Nés en 68 de Olivier Ducastel et Jacques Martineau - 2008
La maladresse de Martineau et Ducastel était un atout dans Jeanne et le Garçon formidable, restait touchante dans Ma vraie Vie à Rouen, commençait à agacer dans Drôle de Félix, gavait complètement dans Crustacés et Coquillages... elle est irrémédiablement insupportable dans Nés en 68. Dopés par les louanges, les sieurs se piquent ici, malgré le manque de moyens évident, de faire leur fresque à eux, et présentent un personnage qui traverse en 3h20 40 ans d'Histoire de France, depuis mai 68 jusqu'à l'élection de Sarko. Un peu comme un téléfilm de France 2, si vous voulez... sauf que c'est au final pire qu'un téléfilm de France 2 : laid, bancal, idiot, caricatural, c'est même un navet retentissant qui laisse exsangue.
La première moitié est la pire, qui tente de nous expliquer comme à des gosses le principe de l'utopie révolutionnaire et hippie. On feuillette un manuel scolaire niveau CM1, avec tous les moments-clé obligatoires : les slogans de mai, le féminisme, le communautarisme, la liberté sexuelle, et le monde bourgeois
qui s'oppose à tout ça. On navigue de cliché en cliché, en contemplant désolés des acteurs qui n'en sont pas, obligés de défendre des personnages dessinés à grands traits grossiers pour mieux nous expliquer ce que c'était que 68. On n'apprend rien, et jamais l'histoire ne nous montre de nouvelles façons d'envisager cette époque. Ducastel et Martineau se contente d'égréner des faits déjà vus partout, et de regarder ce que ça fait sur leurs personages-clichés : ça leur fait ce qu'on attend que ça leur fasse, échec des utopies, difficultés à être fidèle à ses idées, compromis ardus, etc. Les manifs sont réduites à quelques figurants qui hurlent aux sorties de Casta brâmant : "Soyons réalistes, demandons l'impossible", et autres répliques sorties tout droit d'un petit lexique de mai expliqué aux enfants. C'est minable, cheap comme c'est pas permis, et de surcroit très mal joué par des pions non-dirigés (Pierre-Loup rajot en père gaulliste et réac est affligeant). On est à deux doigts de prendre sa carte à l'UMP, et on soupire d'affliction devant ces poncifs vieillots qui desservent complètement la cause noble affichée par les réalisateurs.
C'est un poil mieux dans la deuxième moitié : les gars retombent dans un monde qu'ils connaissent mieux, celui des années SIDA, d'Act Up et de la désillusion de l'époque Mitterand. Si on continue dans les passages obligés sans originalité (la chute du Mur, le 11 septembre, Le Pen au deuxième tour), les personnages y gagnent un peu en subtilité, ne serait-ce que parce qu'on délaisse la pénible Laetitia Casta pour se concentrer sur des acteurs un peu plus convaincants : homos concernés, femmes modernes et libres, parents dépassés. Le sens du film se dégage mieux dans cette partie, montrer en quoi mai 68 a perdu de sa verve avec les années tout en gardant un aspect héroïque nécessaire dans le monde d'aujourd'hui. Mais le tout reste poussif et laborieux, malgré une mise en scène qui s'affine parfois. On retient une seule scène, celle d'un trio masculin aux regards ambigüs filmé sous trois angles différents assez joliment sentis. Mais sur ces longues heures, c'est peu : on reste dans l'amateurisme pur beurre, tant au niveau de l'écriture que de la réalisation et de la direction d'acteurs. S'il ne reste de l'esprit libertaire que ce genre de film, 68 est bien mort.
Jeanne et le Garçon formidable d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau - 1997
Il y a comme ça des films dont on reconnaît parfaitement qu'ils sont maladroits, qui sont très loin de la perfection, et qui pourtant bouleversent. J'ai dû voir Jeanne et le Garçon formidable une dizaine de fois, et j'y trouve toujours cette fraîcheur enfantine, cette douceur mélancolique qui me font hurler d'amour, sortir dans la rue et regarder le ciel. Comme les films de Jacques Demy. Et on a beau dire, ce film-là n'est pas loin d'approcher le talent de son modèle.
