Vampyr de Carl Theodor Dreyer - 1932
Un film en n
oir et blanc pratiquement muet (un peu d'allemand tout de m
ême et une musique qui fout les chocottes) avec que des effets spéciaux faits à la main. Allan Gray n'aurait jamais dû se mettre à suivre les ombres. Il y a dans ce film entre autres une scène superbe où notre héros (rêvant) assiste à sa propre mort et mise en bière. Les scènes où on le voit derrière son petit écran de verre dans son cercueil enchaînés avec des vues subjectives (de bas donc...) sur la cathédrale, le ciel et les morts vivants tout vieux et méchants (dont le docteur qui ressemble à mon prof de sciences physiques s'il avait mal
tourné) font passer Kill Bill pour de la petite bière (Suntori ? il faut suivre bon Dieu). La scène finale où notre héros se retrouve sur le bateau dans le brouillard avec la donzelle qu'il vient de libérer est un must du genre. Un film placé sous le signe de la mort dés les premières images avec cet homme à la faux qui secoue une cloche... brrrrr je vais faire des cauchemars toute la nuit. (Shang - 17/03/06)
Ah oui, le cinéma d'horreur a de bien beaux ancêtres, et entre Murnau et Dreyer, on se dit que les bases du genre avaient déjà été définitivement plantées dès les années 20-30. Ce sont les mêmes scènes que mon brillant collègue qui m'ont marqué (l'enterrement filmé du point de vue du mort, l'homme à la faux, toute la fin), mais ce qui étonne le plus, ce sont les rythmes hyper-contemplatifs déployés par Dreyer. Le film est très lent dans la longueur de ses plans, qui excèdent toujours un peu la durée "logique". Du coup, même si le scénario devient un peu bancal, le film installe une ambiance mortifère très originale. On est plus proche du rêve éveillé que de l'horreur pure, ce qui est bien la bonne façon de filmer cette histoire de vampires hébétés (la morsure d'iceux plongeant leurs victimes dans une sorte d'hypnose, d'entre-deux). Tout se passe comme dans les rêves, où on aimerait agir très vite, mais où une force inconnue nous cloue au sol, voyez ce que je veux dire ?
Alors on peste contre ce héros fallot (très étrange physique de l'acteur, entre l'intello rive gauche et le romantique) qui met 11 minutes à accourir pour sauver sa donzelle, on lui crie de se démener, de se réveiller ; on ricane devant SA réplique ("Docteur, je me vide de mon sang"), dite avec une lenteur et une mollesse stressantes ; on a envie que tout s'accélère ; mais la malédiction prend tout son temps pour s'abattre, et Vampyr devient un film "coctalien" (de Cocteau, c'est comme ça qu'on dit, non ?) ou carroliste (de Lewis Carroll, je suis moins sûr du terme), à cheval sur le rêve. Les magnifiques travellings très amples qui entraînent la caméra dans les recoins des beaux décors aident bien à cette impression onirique, notamment dans un plan séquence infernal, qui mèle travellings arrière, panoramiques et travellings latéraux pour suivre le transport d'un corps : tous les personnages rentrent dans le champ petit à petit, dans le mouvement, une prouesse technique.
Ajoutons que tous les thèmes du mythe sont bien en place, mais comme esquissés, beaucoup moins visibles que dans Nosferatu par exemple : la maladie, la religion, le romantisme (le vampire s'appelle Chopin !), et surtout la sexualité, à travers un gros plan sur le visage d'une femme possédée qui semble prise d'un orgasme (audace, audace). L'imagination de Dreyer dans les motifs purement horrifiques (crânes, ombres illogiques, reflets dans l'eau, musique, roues du destin, etc.) achèvent le tableau : Vampyr est une brillante matrice des films d'horreur d'aujourd'hui, et semble aussi avoir été une source d'inspiration précieuse pour Bergman (Les Fraises sauvages), Duvivier (La Charrette Fantôme) ou Lynch (Twin Peaks). (Gols - 22/12/07)
Il était une Fois (Der var engang) (1922) de Carl Theodor Dreyer
Ce conte de fée, dois-je l'avouer, ne m'a point transporté, aussi bien au niveau des images, du décor que de l'histoire, considérant Dreyer comme un anti-manchot dans ce domaine. Bon il était une fois une princesse coiffée comme Marge dans les Simpsons, jolie mouais, mais froide et super dure. Tous ses prétendants, un black à la cool, le sosie de Mr Bean,... non seulement elle les négligeait mais en plus elle les faisait pendre pour la route. Survint alors le prince de Danemark ! Ben pareil, sauf qu'elle ne le fait point pendre. L'autre il est vert, il va monter tout un stratagème pas sympa et la Reine ultra-suffisante va finir potière - je zappe, mais bon sans regret, on a aussi perdu des bouts du film et personne ne dit rien...(on a droit parfois qu'à des photos et des intertitres qui s'enchaînent). Bref, finalement on a un peu une fin à la Cendrillon, sauf qu'en lieu et place d'une chaussure, il y a un type qui prend la taille des gonzesses et ça se finit super bien et super vite parce que la bande a dû brûler dans mon lecteur - "fin" cela se dit "Slut" en danois ce qui lèverait une énigme sur la fin du film de Hou Yao (voir une précédente chronique il y a bien longtemps).
