Le Songe de la lumière (El Sol del membrillo) de Victor Erice - 1992
L'essence même du cinéma, les enfants. C'est juste l'enregistrement du temps auquel nous assistons avec ce sublime essai d'épure et d'effacement que constitue Le Songe de la Lumière. Pas plus, mais pas moins non plus, et vous admettrez que c'est déjà bien assez ambitieux comme ça. Erice filme une œuvre en train de se créer, le tableau d'un peintre réaliste qui tente de rendre compte de la beauté d'un cognassier planté dans sa cour. Lent travail d'observation, de mesures, d'attente de la bonne lumière, de renoncements et d'espoirs, que la caméra enregistre avec une simplicité désarmante, chronologiquement (les indications de temps apparaissent régulièrement sur l'image), complètement en harmonie avec ce peintre méticuleux et amoureux des choses. C'est d'abord ça qui bluffe complètement dans le projet du film : la tentative de rendre compte de la construction d'une œuvre picturale, peu spectaculaire a priori car laborieuse, minimaliste, secrète. Et pourtant, il y a comme un suspense qui naît de cette contemplation lente de l'évolution du tableau. On se prend à espérer avec l'artiste que demain il fasse beau pour qu'il puisse mettre le doigt sur cette fameuse lumière qu'il recherche, et on voudrait l'aider, comme ses amis, à soulever les feuilles avec des baguettes pour qu'il puisse achever son œuvre. Arriver à faire un film plein de rebondissements avec un cognassier et une toile, il fallait le faire : c'est réussi de bout en bout.
Mais c'est aussi et surtout le temps qui passe que la caméra d'Erice arrive à capter, un peu à la manière du Kiarostami de Five. Avec son tableau, c'est le peintre lui-même qui ressent les effets de l'affaissement, et cette douce thématique est délicatement filé tout au long du film. Les ficelles que le peintre tend autour de son arbre pour mesurer les branches qui plient avec le temps, ces petites marques blanches qu'il dessine sur les fruits pour se rendre compte de leur mûrissement, ces saisons qui passent sur lui et le trouvent toujours à la même place (deux clous qu'il a plantés au sol et qui sont la marque de son immuabilité), tout ça se retrouve sur son visage vieillissant, sur la mélancolie troublante des conversations avec son ami, dans la lumière des intérieurs, flamande et très nostalgique, morbide et douce à la fois. La mort vient lentement et sans esbroufe habiter le film, une mort qui viendrait par le biais de la nature, des nuages, de la pluie. Erice montre un homme en train de mourir, donc, bien sûr, un homme tout simplement, et son sens de la beauté qui passe par l'art. Quand la fin arrive (mais est-ce la mort ou un simple assoupissement ?), dans un plan magnifique qui évoque le premier de Citizen Kane (la boule qui roule au sol quand la main s'ouvre), on se rend compte de l'ampleur du projet d'Erice : filmer l'éternité de la nature, que l'art peine à restituer. On a même droit, une fois le peintre mort, à un cadre sur une caméra qui tente à son tour de rendre le mûrissement des coings tombés au sol, plan d'une grande intelligence, à la fois relais d'un artiste et témoin impuissant de la puissance des éléments naturels.
Erice possède un sens du cadre impressionnant. Si celui-ci donne parfois un côté un peu trop esthétisant au film, on ne peut qu'être bluffé cependant par la simplicité des motifs : chaque plan est comme un tableau à lui seul, succession de natures mortes surtout cadrées très académiquement comme des peintures XVIIIème. Il possède également un sens du timing très audacieux, qui lui permet de déployer avec une tranquillité zen son sujet, en se moquant des "temps habituels" du cinéma. C'est audacieux, rigoriste, et pourtant d'une évidente justesse et d'une précision diabolique. J'ai moins aimé les courts passages digressifs (rêves ? flashs-back ?) qui sortent du seul projet de l'enregistrement du temps ; mais ils sont très discrets, et le film est tellement beau qu'on lui pardonne aisément ces petites tentatives maladroites de relance. Erice atteint là à la définition même du cinéma, on applaudit à deux mains.
L'Esprit de la Ruche (El Espiritu de la colmena) (1973) de Victor Erice
Je me demandais pourquoi ce film dès les premières images me faisait penser à Cría Cuervos... Forcément c'est la même jeune actrice, Ana Torrent, dans les deux films, j'suis pas fou quand même.
