - une femme de chambre hystérique, un homme suicidaire, un chauffeur-garde du corps... On perd parfois un peu le fil, le Fassbinder semblant nous entraîner dans le labyrinthe de son univers émotionnel et artistique (il est au générique présent dans quasiment tous les domaines techniques). Pas toujours évident d'accès - je le reconnais, oups -, mais une oeuvre qui nous entraîne magistralement dans ses tourbillons existentiels.
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Peur de la Peur (Angst vor der Angst) (1975) de Rainer Werner Fassbinder
Ce portrait d'une femme qui glisse tout doucement sur la pente de la dépression voire d'une gentille folie n'est pas sans faire penser, toute proportion gardée, à Une Femme sous Influence de Cassavetes (la sculpturale Margit Carstensen n'est tout de même pas Gena Rowlands et la mise en scène de Fassbinder est beaucoup plus carrée que celle du John). Malgré tout, on compatit pour cette femme qui, sans forcément avoir à se plaindre matérialement, dérive lentement vers d'autres horizons plus fragiles. Le regard qu'elle pose sur les choses devient légèrement "mouvant", puis c'est au tour du regard qu'elle pose sur elle-même dans son miroir... Le doute l'assaille et rares sont les personnes qui parviennent réellement à lui faire retrouver sa sérénité.
Le mari de Margot, Kurt, est moustachu et bien gentil, au demeurant, mais ne semble pas non plus porter plus d'attention que cela à sa femme, qui vient d'accoucher de son second enfant. Faut dire qu'il prépare un exam en maths et cela a l'air super coton. Bref, il est aux abonnés absents et Margot se retrouve à la casa avec pour voisine sa belle-mère, le genre de commères à passer par la fenêtre, et sa belle soeur, une grande bringue aux petits yeux chassieux qui donne pas envie, mais alors pas du tout. Bizarrement ses enfants ne sont que rarement présents, la plus grande devant être à l'école et le chtit dernier devant passer pas mal de temps dans l'appart d'à côté. Margot, d'entrée de jeu, semble s'emmerder comme pas deux. Un poil anémique, pas vraiment énergique, elle subit les quolibets de ses harpies de voisines qui ne cessent de lui dire ce qu'il faut manger, ce qu'il faudrait cuisiner, et blablabla, arrrrhhhh DEGAGE!!! Margot tente de résister mais le coeur n'y est point : elle passe quelques jours chez une amie, revient ragaillardie mais cela ne dure point... Alors forcément les conneries commencent : cela commence avec du valium pour trouver le sommeil, et puis vas-y qu'on se met à flirter avec le pharmacien du coin, celui avec les petits favoris grisonnants qui n'attendait que cela depuis 30 ans, et hop une bonne rasade de cognac et une autre, et un petit cocktail d'alcool, médoc, vague-à-l'âme sur l'oreiller de la blouse blanche..., qui finit en une bonne grosse dépression... Margot finit même par se couper le bras avec un éclat de verre sans que l'on sache si cela est plus du masochisme qu'un appel au secours.
Il y a dans le film un être bizarre, qui passe son temps, planté dans la rue, à épier Margot. On peut se demander s'il ne s'agit pas de son double "mental", en phase plus avancée, un être qui a abandonné tout désir, toute volonté. Le plus dur dans le portrait de cette femme, c'est qu'on sent que sa chute est quasiment inéluctable : l'univers qui l'entoure ne laisse finalement pas beaucoup de prise pour qu'elle puisse se raccrocher à quoi que ce soit; elle semble proprement invisible aux yeux de son mari tout couillon et la belle-mère et la belle-fille donneraient presque envie de rétablir la peine de mort (oui bon, j'exagère, je suis po trop famille cela dit peut-être...); quant au pauvre petit pharmacien du coin, il ne semble guère en mesure de la sortir vraiment de son marasme. Margot ferait presque penser à une Emma Bovary qui ne rêve de rien... On espère qu'elle finira, bon an mal an, par s'en sortir (par le travail... mouais...), comme peut nous le laisser à penser ce joli plan à la clinique sur une Margot, heureuse, tournée vers la fenêtre alors que sa compagne de chambrée, Ingrid Caven, avachie sur sa chaise, semble devoir moisir ici (elle y est encore d'ailleurs, non ?). Fassbinder, au final, réussit à nous faire pénétrer dans l'intimité de cette dépression avec un réalisme remarquable : ce portrait de femme en manque de repères - on est jamais très loin non plus de Bergman - s'ajoute à ceux de Martha et d'Effi, deux autres belles réussites du Rainer.
