Adoration (2008) d'Atom Egoyan
On espère toujours être séduit par la découverte du dernier film d'Egoyan tout comme on l'a été à l'époque du troublant Exotica (m'en suis jamais vraiment remis de ce strip-tease sous influence Leonardcohenienne...). On pénètre dans son dernier film en se disant que l'on retrouve une belle élégance dans la mise en scène, une direction d'acteurs qui se tient, un montage très fluide et une histoire qui semble receler son lot de secrets enfouis, de personnages mystérieux... Arsinée Khanjian est une prof de français et d'art dramatique qui pousse l'un de ses élèves à écrire une histoire édifiante, tout en faisant croire qu'il s'agit d'un récit autobiographique : l'histoire évoque la tentative ratée de son père d'accomplir un acte terroriste en plaçant une bombe dans l'avion où se trouvait sa mère. En fait, dans la réalité, les deux parents sont morts dans un accident de voiture, mais l'on comprend que, par ce biais, l'enfant tenterait de régler quelques comptes avec son passé (la responsabilité de son père dans cet accident de voiture serait pointée du doigt). Cette histoire écrite dans le cadre de l'école ne tarde pas à prendre des proportions "gigantesques", l'élève ayant pour habitude de chatter en réseau sur internet : les discussions qu'il a avec ses camarades ne tardent pas à s'étendre à une foule de gens qui ont tous leur mot à dire sur le sens d'un acte terroriste, son impact, les motivations qui poussent un individu à agir, etc... Cela dépasse rapidement notre jeune homme qui est élevé par son oncle, un personnage irascible qui n'a pas l'air de faire de la tolérance son cheval de bataille... Ce dernier, de son côté, ne va pas tarder à rencontrer "par hasard" cette prof mystérieuse qui lui a tout l'air d'être une perfide manipulatrice. Mais les pièces du puzzle ne commencent qu'à peine à s'assembler...
C'est dans ce petit parfum de mystère, de doute qui plane (sur l'intrigue, sur les personnages) que le film se révèle le plus captivant. Tout comme l'étudiant dépassé par l'ampleur des discussions sur internet, on ne sait trop dans quelle direction le film nous emmène... Mais on est prêt, dans un premier temps, à se laisser porter par cette "intrigue" qui semble échapper à son créateur. Puis l'ambiance se fait plus intimiste, se voit réduite aux trois personnages principaux qui tentent peu à peu de dénouer les fils du passé... A mesure que les noeuds se démêlent et que l'intrigue se résout (ah?! tout ça pour ça...!), le film baisse d'intensité, comme s'il finissait par pâtir du poids des explications logiques. Partir d'un drame terroriste pour finir par un drame ultra intimiste (les rapports d'un fils, en particulier, à ses parents disparus), cela donne un peu l'impression d'une montagne qui accouche d'une souris... D'autant qu'Egoyan part sur de multiples voies (la responsabilité, la culpabilité, l'amour, la trahison, la tolérance (entre les religions notamment...)... et j'en passe) mais la plupart des ces directions ne sont jamais pleinement développées, comme s'il les abandonnait volontairement en chemin ne sachant plus trop que faire avec... Le spectateur se sent un peu frustré, ou tout du moins floué d'autant que la clé de l'histoire n'a rien, elle, d'extraordinaire. Egoyan cherche un peu à couper l'atome en quatre : un peu moins de dispersion sur des thèmes à peine effleurés et des personnages principaux plus approfondis n'auraient point nuit à la densité du récit. En l'état, dur d'adorer.
La Vérité Nue (Where the Truth lies) d'Atom Egoyan - 2005
La vérité nue, c'est que Atom Egoyan file un mauvais coton. Après quelques très beaux films (Exotica, Calendar, The Adjuster), le voilà qui verse depuis quelques années dans l'académisme creux et dans le film de grand-père. On se demande bien ce qui a poussé ce cinéaste, dont la réputation de "sulfureux" n'était pas imméritée, à réaliser ce Where the Truth lies fade et lisse comme tout. Tout ce qu'il savait faire auparavant se transforme ici en esthétisme de série B, en médiocrité visuelle : les scènes de cul n'impressionneraient même pas Just Jaeckin, tant elles sont filmées tout en fausse sensualité, soutenues par des musiques faussement troubles, avec un summum de ringardise obtenu avec une scène de saphisme improbable entre une jeune journaliste et Alice (celle du Pays des Merveilles, oui monsieur) ; les personnages ne sont que des ombres, portés par des acteurs médiocres (décidément Kevin Bacon n'a été bon que dans Mystic River) ; le scénario, que le gars sût à une époque rendre bien torve, est ici attendu, jamais intéressant, issu d'une veine du polar complètement dépassé, et réservant peu de surprises (le coup de théâtre final est bien décevant) ; le rythme d'ensemble, qui se voudrait sensuel, est tout juste allangui, trop lent. Et puis il y a là-dedans un paquet de scènes en trop, tentant de jouer sur la corde sensible sans que ça ne fonctionne jamais : une scène avec une mère dont la fille a été assassinée, trop mélo, pas tenue, presque gênée d'être aussi
plate ; une longue séquence de Téléthon où les rapports soi-disants troubles entre les personnages sont absents à l'écran, étouffés par une reconstitution trop scolaire et appliquée...