Oui, je sais : c'est souvent trop fleur bleue, c'est un romantisme à la Jeune et Jolie qui pourrait gaver. Ledoyen, dans le genre, est une parfaite gamine irresponsable et non-concernée, énervante de nombrilisme et d'incompréhension du monde. Mais c'est ça qui rend le film attachant, cette puérilité totalement assumée, ces émerveillements ridicules devant une couleur, un bouquet de fleur ou un battement de vie. D'autant que ces moments mièvres sont contre-balancés à maintes reprises par un contexte social et sombre assez culotté. Comme dans les Demy, qui racontent des histoires de sirop dans un monde fermé et désespéré, Jeanne... nous place dans un "teen-movie" à l'époque du SIDA. Quelques chansons sont très dures (la bouleversante vision de la mort de Bonnaffé,
le coming-out de Mathieu Demy, la scène d'adieu à l'hôpital...), et on entend même les noms de Pasqua ou de Cresson cités comme responsables du SIDA. Si les chansons "positives" sont souvent drôles (la chanson-titre, celles sur les achats à crédit, sur les livres), les "négatives" renvoient doucement à un contexte social contemporain très aride. Tout ça très simplement, avec des petites chorégraphies minables, maladroites, amateures, et touchantes par là-même, avec une très bonne sensibilité du c
adre, des décors, des situations, des couleurs. Les voix ne sont pas posées, les corps sont maladroits, c'est la vie qui bat là, loin de toute maîtrise technique, qui aurait bousillé ces instants de grâce (Remember dans le même genre, Everyone says I love you, la merveille de Woody).
C'est beau comme tout, très émouvant, finalement assez engagé, et c'est une
esthétique et une vision du cinéma très culottées : Martineau et Ducastel ne font aucune concession sur leurs goûts, vont au bout du bout de leur logique formelle. Total respect donc pour ce film beaucoup plus rebelle qu'il n'y paraît, en-dehors des modes et des chemins tracés. Et ça m'émeut aux larmes. Vivement ma 11ème vision. (Gols 28/06/06)
Même si je trouve que l'ami Gols a eu la dent un peu dure avec Crustacés et Coquillages - d'autant qu'il y a également dans ce film quelques terribles maladresses (mais qui ici d'après mon co-blogueur donne au film un côté touchant... Sa mauvaise foi légendaire est un modèle pour moi): notons à ce sujet des faux raccords dans le montage (le photographe à Montmartre ouh là...) et deux séquences très roploplo (la libraire ou le coursier qui se rend le soir chez Jeanne) - malgré cela, je suis totalement au diapason avec lui devant sa joie devant ce film entraînant et fougueux, en dépit d'un fond bien noir. La séquence des balayeurs qui ouvre le film (ils ramassent les ordures en attendant qu'on les expulse de France - une pensée pour Brice Hortefeux, la présence du mot "ordure" dans la phrase n'étant point fortuite) est un vrai bonheur et donne le ton de ce film plein de vie malgré les sujets très graves qu'il évoque. La beauté transcendantale - le mot est faible, je sais - et la justesse de Virginie Ledoyen, décidément bien sous-employée dans le cinéma français, y est pour beaucoup - le plan final sur son visage alors qu'elle vient de péter son talon sur les pavés est tout simplement magnifique - ainsi que la légèreté des chansons et la simplicité gracieuse des chorégraphies (les références à Demy et même à Woody sont parfaitement justifiées). Même amour que le Jacques pour les dialogues minimalistes - la scène du petit dèj au lit - et même tendresse pour les personnages secondaires - petit numéro du plombier juste pour le fun - sans avoir la morgue et le côté propret et BCBG (le petit copain bourgeois que la Jeanne finit par faire valser - après un tango...) des Histoires d'Amour d'Honoré (puisqu'on parlait justement de mauvaise foi...). Sans prétention mais avec beaucoup d'attention au rythme, bénéficiant de dialogues très enlevés, le film de Ducastel fait figure d'hymne à la vie - d'accord pour sortir dehors et pousser la chansonnette dans la foulée, mais là il fait nuit et je suis mort - malgré son lot de désillusions et de tragédies. Un petit bonheur de film (Virginie Ledoyen en qi pao et un clin d'oeil à la bière Tsingtao qui, en plus, font chaud au coeur) que l'on a envie de s'empresser à partager. (Shang 21/09/08)
Drôle de Félix d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau - 2000