A part ces jolis plans sur la forêt et sur ces dames d'honneurs qui jouent aux blondes dans le jardin - on se croirait dans Marie Antoinette, en moins rock 'n roll quand même - visuellement, je ne peux pas dire que j'ai été particulièrement scié. La trame elle-même est un peu gnangnante - qui fait le malin, finira par faire des cruches - et vraiment peu de "magie" dans cet univers balisé et attendu - et je parle pas des suivants du prince en collant ce qui est toujours d'un ridicule sans nom au delà du fait que, oui, cela moule le cul. Donc ben oui, bien déçu par ce Dreyer que je sortais de derrière mes fagots et qui ne m'a point fait rêver (à confirmer cette nuit cela dit).
Le Président (Præsidenten) (1919) de Carl Theodor Dreyer
Lui-même fils illégitime d'un fermier suédois et de sa servante (je potasse, hum), on comprend que Dreyer décline le thème dans son premier long-métrage ("la lutte des classes, c'est pas fait pour les chiens " comme disait l'autre) confrontant les conventions de la société aristo et les choix moraux personnels.
"Fallait pas coucher avec la bonne!" - ça j'ai beau le répéter nuit et jour, d'autant qu'elle tombe toujours enceinte, mais personne m'écoute. C'est justement ce qui arrive de père en fils chez les Sendlingen: un père au seuil de sa mort fait promettre à son fils de ne pas se marier avec une femme qui n'est pas de son milieu social; le fils craque forcément sur une servante mais lâche l'affaire, ne la marie point et la laisse à son sort, enceinte. Devenu juge d'une petite ville, il apprend le drame: une femme risque la peine de mort pour avoir tué son bébé, et cette femme, nom de Zeus, c'est justement sa propre fille - que la vie est cruelle parfois! Tuer son enfant c'est pas bien (on est d'accord) mais là il faut avouer que les circonstances sont un poil étranges et difficilement crédibles : mise à la porte de l'endroit où elle travaillait, enceinte également du fils de l'aristo chez qui elle bossait, la femme a été retouvée au petit matin, évanouie, avec son bébé mort à ses côtés: si ça c'est un infanticide c'est que Sarko était déjà président. Bref, elle est condamnée à mort (sale justice) et le juge va tout faire pour la libérer, quitte à tomber de son rang et à tout sacrifier (c'est beau et louable d'autant qu'à l'époque on a pas l'air de beaucoup rigoler).
En dehors des intertitres pour les passages épistolaires qui sont difficilement lisibles (c'est franchement bêta), la copie teintée est d'une grande qualité et quelques plans -comme ce défilé de flambeaux, lumières rouges qui envahissent peu à peu l'écran par les côtés de l'écran, ou le jeu sur les ombres dans un bleu nuit du meilleur effet - sont franchement remarquables. Chez ce réalisateur dont on critique souvent la rigueur et le dépouillement, il y a même quelques plans d'une belle sensualité (la lavandière ou le baiser sur la barque) sans parler des plans sur les animaux -notamment les trois chiens, ou le coq sur la table- qui apportent un peu de tendresse dans ce monde rigoriste de brutes. Bref, un premier film à la structure narrative relativement complexe (de nombreux flash-back émaillent le récit) mais qui, tout en étant assez avare d'intertitres, reste facilement compréhensible - et c'est po rien. Prometteur ce petit Carl. Des questions ?
Le Maître du Logis (Du skal ære din hustru) (1925) de Carl Theodor Dreyer
Voici un film incontournable qu'on devrait projeter lors de toute fête de mariage - mais non, au lieu de cela on préfère la gaudriole et vas-y que je te mets en vente la jarretière sous des yeux avinés - bah, Carl, tout part en live.