Bref, que du mauvais à dire de ce film, mis à part peut-être un travail sur la photo qui marche bien, qui ressemble un peu à ce que Kubrick avait trouvé dans Eyes Wide Shut (lumière par en-dessous, image très lissée, qui donne une ambiance assez inquiétante). Un peu comme Spike Lee, Egoyan semble bien être un cinéaste qui n'a jamais dépassé le stade du prometteur.
De Beaux Lendemains (The Sweet Hereafter) d'Atom Egoyan - 1997
Certains cinéastes "dans la moyenne" (et je place Egoyan dans cette catégorie) doivent s'en mordre les doigts, mais le cinéma vieillit très vite. La preuve : The Sweet Hereafter, qui m'avait beaucoup plu à sa sortie, est aujourd'hui totalement dépassé. Ce qui fut un bon film d'acteurs et un scénario original est aujourd'hui un médiocre exercice de style kitsch et prétentieux. A remarquer d'ailleurs, en passant, que l'écriture de Russell Banks, dont un des romans a servi de base à ce film, vieillit très mal également, mais c'est une autre histoire.
En 2006, cette construction déstructurée du scénario ne bluffe plus personne : en gros, trois temps différents montés "alléatoirement" pour amener un point d'orgue tardif et sans cesse repoussé, un peu comme une architecture de porte de cathédrale, voyez ? Elle n'a pour résultat que de rendre la
première heure du film infiniment poussive. On a hâte, au bout d'une heure, que le film démarre enfin, que Egoyan cesse de nous présenter les personnages, qu'il commence à nous parler de quelque chose. Le jeu de Ian Holm est d'ailleurs à l'avenant : intéressant de sobriété dans un premier temps, et ambigü à souhait, il finit par devenir très agaçant d'opacité et de lenteur. Pour tromper notre attente, Egoyan filme en plan large la campagne enneigée, faisant bouger sur cette surface blanche des petits points noirs (les personnages) ; il monte une musique atroce (du folk new-age infâme) pour nous faire croire à la ruralité de son petit monde ; il introduit des personnages nouveaux toutes les 37 secondes,
aucun n'étant plus épais que le précédent ; il noue des mini-drames (tromperies) ou des tragédies (inceste) qu'il manipule avec parcimonie, mais qui ne sont que de pénibles ellipses trop lisibles dès le départ ; il abuse de décors d'un kitsch infernal (la maison des baboss peintres est une sorte d'église sur-éclairée qu'Eddy Barclay lui-même aurait trouvée too much). Bon, il y a bien ça et là quelques jolis plans, notamment cet arrière-plan qui montre un bus jaune s'enfoncer dans la glace gelée d'un no man's land dantesque. Mais tout ça sent la crânerie du type qui a une bonne idée mais veut la garder précieusement et égoïstement pour la fin. Un peu plus de complicité avec le spectateur ne nuirait pas, ce me semble, il faut partager, Atom.
Si le spectateur a encore un oeil ouvert après cette interminable ouverture de film, il l'ouvre grand pour assister aux rebondissements de la deuxième partie. Las,
Egoyan a tellement distillé d'informations sans les distiller en les distillant tout en ne les distillant pas, qu'on n'est absolument pas surpris par les "coups de théâtre" de la fin. Le sérieux affiché de la chose ne bluffe pas : on est juste ennuyé. Esthétiquement, The Sweet Hereafter est une succession de clichés, à l'image de ce plan fondateur, le premier du film qui revient souvent : un couple endormi dans une lumière de publicité pour Dim, un enfant entre eux. Scénaristiquement, pas mieux : on connaît cette histoire par coeur. A voir, mais uniquement si vous n'êtes pas allés au ciné depuis 1997.