Drôle de Félix est un petit film, de ceux qui passent comme de rien, et dont il ne reste pas grand-chose après. C'est du bon travail, on est d'accord ; Ducastel et Martineau sont de bons cadreurs, et leur mise en scène est souple. On reconnaît la patte de Jeanne et le Garçon Formidable dans cette caméra mobile, qui filme le soleil sur un escalier marseillais ou un couple qui s'enlace en un travelling très comédie musicale, rapide et légère, pour ensuite s'arrêter sur des plans fixes très bien dosés. Le scénario aussi est très repérable, avec cette homosexualité qui s'affiche sans tabou, très sereinement. Le film est assez lumineux, et semble vouloir cacher sous les couleurs de nos belles campagnes françaises de sombres vérités (racisme ordinaire, exclusion, SIDA, familles déstructurées, solitude...). Mais Drôle de Félix appuie de façon trop maladroite sur ce faux sujet de la quête d'un père absent : on comprend vite que le scénario va s'ouvrir sur un autre sujet. Bouajila ne cherche pas son père, il cherche à reconstituer une famille au cours de son road-movie, et il trouve effectivement un frère, une grand-mère, un cousin, une soeur, et un (autre) père. Mais sorti de ce sujet un peu balisé, le film ne raconte finalement pas grand-chose de passionnant. Comme les autres oeuvres des gars, celle-ci est truffée de maladresses, surtout dans le jeu des acteurs, très flou, et dans les dialogues un peu à côté de la plaque. Au final, l'impression d'avoir vu un petit truc très correct, pas désagréable, mais en fin de compte sage et oubliable.
Ma vraie Vie à Rouen d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau - 2003
Ma vraie Vie à Rouen me réconcilie franchement avec les Martineau/Ducastel, après l'expérience
éprouvante de Crustacés et Coquillages (j'ai vu leurs films dans le désordre). Celui-ci est un film franchement intéressant, au niveau purement formel en tout cas.
Un jeune gars, patineur de haut niveau, ado soucieux des mêmes choses que les autres ados (les copains, l'amour, le sexe, le beau-père, la maman...), se voit offrir une caméra vidéo, et tente de filmer sa vie, dans son quotidien le plus banal aussi bien que dans ses drames et ses doutes. Par ce dispositif très simple, tout le film étant tourné par cette caméra légère, les réalisateurs réussissent parfaitement à montrer un cinéaste en train de se faire. Les images montrées, de mieux en mieux maîtrisées, cadrées, intéressantes, au fur et à mesure du film, donnent une nette impression que, en même temps que Etienne raconte sa vie, il trouve les moyens esthétiques de la raconter. On assiste donc à toute une "naissance" du cinéma, des plans heurtés et accidentels du début aux très jolis cadres sensibles de la fin. Etienne tente tout ce qui fait le cinéma : caméra emportée sur son vélo, caméra cachée, image par image, gros plans, travellings, raccords subtils, décadrages, regards caméra, et surtout
mise en scène progressive de son monde (il fait "jouer" sa mère, filme son copain en train de dire du Corneille, traque ses souvenirs d'enfance par la seule magie du plan...). Le journal intime et maladroit de l'adolescence devient un plaidoyer de plus en plus adulte sur la différence et le monde moderne (une manifestation anti-Le Pen réelle, de longs plans d'ouvriers qui déchargent des camions, etc.), jusqu'au coming-out final : tout cela n'a servi qu'à dévoiler l'homosexualité du filmeur. Ce qui est montré est mis parfaitement en parallèle avec la façon dont on le montre. Bien vu : Martineau et Ducastel ont compris que le cinéma montre non pas le filmé, mais le filmeur. Les quelques scènes où un autre personnage attrappe la caméra d'Etienne sont révélatrices : il n'est pas acteur, il est metteur en scène de sa vie, et sa caméra-stylo ne sert qu'à filmer son intimité la plus profonde.
Le film rappelle souvent le superbe Ten de Kiarostami, par cette tentative, vaine bien sûr, d'effacer le réel metteur en scène pour laisser le champ libre à la caméra seule. On sent que c'est effectivement le jeune acteur qui filme la plupart des scènes (on voit son ombre se profiler sur le paysage). Mais le film arrive à se retourner complètement, par une mise en abîme subtile et intelligente : petit à petit, les deux réalisateurs reviennent à l'attaque. C'est bien Ducastel/Martineau qui filment Etienne qui filme sa vie.