Les deux enfants sont dirigés avec une subtilité et un naturel loin des petits animaux savants américains qui à 5 ans ont déjà tout lu Stanislavski. Tout le charme du film opère autour de ces deux bambines, l'une jouant à fantasmer, l'autre faisant les frais des fantasmes de sa grande soeur et passant de l'autre côté du miroir. Rarement l'imagin
ation et les peurs d'un enfant ont été aussi bien traduites en image, le réalisateur gommant peu à peu le monde des adultes pour laisser la place aux rêves d'Ana. Après avoir vu Frankestein au cinéma, la grande soeur s'amuse à faire croire à sa petite soeur que ce dernier existe puisqu'elle l'a rencontré dans une maison abandonnée. Retournant sur place en solitaire, Ana rencontrera un soldat déserteur (nous sommes en Castille en 1940) et face à la brutalité de ce dernier - il sort automatiquement son flingue -, elle lui tendra une pomme (oui bon dit comme ça c'est un peu couillon, faut le voir chez soi - Erice ne tombe jamais dans la mièvrerie, au pire dans le miel). Elle croisera également lors d'une fugue le vrai Frankenstein (Francostein), Erice faisant un remake beaucoup moins tragique que l'original.
On peut bien sûr essayer de déceler en filigrane une réflexion politique (de la guerre civile espagnole au franquisme): dans cette maison isolée (abandonnée du reste du monde) aux fenêtres grillagées en forme d'alvéoles grouillent également de petites vies silencieuses, chacune semblant avoir son secret (la mère écrit à un ancien amant, le père semble obsédé par la vie des abeilles, recopiant nuit après nuit les mêmes phrases dans son livre...). L'atmosphère générale étant comme teintée d'un voile de tristesse. Mais l'essentiel demeure la réussite d'Erice à nous faire toucher du doigt un monde que tout le monde à tendance à oublier : celui de l'enfance où le moindre bruit la nuit est un monde en soi. (Il fait gris ce matin, faut pas m'en vouloir) (Shang - 08/09/06)
Pas vraiment ma tasse de thé, pour ma part. Je reconnais la précision de la direction des deux gamines, je reconnais également ce talent pour retranscrire l'imaginaire de l'enfance, et applaudis devant la vision d'Erice par rapport à cet univers :
être enfant, pour lui (et il a sûrement raison), c'est affronter un monde opaque, violent, mélancolique, solitaire, dont on ne peut s'évader qu'avec la force de l'imaginaire. Il y a, comme dans Le Labyrinthe de Pan dont ce film est très proche, une belle réflexion sur l'imagination opposée à la réalité, cette dernière remportant inéluctablement la mise sur la première. La petite Ana voudrait absolument que le monde ressemble à ce qu'elle rêve (fantasmes déclenchés par le cinéma, d'ailleurs, puisque c'est lors de la projection de Frankenstein qu'un nouvel univers intérieur s'ouvre en elle) ; mais le morne monde qui l'entoure, empiré par ces années post-franquistes guère réjouissantes, aura tôt fait de la ramener dans les rails qui conduisent à la maturité. C'est donc un bien joli sujet, traité avec finesse et exigence par Erice.
Mais je reste quand même moyennement convaincu devant ce récit plein de trous et de non-dits, qui a tendance, à la longue, à devenir soporifique. La faute à trop de symbolisme, sûrement, à une application un
peu voyante à brouiller les pistes pour mieux revêtir l'uniforme du cinéaste sensible. C'est beau, c'est intelligent, mais ça met aussi trop son point d'honneur à ralentir soigneusement ses rythmes, à étirer les plans jusqu'à l'absurde, à dissimuler tous les os pour ne garder que la chair. Du coup, le film est alangui, opaque avec roublardise, moins profond que ce que son style voudrait faire croire. Erice a du mal à se contenter du joli portrait intime de l'enfance qu'il réussit parfaitement ; il voudrait aussi jouer les Harold Pinter ibériques, et se plante à ce poste-là. Bien dommage : à force de vouloir faire compliqué au lieu de faire simple, il tombe dans l'expérimental un peu vain, et laisse dubitatif. (Gols - 27/01/09)




