Love is better than ever (1952) de Stanley Donen
Rah c'est p't'être pas un Stanley Donen des grands soirs, mais cette comédie romantique, pour peu qu'on soit bien luné un jeudi matin, est tout de même bien gentillette. On est pourtant sur des sentiers aussi battus que les terrains de Roland Garros - le jeune agent new-yorkais viveur et célibataire endurci, la petite provinciale innocente qui prend au sérieux ce premier gros flirt - mais comme c'est la chtite Elizabeth Taylor toute pimpante (elle est prof de danse, elle porte des trucs tellement courts que j'étais à deux doigts, croyez-moi ou non (non) d'être proprement scandalisé) qui endosse le rôle - Anastacia Macaboy (!!), tout un programme - et qu'elle est plus chafouine qu'il n'y paraît au premier abord (et surtout bien drivée par son popa ultra bienveillant - ce bon Tom Tully), on ne va pas faire le fine bouche. Larry Parks, un genre de Tom Hanks en moins cabotin, n'a pas franchement l'étincelle ni le charisme pour interpréter son vis-à-vis, mais on s'en contente malgré tout.
La trame est cousue de fil blanc : une semaine à New-York durant laquelle le Larry lui en met plein les yeux (tour des stades et des salles de spectacle): elle fond, il la joue distante au moment de la séparation ; elle fait paraître une annonce comme quoi ils sont fiancés, il tombe dans ses filets ; ils se disputent (belle séquence de screw-ball comedy, la chtite Elizabeth se montrant particulièrement au taquet), se séparent, mais le poisson Larry est ferré... Ca marivaude comme deux adulescents - les petits bisous sur le front, puis sur le nez avec enfin l'imparable baiser de cinoche filmé frontalement -, ca se lance des ptites piques, ça parie son avenir sur un match de base-ball, chacun se la joue distante mais on sait parfaitement à quelle image on aura droit juste avant que The End apparaisse... C'est définitivement pas d'une originalité folle - un peu mièvre, wouaf - mais au niveau du rythme, Stanley Donen fait preuve d'un bel abattage. Quoiqu'il tente de rester lucide, dès lors que Larry rend visite à la Liz dans sa salle de danse, il se retrouve pris dans un véritable tourbillon qui le met cul par-dessus tête (les gamins qui s'agitent et courent dans tous les sens ; c'est même une véritable marée humaine de bambins lorsqu'il se retrouve dans les coulisses, flot contre lequel il ne peut lutter (métaphore, ouais) - on se serait, par contre, volontiers passé des spectacles sur scène avec gamins trognons...) ; plus il résiste, plus il tombe dans le panneau, mais vus les grands yeux violets de la Liz même en noir et blanc, on le comprend aisément. C'est léger comme un tutu mais le charme agit pour peu qu'on ne s'attende pas à des merveilles et qu'on soit d'humeur "fleur bleue"... That's love, that's it...
Charade de Stanley Donen - 1963
La perfection, tout simplement. Il y a tout ce qu'on attend du cinéma de divertissement dans Charade : tout à la fois brillant film d'espionnage à tiroirs, comédie gaguesque, évasion exotique romantique, défilé de mode glamour, fantaisie pleine de situations parfaites, grand moment de suspense, il comblera aussi bien le fan de Hitch que la midinette, et comme je suis un peu les deux, vous me voyez comblé. C'est l'archétype du savoir-faire hollywoodien, acquis par un Donen rompu à l'entertainment après toutes ces comédies musicales inoubliables (dont Charade garde d'ailleurs évidemment la trace) : à tous les postes, il y a le pro de chez pro, depuis l'écriture des dialogues, pétillants comme jamais, jusqu'à la mise en scène, élégante et suave, en allant jusqu'au générique de début (une tuerie 60's qui rappelle les grands moments de Saul Bass) ou aux costumes (l'inaltérable Givenchy, qui invente la silhouette Audrey Hepburn avec ses manteaux à gros boutons). Et pourtant, cette perfection de chaque détail du film ne l'enferme jamais dans un carcan : il déborde de fantaisie, voire d'impolitesse, de tous les côtés, si bien que, malgré l'artificialité complète de la chose, on est plongé dans un bain de vie revigorant, qui fait mystérieusement appel à la douceur de l'enfance : l'école des "musicals", encore une fois.