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Rio das Mortes (1971) de Rainer Werner Fassbinder
Réalisé pendant une grosse période très productive (9 films en deux ans, un rythme Godardien des débuts), Rio das Mortes est une petit film réalisé pour la télévision. L'image pèche un peu esthétiquement -des grains gros comme en Bretagne- et s'appuie sur une histoire très linéaire : Hanna Schygulla, la pauvre, rêve de mariage, pendant que son jeune compagnon, la blonde queue de cheval au vent, ne pense qu'à mettre en place une expédition au Pérou, avec l'un de ses anciens camarades. Nos deux gars sont un peu des losers en puissance et se font constamment rembarrer par les gens auprès desquels il demande une aide financière : c'est d'abord l'oncle d'Hanna, businessman en Amérique du Sud, qui semble leur prêter une oreille attentive comme pour mieux les humilier dans son bureau, puis un responsable d'un organisme gouvernemental qui ne voit pas trop de quelle qualification particulière nos deux bras cassés peuvent se targuer (l'un est carreleur, l'autre a fait son service dans la Marine...). Sur un gros coup de bol (et de façon peu réaliste, passons) nos deux gars vont tout de même trouver les fonds pour se barrer, délaissant la pauvre Hanna.
Si la "société" fait un peu la sourde oreille aux projets de nos deux gars, on se dit également, d'un autre côté qu'ils manquent cruellement de crédibilité... Mais après tout. leur volonté finira par payer pour aller jusqu'au bout de leur désir (sur place, ils risquent de rapidement se désillusionner, mais ne jouons pas les oiseaux de mauvaise augure). Ce projet de potes couillus s'oppose un peu à la tiédeur de la gentille Hanna. Certes, il y a une scène lourde d'ambiguïté sexuelle avec son amie, au milieu du film, et le dernier geste qu'elle esquisse, en gros plan, pourrait illustrer une prise de conscience de son émancipation (laissons parler ses propres désirs au lieu de vouloir jouer "au couple" classique...) Elle apparaît tout de même comme la grande perdante, d'autant que ses petites aspirations bourgeoises sont tout du long très conservatrices (elle aura tout de même son instant de gloire en dansant un rock très spécial avec le -déjà- ventripotent Fassbinder... comme une parenthèse un tantinet inutile dans le récit). Après un départ un peu lent, la seconde partie est, elle, assez répétitive, les séquences étant tournées sans grandes trouvailles visuelles, mais le fond de l'histoire tient malgré tout la route : comme si la réalisation de ses rêves était toujours envisageable, pour peu qu'il y ait une certaine pugnacité, quelques sacrifices et une bonne part de hasard... (ils ont le tuyau sur leur "donatrice" en écoutant, dans un café, le fils de cette dernière qui cherche un financement pour son film... Un petit parallèle s'impose). Oeuvre un peu brouillonne mais loin d'être sans intérêt, n'est-il point?
Fassbinder ist in there
Le rôti de Satan (Satansbraten) (1976) de Rainer Werner Fassbinder
L'humour doit être définitivement une question de culture. Je veux bien admettre que l'histoire de cet écrivain soit une mise en scène loufoque sur le culte de la personnalité mais franchement le haut degré comique me passe autant au-dessus qu'un albatros planant. Cet homme au bord de la crise de nerf tyrannise son entourage, passe son temps à demander de la thune à droite à gauche, et tire un petit coup ici ou là - pour peu que ce ne soit pas avec sa femme qui compte les jours. Le rythme est certes soutenu du début à la fin, ce qui est un véritable coup d'éclat chez Fassbinder, les dialogues hystériques fusent comme des coups de latte, mais il me fut extrêmement difficile de rentrer ne serait-ce qu'un orteil dans cette mascarade hurlante.
L'auteur se prend pour Stephan George, organise des soirées spéciales style XIXème avec de jeunes éphèbes, fait des citations à tour de bras et l'ensemble de me laisser tout pantois... Le reste de l'intrigue est tout autant décousu et bordélique, le gars naviguant entre une amante sado qu'il flingue, une ancienne fan qu'il humilie, une prostituée dont il abuse et une ancienne amante -Ingrid Caven, pour une fois avec le teint presque rosé. Sa femme est une matronne despotique, son frère un idiot qui ne pense qu'à "baiser les mouches" -si, si- et le délire de cette cage aux folles fassbinderienne carbure certes à l'acide mais a également eu le don de ronger un à un mes pauvres neurones. Je me demande si je ne préfère pas autant la veine glauque du gars. En deux mots, cet essai comique m'a abattu comme une mouche - diable, je traverse peut-être une mauvaise phase.
Fassbinder ist in there