Victor est un gros branleur de mari qui passe son temps à faire des reproches à toute la maisonnée, sa femme Ida ainsi que les trois bambins. Cette dernière se lève tous les jours à 6h30 du mat pour se taper le linge, la préparation du petit déj et j'en passe, sans parler des nuits à coudre pour pouvoir se permettre d'acheter du salami et du beurre à son tendre époux. Mais celui-ci reste aveugle et sa femme se fait soumise par amour. Même sous l'impulsion de la vieille nurse et de sa mère, elle continue de ne point vouloir regarder la vérité en face et il faudra que son fils lui demande quelle est la définition d'un tyran pour que ses nerfs craquent... Une cellule de crise est mise en place, on l'expédie chez ses parents puis à la campagne, le temps qu'il faudra pour qu'elle récupère et que son mari fasse son mea culpa; il lui faudra le temps au bougre, faisant le dur, mais la vieille réussira peu à peu à le rendre minable : comme son fils, il finira dans un coin les bras dans le dos pour que la nurse lui lâche l'info sur le lieu où se trouve sa femme. Il finira par accueillir le retour de sa femme comme un Messie (sublime plan le montrant de dos alors que sa femme lui passe les bras autour du cou) et trouvera même un nouveau taff d'opticien (mon Philippe ce film est pour toi!!!). Une nouvelle ère s'annonce.
C'est comme toujours chez Dreyer sublimement éclairé (avec ce halo qui entoure les personnages lors de scènes plus intimes), superbement mis en scène et monté - on ne voit pas passer cette 1h30 muette, muet d'admiration -, bref comme toujours non seulement une leçon de moralité (le film est sous titré "Ta femme tu devras honorer - "Thou shalt honour thy wife") et une leçon de cinéma. J'ose à peine en dire plus, il vaudrait mieux que j'aille faire la vaisselle si je veux point me prendre un coup de balai - ma femme va finir par me faire l'article...
Michael (Mikaël) (1924) de Carl Th. Dreyer
Un grand maître, Claude Zoret, artiste peintre, et ses relations avec son modèle qu'il considère comme son fils adoptif. L'un vit pour sa peinture, l'autre une histoire d'amour, l'éternel dilemme, lequel pourra mourir le plus heureux?
Michael, dont les oeuvres ont été jugées par le maître comme sans intérêts, est victime d'une certaine frustration, car, s'il a servi de modèles pour ses plus grands chef-d'oeuvre, son expression artistique est, elle, réduite à néant. Il comble ce manque en jouant de son charme auprès de la Comtesse Lucia Zamikoff (la diaphane Nora Gregor, Christine de la Cheyniest dans La Règle du Jeu) et dilapide l'argent (quitte à vendre les oeuvre de Zoret) pour vivre sa passion. Zoret tente bien de se faire compréhensif pour que son protégé suive sa passion, et devant les absences répétées de son protégé, se réfugie dans son art: il décide de rester cloîtré pour se lancer dans la réalisation d'une ultime oeuvre (Un vieil homme abandonné sur une île) et finira abandonné de celui à qui il lègue tout, s'estimant heureux d'avoir "pu voir une histoire d'amour". Complexes sont les relations des deux hommes, notamment dans cette magnifique scène où Zoret ne parvenant pas à peindre l'expression de la Comtesse demande à Michael de capter son regard sur la toile: ce dernier s'exécute magistralement, laissant le maître satisfait - ce dernier n'est-il point capable de fixer sur ses toiles l'éclat de la vie, le monde de la réalité lui restera-t-il à jamais obscur ? Il dit d'ailleurs juste auparavant que la Comtesse existe pour lui sur la toile mais disparaît lorsqu'elle pose à ses côtés. L'amour et l'Art seraient-ils incompatibles? (moi, je tranche point, à vous de faire le taff aussi).
Si l'intérieur de la demeure de Zoret est d'une magnificence totale (cet énorme buste qui trône dans l'entrée), les gros plans de Dreyer (éclairage au centre, et un léger flou qui se se fond dans le noir autour) sont extrêmement signifiants. Alors oui, peut-être qu'une certaine froideur plane toujours sur l'ensemble, c'est peut-être pas le réalisateur le plus sensualiste du monde certes (néanmoins je garde un excellent souvenir des marivaudages dans Gertrude, ainsi qu'une certaine légereté), mais une grande maîtrise formelle éclate à chaque plan, c'est indiscutable. Dreyer, un peu dry, mais un des meilleurs (pour le sens des formules conclusives à deux balles, désolé, definitely).