Donen semble rassembler une foule de références précieuses, à commencer par Hitchcock convoqué par Cary grant mais aussi par cet aspect sophistiqué qu'on retrouve dans To Catch a Thief ou dans cette façon de filmer les lieux vides et de les charger d'inquiétude, comme dans North by Northwest. Charade n'a franchement rien à envier à Bouddha dans toute sa partie "whodunit", dans ce jeu de chat et de souris plein de faux-semblants, d'espions-qui-sont-des-tueurs-qui-sont-des-espions, dans cet écheveau de fausses pistes complètement jouissif. Les séquences chargées de tension bon enfant, comme la poursuite finale dans le métro, comme ce rendez-vous mystèrieux dans un parc, ou comme cette bagarre sur les toits, sont génialement filmées, en prenant bien son temps, en gérant les rythmes et les cadres en maître. Comme chez Hitch également, ce brillant jeu policier ne fait que cacher une romance sentimentale très romantique : on sent bien que peu importe à Hepburn de retrouver le fric caché ; ce qu'elle veut, c'est Grant dans son lit. Assez sidérante
d'ailleurs cette tendance de celui-ci à fuir coûte que coûte les avances de la donzelle, qui pourtant lui fait des yeux de chatte particulièrement dénués d'ambiguité (j'adore la réplique qu'elle lui lance : "You know what's wrong with you ?... Nothing..."), l'attirant même sans vergogne dans sa douche. A croire que le gars, l'âge venant, lutte contre sa légende de serial-séducteur et met son point d'honneur à ne pas céder à cette fille de 25 ans sa cadette.
Romance absolument craquante, donc, d'autant plus qu'elle prend place sur les décors les plus glamour qui soient : le Paris à l'ancienne, que Donen ne se prive pas de filmer dans tous ses clichés (bateaux-mouches, Notre-Dame, métro, braves flics un peu concon), autre tendance hitchcockienne au passage. Ajoutez à ça une bande de méchants particulièrement réussie (le défilé des tronches à l'enterrement d'un des leurs est à mourir), une musique à faire fondre n'importe quel coeur, et surtout un duo d'acteurs parfait : Grant use de ses mimiques de comédie avec parcimonie, calmant le jeu hystérique qu'il utilisait chez Capra ou Hawks, mais en retrouve les traces avec beaucoup de tendresse ; il y mèle son jeu plus dramatique issu de chez Hitch, c'est parfait. Quant à Audrey Hepburn, qui n'a jamais été l'actrice du siècle, elle utilise son minois et ses grands yeux de biche comme jamais, et ça suffit à la rendre craquante (même si on est un peu agacé par cet éternel emploi de femme-enfant simplette qui doit faire hurler les féministes). La perfection, donc, comme je disais, et THE film romantique des années 60.
Un Jour à New-York (On the Town) de Gene Kelly & Stanley Donen - 1949
Encore une fois, le gars Gene Kelly nous donne que du bonheur, avec cette comédie musicale absolument privée de fond, mais qui impose immédiatement une joie de vivre tenace. Trois marins débarquent à "New-York, New-Yoooork, beautiful town" pour une journée de permission, bien décidés à traquer la gorette facile. Ils seront servis, avec trois donzelles peu farouches. C'est tout, sauf qu'il leur arrive des petites aventures, genre faire tomber un dinosaure au Museum d'Histoire Naturelle ou se déguiser en mousmées pour échapper aux flics. On the Town est uniquement voué au plaisir, au bonheur et à la danse, et ça fait chaud au coeur. Même s'il est plein de lourdeurs, même si tous les acteurs ne sont pas géniaux (l'actrice principale est fadasse à mort), il contient 11000 grands moments qui ne peuvent que vous réconcilier avec la vie.