Alors bien sûr, le scénario du film est un peu trop écrit pour être sincèrement crédible, trop pensé pour donner vraiment cette impression de direct. Bien sûr, les acteurs sont bien souvent mauvais (Hélène Surgère surtout, qui a du mal à trouver le naturel de la chose), mis à part Ascaride, très émouvante. Bien sûr, cette métamorphose de l'ado en homo assumé est un peu cousue de fil blanc. Mais Ma vraie Vie à Rouen reste une très belle expérience formelle, quelque chose entre un bel hommage au cinéma et une expérimentation contemporaine. Chapeau bas.
Crustacés et Coquillages d'Olivier Ducastel - 2005
Voilà un petit peu de vent frais dans le cinéma français et ça fait ben plaisir car il faut bien avouer que ce film est emballant... Très joli couple que celui formé par Valeria Bruni Tedeschi et Gilbert Melki, deux acteurs qui sont la perfection même (Gilbert c'est quand tu veux. Pour une partie de ping-pong ou un apéro, s'entend. Valéria, toi, c'est quand tu veux...) Couple certes assez olé olé : Valéria a un amant déclaré qui la suit même en vacances (via un téléphone portable chaud bouillant); il s'immisce jusqu'à chez elle la nuit -dans les fourrées du jardin, nu, ou dans la douche-; quant à Gilbert, il refoule assez mal son homosexual
ité qu'il finira par consummer dans les bras de son ex-amour de jeunesse: en guest star Jean-Marc Barr beaucoup plus couillu qu'en Jacques Maillol (lol).
Un ton de liberté dans les dialogues (enfin du français oral...), dans les thèmes (Ducastel est bien l'un des seuls capables de parler de la sexualité, de l'homosexualité, du Sida avec une telle facilité et un tel naturel... ça soulage, il n'y a pas que des Mireille Dumas en France....), dans la mise en scène -de jolis travellings bien coulés, une grande aisance dans les scènes de couple et les scènes d'intérieur... Bref, bien content dans l'ensemble. You were right Jeremie guy. (Shang - 19/05/06)
Alors là ! Je dois reconnaître que, malgré qu'on se dise le contraire, on est souvent bien d'accord avec mon collègue Shang. C'est juste qu'on n'aime pas les mêmes choses dans un film. En général, on trouve un terrain d'entente. Mais là...
Pour moi, Crustacés et Coquillages est un navet total. Je suis pourtant un fan inconditionnel de Jeanne et le Garçon formidable, que j'aime pour sa maladresse même. Ici, ce n'est plus de la maladresse, c'est du bâclage pur et dur. Aucune technique chez ce pauvre Ducastel, qui semble avoir pour référence les soirées video du retour d'Irlande de papa. Le montage est fait à la hache (je vous jure qu'il reste des bouts de plans de montages précédents, j'ai fait des arrêts sur image), le filmage à la va-comme-je-te-pousse, et la direction d'acteurs est inique. Passons sur les ombres des techniciens qui passent sur les murs, ça n'est pas si grave, c'est même presque mignon. Mais je regrette : il y a des foutages de gueule de débutant. Le film est fait visiblement sans répétitions, ce qui donne des choses du genre : Melki articule silencieusement le texte de Bruni-Tedeschi en même temps qu'elle le dit (erreur fréquente chez mes élèves de théâtre en CE2) ; les figurants ont des regards caméra ridicules (observez bien le type aux cheveux gris pendant la scène sur la terrasse du café) ; la musique, digne d'un film porno, est improvisée à l'orgue Bontempi de mon neveu de 5 ans... Jamais je n'ai vu la mer aussi mal filmée, je n'exagère pas, et Jean-Marc Barr doit effectivemen
t regretter le misérable Grand Bleu. D'ailleurs, les acteurs, pourtant sympas d'habitude, sont totalement perdus, pas dirigés une seule seconde, ils ont l'air malheureux comme tout, et mon Dieu comme je les comprends : être lâché dans une production d'un tel flou artistique doit être terriblement difficile.
Alors, oui, je reconnais une certaine audace, voire une liberté de ton, dans le scénario. Mais à ne pas savoir s'il est en train de faire du Buñuel (pour le côté sulfureux), du Chabrol (pour la critique de la moyenne bourgeoisie) ou du Rohmer (pour les dialogues à rallonges), Ducastel finit par faire du Christian Gion. Une horreur, un massacre ! (Gols - 04/09/06)