Gene Kelly est le danseur du siècle, il le prouve une nouvelle fois. C'est vrai, les chorégraphies ne sont pas vraiment impressionnantes, mais qu'est-ce que vous voulez, il lui suffit d'esquisser un petit geste pour vous transporter dans un monde libéré des lois de la pesanteur, il lui suffit de faire un petit saut pour vous replonger immédiatement en enfance. A ses côtés, les autres font triste figure dans ce domaine, Sinatra mal à l'aise, Vera-Ellen vieille école, ou Jules Munshin trop grimaçant. Il a toutefois méchament du répondant en la personne de Ann Miller (deux jambes), qui livrent quelques morceaux de claquettes sidérants d'énergie, aidée il est vrai par une robe fendue jusque là qui laisse rêveur. Les chansons sont au taquet, avec des paroles très drôles ("you can count on me, you can count on me / As the adding machine once said : you can count on me"), et la musique souvent complexe de Bernstein pour l'élégance. Le gars reprend d'ailleurs taquinement les premières notes de l'ouverture de "Rhapsody in Blue" de Gershwin (ça n'engage que moi) pour présenter un ouvrier mal réveillé. Les dialogues sont tout aussi parfaits, avec des petites phrases parfois dignes d'un Woody Alle
n (une fille moche éternue, et quand Kelly lui dit "A vos souhaits", elle réplique "C'est la chose la plus gentille qu'on m'ait jamais dite").
La mise en scène, enfin, est d'une fluidité magnifique. Certes, il y a quelques séquences un peu lourdosses : la présentation de l'héroïne en sportive de haut niveau, grand moment de kitsch ; la séquence fantasmée au théâtre, rappel de Singin'in the Rain, mais chiante et mal dansée. A côté de ça, ça pète dans tous les coins, avec un sens de la couleur et du mouvement imparable. L'âge d'or, définitivement.
Arabesque (1965) de Stanley Donen
Arabesque a tout du James Bond du pauvre malgré le sublime éclat de la Sophia et l'impeccable Gregory Peck. Une pauvre histoire de parchemin à déchiffrer, 3 ou 4 groupes d'espions, un assa
ssinat, rien n'est crédible et on perd vite le fil de cet imbroglio. On a d'yeux que pour le sourire et les jambes de la Sophia couverte de Dior et pour le flegme du Peck qui a de beaux restes à 50 ans. Sinon...
On est en plein dans les années 60 et si le kitschouille apparaît dès le générique, Donen s'en donne à coeur joie dans quelques passages psychédéliques: si la séquence de nos deux fuyards qui trouvent refuge dans le zoo de Londres, avec musique de circonstance dans chaque pièce, fatigue assez vite (il y a un plan sur une girafe qui a l'air de sortir du Père Noël est une ordure...), celle où Peck, après avoir reçu un sérum de vérité, pète un plomb, est un tantinet plus amusante: scènes d'hallucination (le buffle avec les lumières rouges, Donen sous acide...), corrida avec les voitures (une petite reminiscence d'Un Singe en Hiver ?), circulation en vélo à sens contraire provoquant un gros carambolage, on n'est pas dans la dentelle mais au moins Donen va jusqu'au bout du délire. Pour le reste, on est quand même à un niveau très potache (blagues molles, scènes clichés (une chtite scène de douche, une séquence d'espionnage sur un terrain hippique, des durs très lourds et cons comme des brosse à reluire, jusqu'à la scène finale où nos deux héros, à la 007, goûtent enfin un moment de tranquillité et de tendresse apaisée sur une barque avant de tomber à l'eau - rires)... Dommage d'autant qu'il enchaînera avec Two for The Road pour lequel j'ai un gros faible.
Chantons sous la pluie (Singin' in the Rain) de Stanley Donen et Gene Kelly - 1953
Est-il vraiment nécessaire d'écrire quoi que ce soit sur ce chef-d'oeuvre interstellaire ? Tous les adjectifs qu'on pourrait avoir tendance à utiliser (romantique, joyeux, drôle, coloré, immense,...) ne rendraient absolument pas justice à ce pur bonheur d'enfance. Singin' in the Rain est le film le plus nécessaire du monde, puisque tout y est, et qu'on peut le voir dans tous les cas : à 6 ans, à 20 ans, à 80 ans, atteint d'un coup de blues ou d'un cancer incurable, en tant que cinéphile ou que néophyt
e, le dimanche soir ou le lundi matin, sous la pluie ou en plein été, amoureux ou en attente, en dansant comme un con ou allergique à la musique... C'est le Bonheur avec 12 grands B, l'essence de la joie et du cinéma, l'évidence même. Rien à foutre de la technique, des acteurs, de la lumière ou du scénario : quand on touche ainsi à ce qui fait l'origine même du spectacle, on se laisse aller, on a 4 ans à nouveau, et on laisse toute intellectualisme au vestiaire. Quiconque n'aime pas ce film est un sombre con.





